Chapitre 21-1 (Evanna)
Evanna tenta de distinguer les contours de la créature dans la pénombre, mais seule une paire d’yeux violets perçait à travers la brume, brillants d'une intensité presque surnaturelle. Elle secoua vivement la tête, espérant ainsi chasser cette vision, mais la manœuvre eut étonnamment l’effet inverse. Le loup se dessinait plus distinctement devant elle, aussi tangible que troublant, se mouvant de droite à gauche sans jamais cesser de la fixer.
Le regard pénétrant de la bête transperça son âme en même temps que son cœur s’accéléra dans sa poitrine. Son pelage scintillait de reflets argentés, comme si chaque poil captait la lumière de la nuit pour la renvoyer en éclats fantomatiques. Evanna aurait pu fuir, ou bien même céder à la panique qui menaçait de la submerger. Pourtant, elle s’avança d’un pas mesuré, comme attirée. S’agenouillant devant elle, elle tendit une main tremblante dans sa direction. La créature recula d’un pas, pesant avec attention chacun de ses gestes.
— N’aie pas peur… On s’est déjà vus, non ? À Sadell…
Pour seule réponse, le loup se détourna d’elle et s’élança à travers la brume.
— Eh, attends !
Sans réfléchir, Evanna se lança à sa poursuite, son souffle s'accélérant à mesure que ses pieds frappaient le sol pavé des rues sinueuses d'Esperanza. Le battement frénétique de son cœur résonnait dans ses oreilles tandis qu’elle tentait de garder l’animal en vue. Elle courut pendant ce qui lui sembla une éternité, la silhouette familière de la ville‑haute s’effaçant peu à peu derrière elle dans le brouillard nocturne.
Soudain, le loup s’arrêta net et la jeune femme l’imita, essoufflée par sa course effrénée. Un seul coup d’œil autour d’elle lui fit dire qu’ils avaient atteint les remparts est de la ville, qui empêchaient quiconque n’avait pas l’autorisation de sortir. Pourtant, l’animal ne sembla pas s’en soucier. Avec grâce et majestuosité, il se dirigea vers la grille qui les séparait du monde extérieur et, dans un bond souple et surnaturel, traversa les barreaux comme s’ils n’avaient rien été de plus qu’une illusion. Un cri de stupeur s’échappa de ses lèvres tandis qu’elle s’élançait elle aussi, ses mains se refermant autour du métal froid. De l’autre côté, le loup s’était arrêté et la fixait à nouveau, ses yeux violets luisant dans l’obscurité.
— Je ne peux pas te suivre, tu vois bien… Allez, reviens s’il te plaît…
Son regard implorant croisa celui de l’animal, et elle tira désespérément sur les grilles qui la retenaient prisonnière pour tenter elle aussi de passer à travers. Mais la bête ne l’écouta pas, s’asseyant maintenant avec éminence. Patientant.
— Je t’en prie, reviens, all…
— À qui parles‑tu ?
Le cœur battant à tout rompre, Evanna sursauta et fit volte‑face. Caleb venait d'apparaître dans son champ de vision, haletant, comme s’il s’était lui aussi lancé à sa poursuite après l’avoir vue courir à travers la ville. Son regard interrogateur glissait sur elle, cherchant des réponses qu’elle était bien incapable de formuler.
— Evanna ?
Elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit. Désemparée, elle reporta son attention derrière les remparts, mais le loup avait, à son plus grand regret, disparu. Au‑delà des grilles, la brume s’était dissipée, ne laissant que le vide des ténèbres que l’éclat argenté de la lune venait à peine troubler.
Se retournant vers Caleb, Evanna le vit légèrement penché, scrutant avec perplexité l’endroit où son regard s’était perdu. L’expression qu’il arborait, mélange de confusion et d’inquiétude, la ramena progressivement à la réalité. S’était‑elle vraiment lancée à la poursuite d’une hallucination ? Tentant de calmer les battements frénétiques de son cœur, elle balbutia quelques mots incompréhensibles.
— Tu as des hallucinations ?
La jeune femme hocha vaguement la tête avant de se laisser glisser au sol. Qu’est‑ce qui n’allait pas chez elle, à la fin ? Devenait‑elle folle ? En silence, Caleb s’approcha d’elle, retirant la veste de ses épaules pour la déposer autour des siennes. Elle le remercia d’un sourire triste et s’y emmitoufla, heureuse d’y trouver un peu de chaleur.
— Ça fait longtemps que tu en as ? demanda‑t‑il en s’asseyant à ses côtés.
