Chapitre 23 (Eliott)
Le dur labeur à la carrière continua pendant plusieurs jours, sans que rien ne vienne détourner les deux Élites de leur tâche épuisante. Mais à l’aube du troisième, un cri strident déchira la monotonie des fracassants coups de marteaux. Non loin d’eux, l’un des contremaîtres, le visage empreint de colère, venait de traîner à terre une vieille femme dont la peau sombre luisait sous le soleil accablant. Lui assenant de violents coups de pied dans le ventre, il lui hurlait dessus dans un dialecte qu’Eliott ne comprit pas. Il s’apprêtait à intervenir quand Yann l’en empêcha, secouant la tête avec résignation, ses yeux rivés sur une scène qu’il n’avait – du moins l’estima‑t‑il – que trop vue dans son enfance.
Tout autour d’eux, les anciens avaient agi de la même manière, étouffant la fougue des plus jeunes que cette vision avait révoltés. Le contremaître se détourna enfin de sa victime, laquelle demeura effondrée au sol. Tout le monde retourna alors à son travail, comme si rien de tout cela ne s’était produit… comme s’il n’y avait là rien d’habituel.
— Eh bah putain…
— Continue sur ces gisements, lâcha Yann en se levant.
— Ça va, mon pote ? s’étonna‑t‑il.
Son ami se tourna vers lui et le rassura d’un sourire.
— Je vais voir pour changer de poste, c’est tout. Histoire de prospecter les derniers gisements qu’on n’a pas encore examinés. Plus vite on en aura fini, plus vite on partira d’ici.
Sans attendre de réponse, Yann s’éloigna. Eliott resta plusieurs minutes à le fixer, même après qu’il eût disparu derrière les volutes de poussière et de sable.
*
Le soir venu, Eliott retrouva Yann dans la vieille auberge où ils dormaient depuis leur arrivée en compagnie de leurs compagnons de labeur. Alors qu’il roupillait depuis plusieurs heures, un grincement soudain le réveilla et le mit aux aguets. Prétextant dormir encore, il ouvrit un œil discret pour finalement constater que la paillasse à côté de lui était vide.
Se levant à son tour, l’Élite se faufila discrètement en dehors du bâtiment. Il ne mit pas longtemps à reconnaître la silhouette imposante de son ami, occupée à traverser la rue. La lune argentée de Ruther se reflétait élégamment sur sa peau sombre, la parsemant d’une myriade de petites étoiles scintillantes. Curieux, Eliott s’élança à bonne distance à sa suite à travers les artères de la ville. Yann se déroba enfin derrière les portes en bois usées d’une vieille boutique – visiblement fermée depuis plusieurs années, à en juger par sa devanture décrépie.
Le rouquin s’en approcha lentement, sourire aux lèvres. L’homme qu’il considérait comme son frère avait enfin décidé de retourner voir ses parents, et il ne réprimait que difficilement sa fierté. Arrivé à la seule fenêtre ouverte de la bâtisse, la voix de son partenaire s’éleva dans les airs, bientôt rejointe par une autre plus faiblarde, qu’il imagina aisément être celle de sa mère. Eliott ne mit pas plus de quelques secondes à la reconnaître, son cœur manquant un battement. Elle était celle qui s’était fait malmener plus tôt dans la journée, sous les yeux de son propre fils qui n’avait eu d’autre choix que de rester de marbre.
Austère, la boutique fermée faisait désormais, et à n’en pas douter, office d’habitation. Dans un coin de la pièce, une paillasse avait été disposée sur le sol. Tout à côté, deux cadres, soigneusement placés sur un morceau d’étoffe pourpre. L’un représentait un petit garçon d’environ dix ans, qu’Eliott imagina facilement être Yann enfant. L’autre, un homme à la peau ridée aussi sombre que l’ébène, avait les cheveux et la barbe grisonnants, éclaircissant ses traits sans pour autant en retirer leur air fatigué. Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale, son intuition se vérifiant lorsqu’il entendit la vieille femme annoncer la triste nouvelle à son fils.
