Chapitre 21 (Evanna)
— T… Toi…
Le monde sembla reprendre son rythme normal tandis qu’Evanna se tenait toujours immobile, les yeux ancrés à ceux de l’homme qui lui faisait face. Puis, son corps se remit en marche, comme s’il cherchait à compenser le temps perdu durant sa stase. Ses émotions se déchaînèrent avec une force si brutale qu’elles la percutèrent de plein fouet, submergeant tout sur son passage.
Accablée de soulagement, Evanna se jeta sur Eliott, ses bras se refermant autour de lui avec une force désespérée. Elle le relâcha presque aussitôt pour lever les mains en l’air, se rappelant seulement alors qu’il n’aimait pas être touché de la sorte.
— Merde, désolée !
À sa grande surprise, l’Élite ne grogna pas. Il la dévisageait simplement, les lèvres pincées et le regard fermé. Le bref bonheur de le retrouver se dissipa rapidement, laissant place à une implacable réalité qui lui noua instantanément l’estomac.
Il s’apprêtait à prendre la parole mais Evanna sauta une nouvelle fois dans ses bras pour l’en empêcher, bien décidée à ne pas le laisser lui retirer son plaisir. Ses lèvres se scellèrent aux siennes, lui arrachant un gémissement de surprise avant qu’il ne se détache d’elle.
— Evanna.
— Je t’en prie, tais‑toi, l’implora‑t‑elle avant de repartir à l’assaut de ses lèvres.
Durant un court instant, elle pensa avoir eu gain de cause. Il avait répondu à son baiser avec la même ardeur qu’elle venait de lui offrir, mais une nouvelle fois…
— Evanna, arrête.
— Toi, arrête.
Il avait beau tenter de la repousser, son corps trahissait le même désir que le sien. Alors pourquoi résistait‑il, au juste ? Ne pouvait‑il pas simplement…
— Arrête de réfléchir, souffla‑t‑elle. Juste, laisse‑toi aller…
Le son de sa voix le fit enfin céder, et ses lèvres trouvèrent les siennes avec une faim qu’il ne chercha plus à dissimuler. Ses gestes se firent brusques lorsqu’il la plaqua contre le mur de l’escalier, qui craqua sinistrement sous leur poids. Elle n’y prêta aucune attention, emportée par la violence de ce manque enfin comblé.
Le souffle brûlant d’Eliott glissait toujours plus sur sa peau, y déposant une chaleur troublante qui finit par la faire vaciller. Le voir ainsi perdre le contrôle éveillait en elle un besoin plus profond encore, et la gêne la saisit aussitôt. De ressentir ça aussi vite, aussi fort. Elle tenta de se dégager, cherchant un semblant de contenance, mais il la ramena contre lui d’un mouvement sec, son bassin heurtant le sien.
— Quoi… ? murmura‑t‑il à son oreille. Ça te plaît pas ?
Ses paroles déversèrent en elle une vague de délice telle qu’elle s’en sentit inondée. Un gémissement de plaisir s'échappa de ses lèvres alors qu'il laissait sa langue explorer librement son cou et le lui mordre. Elle se cambra sous ses baisers, prête à se perdre en lui, quand un bruit éventra soudain l’instant.
Hassan. Merde.
Aussitôt, le brasier qui s’était emparé de ses reins s’étouffa. Evanna repoussa son partenaire avec toute la force qu’elle pouvait rassembler, utilisant le peu de temps qu’il lui restait pour se redresser sur ses jambes encore tremblantes. Le regard d’Eliott la transperça, oscillant entre surprise et accusation silencieuse. Mais son visage retrouva sa nonchalance habituelle au moment même où Hassan pénétrait dans la pièce, les yeux rivés à sa tablette. Lorsqu’il les releva enfin vers eux, une lueur dure y affleura, et l’ombre qui envahit ses traits ne laissa aucun doute sur son état d’esprit.
— Dégage de chez moi.
— Hassan…
— Reste en‑dehors de ça, Evanna, lui ordonna‑t‑il froidement, l’obligeant à s’éloigner comme une enfant qui se serait fait réprimander. Et toi, dégage de chez moi tout de suite.
En réponse, Eliott se contenta de tendre un paquet en direction de son colocataire. Celui‑ci ne bougea pas d’un iota, ses yeux étincelants de colère rivés à celui qu’il considérait comme un intrus.
— Je fais plus ça, et tu le sais très bien, E.J. Dégage de chez moi.
Sans qu’elle sache dire pourquoi, le corps d’Eliott se tendit à côté d’elle. Elle le vit se mordre la langue pour s’empêcher de réagir, tandis qu’un sourire satisfait étirait les lèvres d’Hassan. Qu’était‑il en train de se passer, au juste ? Que ne faisait‑il plus ? Et puis « E.J » ? Elle ne comprenait rien.
