Chapitre 22 (Eliott)
2e mois de l’an 28 – Région de Ruther
— Je croyais que tu t’étais juré de plus jamais revenir ici. Pourquoi t’as accepté ?
— C’est une mission spéciale, répondit Yann, le regard fixé sur sa terre natale.
Eliott dévisagea son ami en silence, avant de l’imiter. Dans la nuit noire, seuls scintillaient devant eux l’un des trois phares du détroit de Trium et les lumières intermittentes du port de Ruther. Cette simple vue suffit à lui faire oublier le bruit tranquille de l'eau qui clapotait contre la coque de leur bateau, au profit de la vie qui se jouait là‑bas.
Ruther dominait le détroit, qu’elle avait converti en une immense plaque tournante économique. Cette ville ne dormait jamais – du moins sa rive ouest, où étaient concentrées toutes leurs activités commerciales. À toute heure du jour et de la nuit, la main d’œuvre s’affairait à fournir aux habitants de Barden un confort auquel ils s’étaient vite habitués.
— Allez, viens, reprit Yann. On va bientôt arriver.
Eliott acquiesça et alla récupérer ses affaires. Ils accostèrent et traversèrent le port animé pour se diriger vers la vieille‑ville, à l’est. Là, un préfabriqué miteux proposait des locations de voiture. Le ruthérien qui le tenait releva nonchalamment la tête de son livre et les observa un moment, l’une de ses mains grattant sa barbe rugueuse d’un air ennuyé. Son regard s’illumina lorsqu’il réalisa qu’il s’agissait de clients, et il se leva d’un bond de son tabouret.
— Bien le bonjour, Messieurs ! s’exclama‑t‑il d’une voix rayonnante. Que puis‑je ?
Eliott laissa Yann se charger de la logistique et jeta un coup d’œil aux alentours. À quelques dizaines de mètres tout au plus, les maisons de boue séchée et de roseaux recouvertes de sable venaient remplacer le métal des conteneurs du port dans une pauvreté manifeste.
En prévision de ce qui l’attendait, l’Élite enfila son foulard autour de son visage. S’il devait choisir, il préférait encore le froid mordant de Norfolk plutôt que la chaleur accablante de Ruther. Située sur la rive est de Barden entre le détroit de Trium et le désert de Malga, elle était en proie à des conditions climatiques très rudes. Fort heureusement, les températures étaient acceptables en cette période de l’année, mais les pluies de sable épisodiques s’insinuaient partout si on n’y prenait pas garde.
— Vous allez travailler à la carrière ? demanda le ruthérien.
Eliott reporta son attention sur lui, sans vraiment savoir quoi répondre. L’analyse du cylindre que leur avait remis Moss avait dévoilé que sa composition contenait des traces de minerais transformés et maintenus à l’état liquide par un système de fusion continue. Ruther étant la principale région d’extraction de minerais en raison de ses gisements riches et diversifiés, c’était donc tout naturellement qu’ils avaient décidé de s’y rendre. Mais de là à l’avouer ouvertement ? Après tout, pourquoi pas. Rares étaient les personnes qui venaient ici pour une autre raison, de toute façon.
— Oui, répondit‑il sans s’étaler.
L’homme lui jeta un regard en coin, mais n’insista pas. Il se contenta de vérifier leurs faux‑papiers, avant de leur tendre les clés d’une jeep garée non loin.
— Je vous souhaite bon courage alors, les jeunes.
— Pourquoi ? s’étonna Eliott.
— Le travail à la carrière n’est pas de tout repos, c’est bien connu.
— Avec l’Académie, j’aurais pensé que les conditions se ser…
Sa phrase mourut sur ses lèvres, le ruthérien éclatant d’un rire empreint de mépris.
— L’Académie… Bah ! Vous le verrez bien assez tôt, les jeunes. En tout cas, ce fut un plaisir de faire affaire avec vous ! À la prochaine !