— Oui… avoua‑t‑elle dans un souffle. Je vois parfois un… un loup aux yeux violets… Et il brille d’une lumière… éthérée… D’habitude, il n’apparaît que quelques secondes avant de disparaître, mais… mais là, il…
Evanna soupira de nouveau. Il devait sûrement la prendre pour une folle, à raconter de telles choses. Pourtant, à sa grande surprise, Caleb ne semblait ni effrayé ni déconcerté, mais plutôt absorbé dans ses pensées. Son regard s’était perdu dans le vide et une ride était apparue sur son front, effaçant toute trace de timidité de son être pour ne laisser subsister que cet air de concentration intense.
— Qu’est‑ce que ça signifie, Caleb ? insista‑t‑elle, frustrée par son silence. Pourquoi je vois ça ? Est‑ce que c’est à cause d’Erin ? Je suis folle, c’est ça ?
Le souvenir de la femme qu’elle avait rencontrée à Sadell refit surface, ravivant une peur qu’elle s’efforçait désespérément d’enfouir depuis leur rencontre. L’idée de finir comme elle lui glaça les os, une terreur froide s’insinuant au creux de ses entrailles.
— As‑tu déjà entendu parler des Gardiennes ?
— Les Gardiennes ?
Caleb hocha la tête, son expression plus sérieuse que jamais.
— Les Gardiennes sont les entités qui sont à l’origine de Barden, dans les croyances utopistes. Elles sont au nombre de trois. D’abord, elles créèrent le ciel et la terre. Puis, Šariagg créa la vie. En chaque pierre, grain de sable, feuille, brindille d’herbe, animal, homme, femme… elle y insuffla une âme, pour que tous puissent vivre en harmonie les uns avec les autres. Enfin, pour illuminer leurs chemins et réchauffer leurs âmes nouvelles, Šabaeri créa le soleil. Mais bientôt, sa chaleur ardente les consuma tous, et ils se mirent à dépérir. Aussi, Šamana créa la lune, pour que chacun puisse se reposer dans son ombre. Et pour ceux dont l’enveloppe aurait déjà péri, elle créa l’Écume, un monde où leurs âmes pourraient vivre éternellement.
Le cœur d’Evanna se souleva dans sa poitrine, chassant du même fait la boule froide qui y avait élu domicile quelques secondes auparavant. Les paroles de Caleb étaient poétiques, presque enchanteresses, comme un conte qu’on raconterait aux enfants. Pourtant, elles se répercutaient en elle comme une évidence. Elle n’avait pas besoin d’y réfléchir, elle les acceptait. Était‑ce cela, être utopiste ?
— Mais… quel rapport avec mes hallucinations ?
— Les Gardiennes ont bénéficié de beaucoup de représentations à travers les âges, reprit‑il. Mais les plus anciennes d’entre elles les représentaient ainsi : Šabaeri, la Gardienne du Soleil, sous forme d’une lionne… et Šamana, la Gardienne de la Lune, sous forme d’une louve.
— Et Šariagg ?
— Šariagg n’a jamais été représentée.
— Pourquoi ? s’étonna‑t‑elle.
— Šariagg est Mère de toute chose. Mais surtout, elle est la Gardienne du Libre‑Arbitre. Elle n’intervient pas, elle se contente d’observer. C’est pourquoi elle n’a jamais pu être représentée.
— Alors que Šabaeri et Šamana interviennent, elles ?
— Eh bien… tu viens d’en avoir une preuve, non ?
— Mais… pourquoi moi ? soupira‑t‑elle. C’est à cause d’Erin ?
Caleb haussa les épaules, son visage empreint d’une ignorance désolée. Elle baissa la tête, son esprit encombré de questions qui tourbillonnaient sans répit. Chaque réponse apportait de nouvelles interrogations, et elle avait l’impression de ne plus pouvoir penser clairement. La confusion la submergeait, sans compter que la fatigue commençait elle aussi à s'installer.
— Si nous arrivions à communiquer avec Erin, peut‑être pourrait‑elle…
Evanna releva brusquement la tête, animée d’un espoir nouveau.
— On pourrait ?!
— Eh bien… oui, je pense que c’est possible, réfléchit‑il à haute voix. Il faudrait simplement que je puisse…
— Faisons‑le, le coupa‑t‑elle.
À travers les verres de ses lunettes, le regard de Caleb se perdit sur elle, sa main venant distraitement entortiller une boucle de ses cheveux bruns autour de ses doigts. Il la dévisageait si intensément qu’elle s’en sentit bien vite mal à l’aise, mettant toute son âme à ne pas laisser son visage s’empourprer sous l’intensité de ses deux iris noisette. Sans qu’il ne le remarque, le docteur avait enfin surpassé sa timidité légendaire, s’adressant à elle avec une telle aisance que rien ne semblait maintenant pouvoir l’ébranler. Du moins était‑ce là ce qu’elle était en train de constater quand les yeux du docteur vinrent la faire mentir. S’arrondissant de surprise, ils se détournèrent vivement d’elle, ses joues se teintant de gêne à mesure qu’il réalisait lui aussi son comportement récent. Un sourire embarrassé étira ses lèvres, avant qu’il ne les ouvre à nouveau pour venir l’inonder d’une joie inespérée.