Désireux de leur laisser une intimité dans laquelle il s’était égoïstement immiscé, Eliott rattrapa la rue principale. Il connaissait Yann depuis maintenant plus de quinze ans. Malgré leurs différences et les cinq années d’écart les séparant, le courant était tout de suite passé entre eux. Mais force était de constater que, malgré tout ce temps passé aux côtés de son meilleur ami, il ne le connaissait pas vraiment. Il n’avait jamais cherché à en apprendre davantage sur lui, se limitant à rester en surface sans jamais creuser plus profondément.
Voilà le genre d’homme qu’il était. Un homme qui ne s’intéressait pas aux autres, même aux personnes à qui il tenait le plus. L’idée le mina tellement qu’il se mit à errer sans but dans la rue, jusqu’à s’effondrer un peu plus loin contre une charrette. Avoir vu Yann auprès de sa mère esseulée le perturbait, et surtout lui faisait comprendre qu’il y avait une vie à côté de l’Élite. Une vie qu’ils avaient passé tellement de temps à enterrer qu’ils en payaient désormais les conséquences. Du moins, Yann les payait, lui, puisque Eliott n’avait jamais connu sa famille et n’avait, par conséquent, jamais rien eu à perdre.
Le souvenir fugace de son père s’imprégna dans son esprit, ravivant une colère qu’il s’efforçait toujours de réprimer. Heureusement, le claquement soudain d’une porte le sortit de sa réminiscence. Eliott releva la tête, pour finalement croiser le regard à peine surpris de Yann. Ce dernier le dévisagea longuement, avant de venir se laisser tomber à ses côtés.
— Qu’est‑ce que tu vas faire ? osa‑t‑il lui demander.
— Je lui ai proposé de venir vivre à Mosley.
— Et ?
— Elle a refusé… soupira son ami. Elle ne veut pas quitter tout ce qu’elle connaît.
— Tu devrais p'têt envisager l’idée de rester avec elle…
À l'idée que Yann puisse réellement rester ici, la voix d’Eliott se brisa légèrement.
— Elle est bien plus ta famille qu’on ne l’est, mon pote…
— On a une mission, le coupa‑t‑il.
Un silence lourd de sens les enveloppa. La déclaration de Yann avait jeté un voile de gravité sur la conversation, soulignant une réalité simple et pourtant implacable. Le jour où ils avaient intégré l’Élite, ils avaient aussi rejoint l’Académie, se dévouant entièrement à sa cause. Une cause pour laquelle, au demeurant, il n’était même plus sûr de vouloir se battre.
— Je lui ai donné de l’argent et lui ai assuré que je continuerai de lui en envoyer pour qu’elle n’ait plus à travailler et qu’elle puisse vivre convenablement. Il n’y a rien d’autre que je puisse faire si elle ne veut pas me suivre.
— J’suis tellement désolé, bordel…
Yann tourna la tête vers lui, surpris.
— Pourquoi ?
— J’savais que tes parents étaient encore là quelque part… Et j’ai rien fait, rien de rie…
— C’était ma décision.
— Mais j’aurais dû faire plus ! s’offusqua‑t‑il, la voix tremblante de frustration. J’aurais dû insister, essayer de t’aider ! À la place, j’ai fait l’autruche et prétendu que tout allait bien. Mais j’avais pas compris le… l’importance… Et maintenant, ton père est mort, et t’as même pas pu le revoir au moins une fois, s’indigna‑t‑il en frappant brusquement le sol de son poing. T’avais encore ta famille, toi. Et je t’ai laissé gâcher cette chance… Putain !
La voix d’Eliott se brisa à nouveau, la colère et le regret se mêlant dans ses paroles. Le visage marqué par la tristesse, Yann lui adressa un sourire pourtant paisible, l’invitant à lever les yeux vers le ciel étoilé pour y chercher des réponses avec lui.
— J’avais jamais réalisé… murmura‑t‑il.
— Réalisé quoi… ?
— À quel point tout était si compliqué… C’est tellement plus simple de faire ce qu’on nous demande de faire sans réfléchir. Mais à partir du moment où tu brises le cycle, c’est comme un raz‑de‑marée qui s’abat sur toi et tu peines à garder la tête hors de l’eau. C’est comme ça que je me sens en ce moment, lui confia‑t‑il. Et j’aurais jamais pu le réaliser plus tôt, j’en ai conscience maintenant. Il fallait que ça m’arrive pour que je le comprenne.