Sur ces paroles, l’homme se rassit sur son tabouret pour reprendre sa lecture.
— N’empêche que… tu devrais p’tet profiter d’être dans le coin pour leur rendre visite, non ? suggéra Eliott à son ami tandis qu’il rejoignait la jeep. Ça serait l’occasion…
— Sérieusement, t’es encore là‑dessus ? lui reprocha Yann en soupirant.
— Tu devrais l’être aussi.
— Et que penses‑tu qu’ils me diraient, après quinze ans de temps ?
— La famille, c’est important, mon pote. Tu risquerais de le regretter.
— C’est l’Élite, ma famille.
Le rouquin n’insista pas davantage, laissant son partenaire conduire tandis qu’il prenait place côté passager. Yann n’aimait pas beaucoup parler de sa véritable famille. Tout ce qu’Eliott en savait était que, dès son plus jeune âge, il avait été attiré par le sens de la discipline que représentait l'armée. Mais il n'avait pas eu le soutien de ses parents, qui voulaient qu’il reprenne le commerce familial. Il s’était alors enfui pour rejoindre l’Académie, et depuis lors, il n’avait jamais repris contact avec eux. Yann était donc pour ainsi dire le seul Élite à ne pas être orphelin, choisissant délibérément de faire d’eux sa nouvelle famille.
— On arrive dans combien de temps ? demanda Eliott.
— Une petite heure.
— C’est trop long !
— T’en as pas marre de toujours te plaindre ?
— Toi, on t’a rien demandé, rétorqua‑t‑il avant de désactiver sa radio.
À peine l’avait‑il fait que Yann éclata de rire. Eliott se retourna vers lui, déconcerté.
— Il continue de s’énerver tout seul, se justifia‑t‑il en pointant du doigt son oreillette.
L’Élite ricana d’un air triomphant, avant de se laisser retomber sur son siège.
— On cherche quoi, déjà ?
Son partenaire ne répondit rien d’autre qu’un signe de main en direction de son oreille. Eliott soupira avant de réactiver sa radio, redoutant déjà ce qui l’attendait avant même que la mission commence. Pourquoi avait‑il accepté de faire équipe avec ce mec ? Non, se reprit‑il. La question était plutôt pourquoi il avait décidé de s’associer à lui en premier lieu.
— …rhodochrosite et cobaltite, qui pourraient correspondre à la composition du cylindre. Ou plus généralement, tout minerai qui contiendrait du manganèse, du cobalt ou du nickel. Si possible, il me faudrait également des échantillons d’or et de cuivre, bien que ce soit moins probable. Pyrite, chalcopyrite, calavérite…
— Pardon, mais on a des têtes de géologues ?
— Étonnant, tu sais ce qu’est un géologue ?
— Va te faire foutre.
— Arrêtez vos conneries, les coupa Yann. Hassan, dis‑nous simplement quoi chercher, s’il te plaît.
— … Ramenez‑moi tout ce qui possède des teintes bleutées, rouges ou jaunes, je me débrouillerai.
— C’est comme si c’était fait, ajouta‑t‑il. On te rappelle plus tard.
Les trois hommes coupèrent la communication. Instantanément, la pression dans les épaules d’Eliott se relâcha, bienheureux de ne plus avoir cet idiot dans les pattes.
— Tu vois, c’est comme ça qu’on fait, le sermonna Yann.
— Quel gros con.
— Arrête ça, Eliott. Il serait temps de passer à autre chose.
— Mais…
— Si tu me dis que c’est lui qui a commencé, je te jette par‑dessus bord, le coupa‑t‑il. Vous êtes plus des gamins, y serait temps de mettre vos vieilles rancœurs de côté.
Eliott ne répondit rien et resserra le foulard autour de son visage. Faire équipe avec Hassan ne l’enchantait clairement pas, mais ils n’avaient pas d’autres choix dans leur situation. Faire appel à l’Académie était trop risqué, surtout depuis que le vice‑président s’était mis à émettre des doutes plus que fondés sur eux : mieux valait ne pas leur donner de grain à moudre.