— Prends‑le et fais pas chier, Hassan.
Après un moment d’hésitation, ce dernier se décida enfin à lui arracher le paquet des mains pour lire avec attention le petit mot qui y était joint. Déconcertée, Evanna se hissa sur la pointe des pieds pour essayer de décrypter le message. Sans succès. Elle chercha une explication du côté d’Eliott, mais ses yeux bleus fixaient Hassan comme s’il essayait de lire ses pensées.
Au moment où elle allait le gratifier d’un coup de coude pour l’obliger à la regarder, son ami releva enfin la tête vers eux. Par pure provocation – du moins l’estima‑t‑elle en repérant le sourire goguenard qui venait d’étirer ses lèvres –, Eliott passa instantanément une main autour de sa taille. Elle tenta de se soutirer à son emprise pour ne pas accentuer la colère d’Hassan, avant de soupirer d’agacement face à son échec.
Pourquoi se sentaient‑ils tous deux obligés de faire leur coq ? Elle n’avait aucune envie d’être utilisée comme outil dans leur guérilla insensée. D’ailleurs, elle aurait bien voulu connaître les raisons qui les poussaient, l’un comme l’autre, à agir de la sorte.
Changeant d’angle d’attaque, Evanna tenta un nouveau coup d’œil en direction du papier.
— C’est quoi ce paquet ? demanda‑t‑elle.
— C’est rien, s’empressa de répondre Hassan. Maintenant, sors de chez moi, E.J.
Décidément, son ami ne semblait pas vouloir en démordre, l’obligeant à abdiquer.
— Écoute, Eliott, euh… Tu devrais y aller, la directrice ne veut pas d’étrangers ici et…
— Ariane dira rien, t’inquiète, la rassura‑t‑il, les yeux toujours fixés sur Hassan. Et j’suis loin d’être un étranger, n’est‑ce pas, Hass’ ? ajouta‑t‑il d’un ton railleur.
Surprise, elle s’apprêtait à lui demander ce qu’il voulait dire par là quand l’Élite se tourna enfin vers elle pour lui adresser un sourire froid. Son cœur se brisa aussitôt dans sa poitrine : elle haïssait cet Eliott‑là.
— Mais t’as raison, j’ai rien à faire là, concéda‑t‑il. À la prochaine.
Glissant ses mains dans ses poches, l’Élite se dirigea vers la sortie sans un mot de plus. Evanna le regarda partir, envahie par une vague de questions sans réponse. Elle choisit néanmoins de ne pas s’y attarder, préférant se lancer à la suite de son colocataire qui se dirigeait déjà vers son atelier.
— Hassan, eh ! Écoute, je suis désol…
— Laisse tomber.
Evanna s’arrêta net, le cœur enserré par la peine. Son ami s’était adressé à elle d’un ton qu’il n’avait encore jamais employé avec elle avant ce soir. À sa tristesse vint bientôt s’ajouter l’agacement, puis l’indignation. Bon dieu, mais elle n’avait rien fait de mal, à la fin.
— Non, je vois bien que ça t’embête, concéda‑t‑elle néanmoins en le rejoignant, les mains posées sur son torse pour le forcer à s’arrêter.
— C’est plus profond que ça, Evy, siffla‑t‑il entre ses dents.
Le fait qu’il se réfère de nouveau à elle par son surnom la rassura, mais ne suffit pas à apaiser la tension bien palpable qui s’était installée entre eux.
— Explique‑moi s’il te plaît. Et c’était quoi, ce pa… ?
— Laisse tomber, l’interrompit‑il d’un ton incisif avant de la contourner.
— S’te plaît, Hass’… l’implora‑t‑elle presque, sur ses talons.
S’arrêtant net devant la porte de son atelier, son ami expira bruyamment, dépité par l’obstination acharnée de sa colocataire. Il secoua la tête, avant de se tourner dans sa direction.
— Qu’est‑ce que tu peux bien lui trouver à ce mec, sérieusement ?
— Je suis sûre que si tu apprenais à le connaître un peu…
— Mais je le connais Evy. Je le connais bien mieux que tu ne le connaîtras jamais.
Les yeux brillants d’une lueur inquiétante, Hassan s’approcha si près d’elle qu’elle recula d’instinct, son dos heurtant violemment le mur derrière elle.
— Et tu peux me croire quand je te dis qu’il te fera souffrir. Peu importe ce qu’il te susurrera, il finira toujours par t’abandonner. Parce que c’est ce qu’il est. C’est ce qu’est l’Élite, c’est ce qu’est l’Académie. Il serait temps que vous ouvriez les yeux, toi et Mila.
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. Les paroles glaçantes de son ami faisaient remonter en elle des souvenirs qu’elle avait délibérément choisi d’ignorer.