Yann se redressa et posa ses avant‑bras sur ses genoux, un sourire entendu sur les lèvres.
— Un déclic.
Dans le silence de la nuit, les paroles de son ami résonnèrent comme un écho de ses propres tourments. Eliott ne comprenait que trop bien ce qu’il voulait dire. Plus le temps avançait, plus sa vie se disloquait, et tout ce qu’il croyait savoir s’effritait pour ne finir qu’en poussière. Toutes ses convictions, toutes ses certitudes s’évaporaient une à une dans un écran de fumée, si bien qu’il aurait tout donné pour retrouver cette quiétude d'autrefois, pour effacer tous les doutes qui enserraient son esprit.
— Si on a aucune bouée à laquelle se raccrocher, on va sombrer, Eliott.
— Hm ?
Le rire de son ami résonna franchement dans le silence de la nuit. Ses yeux sombres s’étaient animés de cette sagesse bienveillante qu’ils arboraient souvent, sa mine ternie par les évènements récents reprenant peu à peu la teinte qu’il lui connaissait.
— Quoi ?
— Non, rien…
Eliott feignait l’incompréhension, mais il saisissait en réalité parfaitement ce que son ami avait tenté de lui dire. Dans le clair‑obscur de la conversation, il l'incitait à abandonner ses luttes intérieures, à se laisser porter par ses sentiments et à les embrasser plutôt que de les combattre. Mais il ne s’y résoudrait jamais. Pas avec tous ces secrets qui pesaient sur sa conscience.
— J’suis pas idiot, tu sais ! s’offusqua‑t‑il d’un air léger.
— Oh, ça, mon ami ! Ça reste encore à prouver !
Se relevant sur ses pieds, son partenaire ignora le grognement faussement vexé qui s’était échappé de ses lèvres pour lui tendre un bras amical.
— Mais j’suis pas inquiet pour toi, reprit‑il plus sérieusement. Tu l’auras, ton déclic.
Au moment où il allait répliquer, deux gamins surgirent de la ruelle voisine et les bousculèrent sans crier gare, lui arrachant un juron de protestation. Sous la force de l’impact, le plus jeune tomba lourdement en arrière, laissant échapper un sac de nourriture qui se répandit sur le sol. Ne le remarquant que tardivement, la fille revint sur ses pas pour l’aider à se relever, essoufflée par sa course effrénée.
Eliott eut l’étrange impression de la reconnaître, mais il n’eut pas le loisir de s'y attarder : son regard affolé, jeté en arrière, indiquait clairement qu’ils étaient poursuivis. N’ayant que trop vécu ce genre de situation dans son enfance, il leur ordonna de se cacher dans la charrette tandis qu’il ramassait les preuves étalées par terre et les balançait à son tour. Yann les y aida sans poser de questions, revenant se poster auprès de lui au moment même où des bruits de pas rapides se faisaient entendre dans le silence de la nuit. Une silhouette ne tarda pas à se dessiner dans la lueur vacillante d'une lampe à huile, suivie de deux autres, jusqu’à finalement laisser apparaître trois hommes.
— Des gamins nous ont volé des provisions, lança l’un d’eux. Vous les auriez pas vus ?
— Si, on en a vu deux s’enfuir par‑là, répondit Yann en pointant la direction opposée. Un gamin et une ado. Le plus petit portait un sac, c’est sûrement eux que vous cherchez ?
Si deux des hommes acquiescèrent et le remercièrent pour son aide avant de s’élancer à leur poursuite, le troisième, lui, les dévisagea l’un après l’autre d’un air méfiant. Puis, son visage s’illumina, leur laissant découvrir un sourire édenté.
— Ils vont en payer le prix, ces sales petits vauriens. Et ce grâce à vous ! lâcha‑t‑il d’un ton qui se voulait amical. Ça leur apprendra à voler d’honorables ruthériens comme nous.
Eliott serra les poings et se retint d’intervenir, une bile acide remontant le long de sa gorge. S’ils ne voulaient pas se faire voler par des gamins affamés, ils feraient mieux de les nourrir et de s’occuper d’eux plutôt que de les laisser errer dans les rues. Après avoir échangé quelques banalités supplémentaires avec Yann, l’homme rattrapa enfin ses congénères. La menace écartée, il fit sortir les gamins de leur cachette, portant le blessé jusqu’à une ruelle étroite et bien camouflée pour l’examiner.
