Chapitre 20 (Evanna)

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2e mois de l’an 28 – Région de Mosley

— Tu peux pas poser ton pion là, c’est interdit !

— Pourquoi j’aurais pas le droit ?!

— Parce que c’est pas logique !

— Je fais ce que je veux, c’est le mien !

Affalée sur la table basse qui accueillait la partie de go la plus épique de toute l’histoire, Evanna regardait ses deux amis se livrer une bataille acharnée depuis maintenant plusieurs dizaines de minutes.

— Si tu fais ça, j’ai juste à poser le mien ici et je te le mange !

— Et là, tu me le manges toujours ?!

Les pions noirs et blancs recouvrant le plateau de jeu tournoyèrent dans les airs, avant de s’écraser au sol dans un vacarme assourdissant. Mila avait violemment frappé sur son côté du plateau sous les yeux désabusés d’Hassan, qui s’apprêtait naïvement à poser son pion. Evanna qui, sentant le drame arriver, s’était redressée, ne put réprimer un sourire d’amusement tandis qu’il laissait bêtement retomber sa main.

— On peut pas jouer aux échecs comme tout le monde ?! se plaignit Mila en croisant furieusement les bras sur sa poitrine.

— C’est trop simple, rétorqua Hassan qui s’employait à nettoyer le bazar que son amie avait causé. Le jeu de go offre beaucoup plus de possibilités de mouvements et de stratégies.

— J’avoue, qu’est‑ce qu’on s’éclate, rétorqua‑t‑elle avec ironie.

— J’y peux rien si t’es pas dou…

Hassan n’eut pas le temps de terminer sa phrase que Mila se hissa sur ses genoux et s’appuya sur la table, la mine accusatrice et le regard étincelant de colère.

— Je te déconseille de finir ta phrase, Hassan Hajji ! s’écria‑t‑elle alors que l’interpellé avait saisi le plateau de jeu pour s’en servir comme bouclier.

Poussant un râle de frustration, la jeune femme se tourna vers elle.

— Non mais t’entends ça, Evy ?!

— Oui, alors là Hassan, tu vas beaucoup trop loin !

Mais au moment où Mila se détournait d’eux, elle lança à son ami un clin d’œil accompagné d’une moue entendue. Il y répondit par un sourire malicieux, avant de remettre un peu d’ordre dans la pièce.

Evanna avait quitté le QG de l’Élite un mois auparavant, peu avant la nouvelle année, après y être restée un mois, vingt‑quatre jours et approximativement onze heures. Elle avait alors aussitôt rejoint Mila et Hassan, qui n'avaient de cesse de se tourner autour comme deux adolescents. Yann lui avait trouvé un prétexte plus que douteux pour justifier son absence, mais par chance, ils s’en étaient tous deux contentés.

Toujours assise par terre, Evanna balaya la pièce d’un regard fier. Ce n’était peut‑être pas l’œuvre de décorateurs chevronnés, mais Mila et elle avaient réussi à en faire un lieu chaleureux. Des rideaux clairs encadraient les fenêtres, un tableau d’Ariane faisait éclore une forêt de papillons aux teintes pervenches, et les étagères mêlaient livres, dessins d’enfants et bric‑à‑brac scientifique dans un désordre harmonieux. Derrière, l’escalier menait aux chambres des filles, tandis que le couloir desservait la cuisine ainsi que la chambre et l’atelier d’Hassan. Peu de meubles, peu d’espace, mais un semblant de foyer.

Alors qu’elle laissait son regard glisser aux alentours, les yeux d’Evanna s’arrêtèrent sur l’horloge qui ornait le pan de l’escalier. Elle affichait vingt‑deux heures trente, l’heure pour elle de rattraper sa balade quotidienne. Enfilant son manteau, son bonnet et ses gants, elle s’apprêtait à sortir quand Hassan la héla sévèrement.

— Il est un peu tard pour sortir.

— Je vais juste dans la cour.

— Bon… très bien, mais pas longtemps.

— Oui, papa !