Le reste du trajet se passa dans le silence. Les deux Élites s’arrêtèrent à quelques kilomètres de la carrière aux alentours de sept heures du matin. Rapidement, ils se changèrent au profit d’atours locaux, des vêtements en lin remontés d’une ceinture en cuir et de sandales robustes. Les deux hommes ajustèrent leurs foulards respectifs et délaissèrent leur bolide pour continuer à pied sous le soleil de plomb, où ils marchèrent pendant une bonne demi‑heure.
Alors qu’ils passaient devant de vieilles huttes abandonnées en‑dehors de la ville, un symbole peint d’un rouge foncé sur l’un des murs attira l’attention d’Eliott. Il s’arrêta net devant l’un d’eux : il avait à plusieurs reprises remarqué ce sigle depuis leur arrivée dans la région.
— Qu’est‑ce que c’est, une vieille coutume ? demanda‑t‑il à Yann.
— Non, j’ai jamais vu ça avant, réfuta‑t‑il en passant sa main sur le sigle. C’est relativement récent.
— Ça représente quoi, à ton avis ? On dirait une sorte de clé de sol avec des directions.
Son ami se tourna vers lui, le dévisageant de cet air dépité qu’il lui servait parfois.
— C’est peut‑être parce que c’est exactement une clé de sol avec des directions.
Eliott haussa les épaules, son regard glissant pensivement sur le dessin.
— Tu crois qu’on devrait le signaler ? Ça mériterait ptet une enquête supplémentaire.
— On est pas là pour ça, lui fit justement remarquer son partenaire. Grant a d’autres chats à fouetter en ce moment. Tu sais bien, avec la mort de Moss…
— Ouais…
Malgré lui, le souvenir de Norfolk s’imprégna dans sa rétine. Grant avait tenu à garder secret ce qui s’y était passé, si bien qu’Eliott devait porter seul le poids des révélations qui s’étaient abattues sur lui. Aux yeux du monde, l’Académie demeurait donc un modèle de perfection. Celle qui les avait tous sauvés et les protégeait encore, tandis que Moss était celui qui l’avait trahie. La version officielle disait qu’il s’était enfui et avait tiré sur Grant, avant que ce dernier ne l’abatte.
— Quoi ? soupira Eliott d’un air ennuyé, le regard de Yann lui brûlant la nuque.
— Ça va, toi ?
— Bah ouais, pourquoi ça irait pas ? mentit‑il. Allez, remettons‑nous en route.
Les deux hommes reprirent leur chemin, et arrivèrent quelques dizaines de minutes plus tard à la tente des assignations. Ils furent tous deux pris en charge par un géant de muscle, avant de se voir remettre des combinaisons poussiéreuses et d’être assignés à leurs nouveaux postes.
La carrière de Ruth s'étendait comme une cicatrice béante dans le paysage déjà désolé de Ruther. Les parois rugueuses et jaunâtres se dressaient fièrement, témoins silencieux des années d'extraction intense. Les rayons du soleil se reflétaient sur les différents gisements bariolés qui la constituaient, créant un jeu de lumière éblouissant qui donnait à cet endroit une aura presque mystique. Le fracas régulier des marteaux résonnait dans l'air, accompagné du grondement des machines lourdes qu’Eliott estima trop peu nombreuses en comparaison des personnes qui s’échinaient à prospecter manuellement en contrebas. Des nuages de poussière dansaient parmi eux, conférant à l'atmosphère une ambiance éthérée qui ne faisait que renforcer le sentiment d’horreur qu’il ressentait devant les conditions de travail insalubres. Tous ces hommes, femmes, et enfants manœuvraient avec habileté leurs outils, extrayant avec précaution des blocs entiers de pierres recouverts de sable et de poussière dans l’espoir de trouver les si désirés minerais qui leur permettraient de survivre une journée de plus.