— Eh, E.J !
Ces simples lettres retentirent avec fracas dans son esprit, réveillant en lui une colère sourde et persistante qu’il échoua à réprimer. Il se redressa et se tourna vivement vers celle qui avait eu l’audace de l’appeler ainsi, son visage lui revenant instantanément en mémoire. C’était une gamine qui avait intégré l’Élite quelques mois auparavant, peu après que les utopistes aient pris d’assaut la région d’Ashford.
Selon les rumeurs, elle y avait perdu toute sa famille pendant l’attaque, après quoi elle s’était rendue seule à Mosley pour rejoindre l’Élite. Grant l’avait qualifiée de brillante, l’adolescente ayant déjà réussi à pirater le système de sécurité du QG pour modifier ses propres affectations – un exploit que peu d’entre eux auraient tenté et encore moins réussi. Pour autant, il ne tarissait pas d’avertissements à son sujet, la qualifiant de « particulièrement instable à tendance rebelle ». Rien, en revanche, ne justifiait qu’elle soit ici, et encore moins qu’elle se permette de l’affubler de ce surnom stupide.
— D’où tu m’appelles comme ça ? aboya‑t‑il.
— Eliott… intervint Yann.
La gamine ne se démonta pas le moins du monde. Les mains fermement plantées sur ses hanches, elle vint se poster face à lui, ses yeux farouches le défiant sans l'ombre d'une hésitation.
— Ben j’ai vu tes initiales sur ton casier, j’trouvais que ça sonnait bien. Pourquoi, c’est quoi ton problème ?
— M’appelle pas comme ça, c’est tout, cracha‑t‑il. Sale môme.
— Sarah, qu’est‑ce que tu fais là ? intervint Yann avant que la situation ne s’envenime davantage. Grant ne t’avait pas assignée au professeur Breen ?
Le regard de la dénommée Sarah passa brièvement sur son partenaire avant de revenir à lui, comme occupée à les sonder. Puis, sans détour, son insolence se mua en une légèreté enfantine. Elle les gratifia tous deux d’un clin d’œil joueur, avant de malicieusement leur tirer la langue.
— Pour les recherches concernant cette fille, ouais ! s’exclama‑t‑elle avec enthousiasme. Mais Caleb s’occupe très bien d’elle tout seul, si vous voulez mon avis. Ils se lâchent plus, ces deux‑là. Vous les verriez, toujours fourrés l’un chez l’autre, c’est à se demander si…
Comme un flot depuis trop longtemps retenu, les mots de la gamine firent naître en lui une vague d’indignation qu’il n’avait jamais pensé pouvoir ressentir un jour. La colère, insidieuse, lui noua la gorge, mais il tenta désespérément de l’étouffer derrière un masque d’indifférence. Il hocha la tête avec une nonchalance feinte, évitant autant que faire se peut le regard attentif de Yann qui s’était subitement posé sur lui. L’adolescente, elle, continuait de parler sans jamais remarquer que ni lui ni Yann ne l’écoutaient plus vraiment.
— Sarah, la recadra son ami. Qu’est‑ce que tu fais là ?
— Rho, ça va… Monsieur Kazuki m’a envoyé ici avec Jade pour faire mes preuves.
— Jade est ici aussi ?
— Hin, hin ! acquiesça la jeune Élite en herbe.
— Mais c’est quoi votre mission, au juste ? s’étonna Eliott.
La môme lui lança un regard en coin avant de glisser la ficelle de son sweat‑shirt dans sa bouche. Ses yeux bleus se mirent à briller, d’une lueur étrange qu’il n’arriva pas à déchiffrer.
— Venez avec moi, lâcha‑t‑elle avec gravité. Jade vous expliquera tout.
Eliott acquiesça, préférant bien largement recevoir un rapport de la bouche d’une Élite aguerrie plutôt que d’une gamine qui peinait à voler un simple morceau de pain sans se faire attraper. Après avoir chargé l’enfant blessé sur le dos solide de Yann, tous s’engagèrent après elle. La demi‑portion les guida à travers les rues poussiéreuses de Ruther, puis vers les étendues désertiques qui l’entouraient.

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