L’entrée de la maison donnait directement sur la cour, raison pour laquelle Ariane n’appréciait que très moyennement que des étrangers les visitent. L’école, qui faisait aussi et surtout office d’orphelinat pour un bon nombre de ses pensionnaires, paradait plus loin sur sa droite. Ses murs de béton blanc arboraient fièrement des graffitis de toutes les couleurs, que les enfants avaient dessinés à la craie. Un grillage résistant vert foncé venait enfermer la cour de récréation, permettant aux enfants de profiter en toute sérénité des cages, toboggans, balançoires, marelles et autres jeux qu’ils avaient à leur disposition.

D’un pas feutré pour ne pas attirer l’attention de son geôlier, Evanna se dirigea vers le portail menant sur l’extérieur, où elle erra un moment seule dans les rues du quartier. Seule, oui, car après son enlèvement par les utopistes et la découverte impromptue d’Erin par Rhodi, il avait été décidé que l’entité devrait rester bien enfouie au plus profond de son âme.

Evanna n’avait pas eu d’explications logiques à fournir quant à la capacité du petit garçon à détecter les âmes perdues, et par la même occasion, Erin. Personne au sein de l’Élite n’avait encore été capable de lui dire ce dont il retournait – pas même Caleb, qui s’était pourtant posé en tant qu’expert. Même les livres dans lesquels elle s’était plongée ne faisaient pas état de telles facultés, et elle avait été surprise de constater que malgré tout le ressentiment que pouvait avoir Barden envers les utopistes, ses habitants ne connaissaient en fin de compte rien de leur culture et de leurs pratiques. Tous lui faisaient penser à des moutons suivant aveuglément leur berger, aucun ne se questionnant sur le véritable fondement de ce mouvement.

Perdue dans ses pensées, Evanna arriva quelques minutes plus tard à la frontière de Rosewood. Sur les étalages d’un magasin de jardinage – et sous la tenture qui empêchait quiconque de les voler –, des plantes en tous genres étaient entreposées. Ses pensées s’envolèrent instantanément vers Kaz, avec qui elle avait étonnamment réussi à passer un peu de temps. À son initiative, bien entendu. Un jour – peut‑être le deuxième ou troisième après sa rencontre avec Breen et les autres –, Evanna l’avait suivi dans sa serre. Bien que la première tentative se fût révélée infructueuse, elle avait persévéré les jours suivants, s’asseyant en silence dans un coin de la pièce pour l’observer s’occuper de ses plantes.

C’est le cinquième jour de cette routine minutieusement respectée qu’elle l’avait, au détour d’un couloir, rencontré par hasard. Se figeant d’un seul mouvement, tous deux s’étaient alors longuement observés, avant qu’il ne finisse par lui adresser un signe de tête l’invitant à le suivre. Evanna s’était alors assise à ses côtés, mais cette fois, Kaz lui avait tendu ses outils. Mimant les gestes appropriés, il l’avait guidée, corrigée lorsqu’elle s’apprêtait à faire une erreur, jusqu’à ce qu’elle devienne totalement autonome. C’est ainsi qu’elle avait appris à apprécier la présence du directeur de l’Élite, et à différencier l’homme qu’il était, pouvait, voulait, et devait être… sans jamais prononcer le moindre mot.

Réalisant qu’elle rêvassait depuis plusieurs minutes, Evanna allait reprendre sa route quand un bonsaï attira son œil désormais expert. Elle ne put détacher son regard de l’arbre qui se pavanait sur son trône de terre cuite, les grains de terre scandant silencieusement sa grandeur et lui léchant les racines avec adoration. Il ne lui fallut pas plus d’une seconde pour décréter que ce souverain se devait d’avoir son propre peuple à diriger, et elle connaissait déjà une serre où il pourrait gouverner avec poigne.

— Si t’es dans le coin et que ça craint rien, un petit coup de main serait pas de refus…

Quelques secondes après seulement, les quelques piquets qui maintenaient un côté de la tenture ancré au sol sautèrent. Evanna se faufila en‑dessous, après avoir pris grand soin que personne n’était aux alentours.

— Enfin un coup de j’sais pas quoi, dans ton cas… concéda‑t‑elle alors que l’entité repartait aussi vite qu’elle était venue. Merci, Erin.

Arrivée de l’autre côté, Evanna saisit précautionneusement le bonsaï. Dans un souci de bonne foi, elle laissa à sa place les quelques billets que lui aurait coûté cet achat avant de ressortir tout aussi habilement, imaginant la tête de Kaz lorsqu’elle lui offrirait.