— Si tu crois une seule seconde qu’il en a quelque chose à faire de toi, tu te trompes. Car plus tu le laisseras avoir de l’emprise sur toi, plus le retour à la réalité sera violent. Et faudra pas revenir me voir en pleurant quand ça arrivera.
Prenant trois pas en arrière pour rejoindre son atelier, Hassan planta une dernière fois son regard assombri dans le sien.
— Parce que je ne serais plus là.
La porte claqua violemment devant elle, la laissant dans l’incompréhension la plus totale. Pour autant, son désarroi n’entama pas sa résolution. Déterminée à obtenir des réponses, elle sortit en trombe de la maison. Le vent glacial s’insinua entre ses vêtements, mais elle ne s’en soucia pas le moins du monde. Son regard cherchait Eliott, qu’elle aperçut un peu plus loin. Mais au moment où elle se précipitait vers lui…
— Mais rentre chez toi et fous‑moi la paix, à la fin.
Alors qu’elle n’était encore qu’à mi‑chemin, Eliott se retourna brusquement pour lui faire face, la contraignant à stopper sa course. Dans son regard, plus aucune chaleur, plus aucune malice, seulement une lueur exaspérée qui lui hurlait de ne pas le pousser à bout.
— Écoute, ce qui s’est passé la dernière fois signifiait rien, OK ? Tu peux pas me sauter dessus à chaque fois que tu me vois, lui reprocha‑t‑il.
Evanna le dévisagea en silence, soudainement épuisée. Deux mois à vivre dans l’angoisse de ne plus jamais le revoir, et il la repoussait encore. Mais elle savait qu'elle comptait pour lui. Elle n’avait pas pu se tromper… si ?
— Arrête, s’il te plaît… Je sais bien que tu veux la même chose que moi…
— Non, ce que je veux, moi, c’est m’amuser, rétorqua‑t‑il froidement. T’as toujours pas compris depuis le temps ? Mais y’aura jamais rien de sérieux entre nous, OK ? Alors arrête de te faire des films et peut‑être, je dis bien peut‑être, que j’accepterais de m’amuser avec toi. Ça te va comme ça ?
— C’est d’accord.
— Maintenant, rentre che… Attends, quoi ?
Eliott la dévisagea sans comprendre, et Evanna soutint son regard sans ciller. Elle avait peut‑être répondu spontanément, mais elle ne le regrettait pas. Car là où elle sentait habituellement de l’hésitation et du doute dans son attitude, elle venait d’y percevoir de la lassitude. Il était sur le point de la quitter pour de bon, elle le sentait, et cette idée la terrifiait. Elle ne voulait pas le perdre, lui, la seule personne avec qui elle se sentait heureuse. Avec qui elle ne se sentait plus seule.
— Mais qu’est‑ce que tu racontes, bordel ?
— Si c’est tout ce que tu veux, c’est d’accord, répéta‑t‑elle fermement. Amusons‑nous.
Les pupilles d'Eliott sondèrent les siennes. La confusion et l'exaspération se lisaient sur son visage, alimentant une colère croissante qui menaçait de faire vibrer chaque fibre de son être. Il laissa échapper un souffle rauque de frustration, avant de s'éloigner d'elle en jurant. Il tenta bien de caler son poing dans sa bouche pour se calmer, mais rien n’y fit, sa fureur l’emporta. Il frappa du pied une poubelle à proximité, faisant jaillir un vacarme assourdissant dans le silence de la nuit.
— Putain, mais qu’est‑ce qu’elle raconte, bordel, elle va me rendre fou !
Evanna baissa la tête et garda le silence, de peur d’envenimer la situation. Elle ne comprenait plus rien. Peu importe ce qu’elle faisait, rien ne convenait jamais. Il la repoussait lorsqu’elle tentait d'être là pour lui, il lui en voulait quand elle l’ignorait, et il s'énervait quand elle respectait ses décisions. C'était un cercle vicieux dont elle ne voyait pas la sortie. Elle était fatiguée. Si fatiguée qu’elle ne sentit pas tout de suite un sanglot lui enserrer la gorge, et elle mit toute son âme à le retenir lorsqu’il menaça de s’échapper.
Elle fut arrachée de sa torpeur par le silence qui s’était soudainement abattu aux alentours, scellant le départ de l’Élite. Evanna se retrouva plongée seule dans un océan de brouillard, sa vision assombrie par la peine autant que par l’obscurité environnante. Elle le fixa longuement, sentant son esprit s'égarer dans ses méandres et s’y complaire délicieusement. Mais au moment même où elle était sur le point de se laisser emporter, un papillon brisa subitement sa monotonie. Intriguée, elle le suivait des yeux, fascinée par sa danse aérienne et gracieuse au beau milieu de ce froid hivernal, lorsqu’il la mena à une silhouette animale émergeant de l'obscurité.

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