— C’est fou de se dire que rien n’a changé ici… murmura Yann, le regard glissant sur la scène qui se jouait devant eux. Avec l’Académie, on aurait été en droit de penser que ça se serait amélioré.
Eliott ne put qu’acquiescer, gratifiant son ami d’une tape amicale sur l’épaule pour lui notifier son soutien. À une époque où la technologie avait pris une telle importance, de pareilles conditions n’auraient jamais dû exister. Son admiration pour l’Académie en prit un nouveau coup devant le constat simple, et pourtant si décevant, qu’elle n’investissait que lorsque cela lui était profitable.
— Allons‑y, le coupa Yann dans sa réflexion.
Prenant place devant leur gisement, son ami lui expliqua les rudiments du travail et les différents outils mis à sa disposition pour parvenir à prospecter le plus efficacement possible.
— J’ai fait ça toute mon enfance, lui confia‑t‑il alors qu’ils commençaient leur labeur. Mes parents ont ouvert un commerce quand j’ai été en âge de travailler. Ils pensaient que certaines pierres avaient des vertus thérapeutiques pour le corps et l’esprit. M’envoyer ici leur permettaient de récupérer la marchandise gratuitement, en plus de leur apporter un salaire supplémentaire.
— Mais ce qu’on extrait ici, ce sont des minerais, pas des pierres, lui fit‑il remarquer.
Yann sourit largement devant sa remarque, tamisant le mélange de sable et de poussière au‑dessus du seau qu’il maintenait devant lui, entre ses deux pieds.
— Le désert est implacable et inhospitalier, répondit‑t‑il d’un air tranquille en ajoutant plus de matière à son tamis. Il est aride et infertile. La poussière se mêle au sable, et les vents secs et brûlants les transportent en continu, étouffant l’espoir de quiconque tenterait d’y planter un jour quelque chose. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, et il arrive parfois…
Son ami laissa ses paroles en suspens, le temps de filtrer les dernières particules de sable et de poussière pour voir naître sur la toile métallique de son instrument une petite pierre blanche et brillante.
— … qu’un miracle survienne et nous fasse envisager les choses sous un angle nouveau, conclut‑il en attrapant la pierre organique du bout des doigts pour la placer à hauteur de leurs regards. Il suffit juste… d’y croire.
Yann resta silencieux un moment, les yeux perdus sur la nacre que les reflets du soleil venaient faire iriser.
— Tu m’as demandé pourquoi j’avais accepté de revenir à Ruther alors que j’avais toujours refusé de le faire, reprit‑il après sa contemplation. À cela, je répondrais… pour la même raison que toi. Pour elle.
Menteur. Meurtrier.
— Que de sages paroles… rétorqua Eliott d’un air faussement solennel. Mais t’es complètement à côté de la plaque.
Le rire de son ami se répercuta au travers des bruits de marteau et de machines alentours, avant que sa main puissante ne vienne se poser sur son épaule.
— Il y a des choses plus importantes dans la vie que la fierté d’un homme, Eliott, ajouta‑t‑il simplement. Et on ne peut pas non plus continuellement vivre avec nos peurs. À un moment donné, il nous faut agir comme des hommes et les confronter.
— C’est parce que t’es prêt à confronter les tiennes que tu refuses d’aller voir tes parents ?
— Ma remarque s’appliquait tout autant à moi qu’à toi, mon ami. Le fait est que moi, je l’accepte bien volontiers. Qu’en est‑il de toi ?
Yann lui adressa un regard lourd de sens, avant d’attraper sa main et d’y laisser délicatement tomber la nacre. Les yeux perdus sur la petite pierre qui brillait dans le creux de sa main, Eliott se refusa à laisser ses pensées divaguer. La rangeant dans sa poche, il s’étira nonchalamment comme il en avait l’habitude.
— Eh bah, marmonna‑t‑il en se mettant au travail. Si j’avais su que j’venais pour une leçon de vie, j’y aurais réfléchi à deux fois !

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