Le trajet qu’elle emprunta ensuite ne différa pas de celui qu’elle empruntait habituellement. Elle continua vers l’ouest et descendit l’allée jusqu’à arriver sur la grand‑place, où se trouvait le café‑bar qu’elle visitait souvent avec Mila et Hassan. C’est là qu’Evanna s’était découvert une passion pour la danse. Elle avait toujours adoré la musique, bien sûr – son walkman ne la quittant jamais –, mais elle n’avait jamais remarqué à quel point danser pouvait être libérateur. Et si Mila ne l’avait pas poussé pendant des semaines à sauter le pas, elle n’aurait probablement jamais découvert ce plaisir.

Emmitouflée dans son manteau, Evanna poursuivit son exploration vers le sud, laissant ses pensées dériver d’elles-mêmes jusqu’à Yann. Yann et toutes ces soirées passées à pâtisser ensemble, à rire jusqu’à en perdre haleine, à se battre – armés de leurs seuls fouets et rouleaux à pâtisserie – contre des hordes d’ennemis invisibles. Elle chassa rapidement ce souvenir, bifurquant vers l’est pour s’engouffrer dans une petite rue piétonne menant au parc. Mais au beau milieu de l’allée déserte, son pas ralentit de lui-même jusqu’à s’arrêter complètement. Elle préféra aller se poser sur un banc pour réfléchir, observant un instant les volutes blanches s’échappant de ses lèvres avant de lever les yeux vers le ciel.

Nul doute qu’elle s’était assagie avec le temps. Ses seules folies étaient désormais ces sorties nocturnes auxquelles elle tenait tant, comme un moyen de se souvenir des personnes qu’elle avait rencontrées. Mila, Hassan, Kaz, Yann… Tous comptaient désormais pour elle. Et avec le plaisir d’avoir des gens à aimer venait la peur de les perdre.

Le regard d’Evanna se détacha du ciel pour se poser sur la rue menant au parc. D’ordinaire, elle le visitait aussi avant de rentrer, mais il lui était désormais difficile de s’y rendre. Avec le temps, ce lieu qui, jadis, l’emplissait de joie, la torturait. Il réveillait en elle des souvenirs qui, aussi futiles soient‑ils, s’emparaient jusqu’à la moindre parcelle de son corps pour lui rappeler qu’il n’était pas là, et qu’il ne reviendrait peut‑être jamais.

Une peur irrationnelle qu’elle était bien incapable d’expliquer car Eliott – c’était bien de lui dont il s’agissait – était de loin celui avec qui elle avait passé le moins de temps. Pour autant, elle ne s’était jamais sentie aussi bien qu’en sa présence. Et désormais, le seul espoir qui la faisait encore tenir était que Yann ne l’avait pas contactée pour lui annoncer une mauvaise nouvelle. Pas encore. Cette pensée la fit frissonner et elle se leva d’un bond, refusant de s’y attarder davantage. C’était décidé, elle ferait ce soir l’impasse sur le parc.

Récupérant son bonsaï, Evanna faillit le faire tomber lorsqu’elle percuta violemment un homme, dont une pile de livres s’échappa des mains pour s’écraser au sol. Tout penaud derrière ses grosses lunettes, il les replaça maladroitement sur son nez avant de la dévisager avec de grands yeux confus.

— Caleb ? s’étonna‑t‑elle en l’aidant à récupérer ses affaires.

— B‑Bonsoir, Evanna… D‑Désolé.

— Qu’est‑ce que tu fais ici ?

— J’ha… J’habite là. Enfin d‑de l’autre côté de la g‑grand‑place… J‑Je rentrais chez moi.

— Oh, je ne savais pas, répondit‑elle distraitement. Tu vas bien ?

— Ou… Oui.

Evanna se releva, lui tendant le dernier bouquin.

— Merci…

— Je t’en prie.

Un silence gênant s’installa, durant lequel il la dévisagea de ses grands yeux noisette avant de nerveusement venir jouer avec une boucle de ses cheveux.

— Bon, eh bien, je vais rentrer, lança‑t‑elle, mal à l’aise. Bonne soirée.

— Oh, oui, bien sûr. Bonne soirée…

Se replongeant dans ses pensées, Evanna reprit la direction de l’école, mais l’homme derrière elle la héla. Elle se retourna, surprise de cet élan de sociabilité alors qu’il s’évertuait habituellement à l'éviter .