— C’est d’accord. Faisons‑le.
Un cri de bonheur s’échappa des lèvres d’Evanna. Elle se précipita dans ses bras, lui sautant si brutalement au cou qu’il vacilla sur le côté, les faisant tous deux tomber à la renverse.
— Merde, désolée ! s’excusa‑t‑elle en se redressant.
— P‑Pas de problème…
Les yeux brillant d’une exaltation qu'elle n'avait pas souvenir d’avoir déjà vue chez lui, Caleb s’employa à éviter son regard, les joues encore rosies par le souvenir de leur étreinte. Il sembla se perdre dans un détail inconnu du sol ou des environs, tentant de masquer avec une maladresse charmante l’embarras qui se peignait sur ses traits.
— Caleb ?
— O‑Oui ?
— Comment tu sais tout ça, sur les utopistes ?
L’expression du scientifique changea brusquement. Son sourire timide s’effaça, laissant place à une profonde tristesse. Il laissa retomber sa tête contre le mur derrière lui, son regard se perdant dans l’immensité du ciel nocturne. La lumière de la lune dessinait des ombres douces sur ses traits tirés, lesquels témoignaient d'un passé lourd et complexe qu'il semblait réticent à partager.
— J’ai… j’ai peur que tu aies peur de moi si je te le dis… avoua‑t‑il à mi‑mots. Et je… J’ai pas envie que t’aies peur de moi… Je t’aime bien…
— Pourquoi aurais‑je peur, voyons ?
— Par… Parce que je suis utopiste… lâcha‑t‑il après un long moment d’hésitation.
— Quoi, mais c’est complètement stupide ! s’indigna‑t‑elle. Tu ne devrais pas avoir honte de qui tu es ou de ce en quoi tu crois, voyons ! Ça ne fait pas de toi un terroriste, enfin !
— Tout le monde ne pense pas comme toi, malheureusement…
— Quoi, on t’a déjà dit quelque chose sur le sujet ?! s’offusqua‑t‑elle. L’Élite ?
Caleb secoua la tête de gauche à droite, avant de reprendre :
— Je travaillais pour l’Académie, avant tout ça. Mais avec les évènements de Sadell, ils ont décidé de reclasser ceux qu’ils pouvaient et de licencier les autres. Ils ne voulaient prendre aucun risque, ont‑ils dit. Avec le recul, je me dis que je devrais plutôt m’estimer heureux d’avoir été assigné à l’Élite, nuança‑t‑il en remontant ses épaisses lunettes noirs. Je ne sais pas ce que j’aurais fait de ma vie, sinon.
L’indignation d’Evanna se mua lentement en colère. Pourquoi le monde s’échignait‑il à repousser ce qu’il ne concevait pas au lieu d’essayer de comprendre ? Portée par cette vérité simple, elle attrapa la main du scientifique et la serra dans la sienne, le forçant ainsi à la regarder.
— Ne les laisse pas gagner, Caleb. Toi seul sais qui tu es et ce que tu vaux, d’accord ? N’ai jamais honte de qui tu es. Aime‑toi, c’est tout ce qui compte.
Le visage du jeune homme s'assombrit un instant, avant de rapidement retrouver sa clarté habituelle. En réponse, il prit sa main dans la sienne et la serra avec reconnaissance. Evanna observa un moment leurs mains entrelacées, songeuse. Elle appréciait cette connexion, cette sensation qui allégeait un peu la solitude pesant sur son âme.
— Tu as complètement raison, admit‑il, l’air déjà un peu plus guilleret. Ahem, tu devrais rentrer maintenant, ajouta‑t‑il en la relâchant. Tu meurs de froid.
La jeune femme acquiesça, mais ne se releva pas pour autant. Le regard fixé sur sa main, elle sentait déjà la chaleur et le réconfort de leur étreinte s’évanouir. La sensation apaisante qui l’avait envahie s’en était allée, et avec elle les pensées rassurantes qui l’avaient accompagnées.
— Euh…
— Quoi ? s’inquiéta‑t‑elle en se relevant.
— Tu veux venir à la maison ? Pour commencer les recherches, bien sûr ! précisa‑t‑il. Enfin, je… tu… je sais qu’il est tard, mais… ou alors d‑demain, peut‑être ? Au vu de tes résultats d’analyse, j’ai déjà plusieurs idées sur c‑comment on pourrait faire pour obtenir des réponses d’Er…
— D’accord.
— Qu… Quoi, c’est vrai ? s’étonna‑t‑il en remontant maladroitement ses lunettes. Main… maintenant ?
Réprimant un sourire amusée, Evanna attrapa son bras et l’entraîna à ses côtés.
— Pourquoi pas ? Je n’ai pas envie d’être seule, ce soir.

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