— Vous… Enfin, je… balbutia‑t‑il. Je veux dire…

Elle le dévisagea en silence, l’encourageant à poursuivre d’un sourire bienveillant.

— Je… je devrais peut‑être… v‑vous…

— Combien de fois vais‑je devoir te dire de me dire « tu », Caleb ?

— Oui, d‑désolé… J-Je devrais peut‑être… te raccompagner, non ? On ne sait jamais.

La jeune femme réprima un sourire devant la naïveté de l’homme qui lui faisait face, et qui semblait sincèrement penser qu’il était en mesure de la protéger plus qu’elle ne l’était. Malgré tout, elle acquiesça poliment.

Le chemin jusqu’à l’école n’était pourtant pas long, mais Evanna eut l’impression qu’il dura des heures. Caleb s’était toujours montré très gentil envers elle, mais sa timidité maladive rendait la communication difficile.

— Il est… sympa t‑ton bonsaï…

— Merci beaucoup ! sauta‑t‑elle sur l’occasion. C’est un cadeau pour Kaz.

— J’i… J’imagine, oui… répondit‑il comme s’il s’agissait d’une évidence. Tu savais que le bonsaï était un art ancien, ajouta‑t‑il après un nouveau silence pesant. Une forme d'horticulture minutieuse qui implique de tailler et de façonner les arbres de manière à obtenir une apparence miniature, tout en préservant l'apparence et le caractère d'un arbre mature dans la nature. Les techniques sont nombreuses, taille des racines et des branches, ligaturage pour façonner la croissance, sélection appropriée des pots, des substrats et des engrais…

Elle ne répondit rien, se contentant de lui adresser un sourire courtois – quoique légèrement ennuyé d’après la mine confuse qui habilla ensuite le visage de Caleb.

— D‑Désolé, ce n’est pas très… intéressant.

— Si, si, ça l’est, merci beaucoup ! Je ne savais pas, mentit‑elle, et le regard du scientifique s’illumina à nouveau. Bon, eh bien, merci de m’avoir raccompagnée.

— Je t’en prie. Je… J’espère te revoir bientôt.

Evanna le gratifia d’une petite tape sur l’épaule, avant de rentrer dans la cour.

— Bonne nuit, Caleb, lança‑t‑elle à la volée. Et merci encore !

— Tu crois que… ! la rattrapa‑t‑il alors qu’elle s’apprêtait à refermer le portail. Je…

— Oui ?

— Peut‑être qu’on… qu’on pourrait aller… boire un verre un de ces… quatre… ?

— Oh, euh… Je suis… pas mal occupée en ce moment, désolée… se justifia‑t‑elle. Mais on se reverra au labo ! Peut‑être qu’on pourrait boire un thé à ce moment‑là ?

— Oh… Euh, o‑oui, bien sûr, p‑pas de problème…

— Je suis désol…

— Bonne nuit.

Tournant les talons, Caleb s’élança si vite dans la nuit que le « bonne nuit » embarrassé qu’elle marmonna en réponse n’atteignit jamais sa cible.

Enfin rentrée chez elle, Evanna déposa son bonsaï sur la table basse, puis soupira de soulagement lorsqu’elle constata que la pièce était vide. Avec un peu de chance, Hassan était déjà couché, lui épargnant ainsi son regard sévère et moralisateur. Malheureusement pour elle, le léger espoir qu’elle avait caressé s’évanouit aussi vite qu’il était né. Des bruits de pas résonnèrent dans l’escalier alors qu’elle se dévêtait, annonçant l’inévitable sermon dont elle serait bientôt victime.

— Oui, je sais, j’avais dit que je resterais dans la cour, soupira‑t‑elle alors qu’elle retirait son bonnet et l’accrochait au porte‑manteau. Mais ça va, je suis viv…

Sa phrase mourut sur ses lèvres alors qu’elle se retournait, et en un instant, tout s’effaça autour d’elle. Le monde extérieur, l’obscurité de la nuit, les bruits familiers de la maison… même Mila et Hassan, qui auraient pu surgir à tout moment. Non, rien d’autre ne comptait plus, excepté ce qu’elle voyait devant elle. Excepté qui elle voyait devant elle.

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