Chapitre 23-1 (Eliott)

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Au loin, là où l’horizon et le ciel semblaient se fondre, ne s'étendait qu’une mer infinie de sable. Pourtant, c’est dans cette direction que la jeune Élite avançait, et ce avec une assurance déconcertante. Le groupe erra pendant de longues minutes, chaque pas s'étirant dans le lourd silence du désert. Une demi‑heure passa ainsi, chaque dune dépassée se jouant d’eux, changeant de forme à mesure qu’ils progressaient. Mais Sarah, elle, semblait parfaitement savoir où elle mettait les pieds. Elle suivait des marques subtiles laissées par des voyageurs passés, s’agenouillant de temps à autre pour épousseter des rochers ensevelis sous le sable qui lui dévoilaient alors des symboles étranges.

Enfin, Eliott la vit. Au creux d'une dune majestueuse, une ouverture sombre s'ouvrait devant eux. L’entrée d’une grotte sculptée par le temps et les vents, dont les quelques lumières vacillantes à l’intérieur laissaient présager de la vie qui s’y jouait.

— Bon, je vous préviens, ne faites rien de stupide, ordonna sévèrement Sarah. Ils viennent tout juste de nous accepter et de nous faire confiance, alors ne fichez pas tout par terre.

— Ils ? s’étonna Yann.

Pour toute réponse, la gamine les invita à entrer dans la grotte. Là, des dizaines d'enfants de tous âges, vêtus de lambeaux de tissu et visiblement affamés, gisaient sur des lits de fortune faits de paille et de brindilles. Les plus résistants se tenaient aux côtés des plus faibles et tentaient de les rassurer, frottant leurs minuscules corps d’un chiffon crasseux pour empêcher le sable de les recouvrir. L’atmosphère générale était lourde, pesante, les gémissements s’évanouissant dans l’air en une complainte presque mortelle. Une petite fille d'environ dix ans, tenant une carafe usée à bout de bras, circulait parmi les lits pour offrir de l'eau à ceux qui en demandaient. En revanche, chaque demande de nourriture recevait une réponse négative, accompagnée d'un geste désolé de la tête. Sarah se précipita vers elle pour lui tendre les vivres qu'ils avaient récupérés plus tôt, et elle n’obtint en échange qu’un regard triste et épuisé.

De toute sa vie, jamais Eliott n’avait vu pareil spectacle.

— Putain, mais qu’est‑ce qui se passe ici ?! s’offusqua‑t‑il.

— Les uns ont vu leurs parents mourir à la tâche ou fuir la carrière sans eux, répondit une voix féminine. Les autres viennent tout droit de Sadell et d’Ashford.

Se redressant d’un des lits, Jade se tourna vers eux. Le beige de sa tunique en lin faisait ressortir le vert de ses yeux, partiellement cachés derrière sa frange blonde. Elle s’approcha de Yann pour vérifier l’état du petit garçon, avant de le prendre dans ses bras pour l’installer sur l’une des paillasses à l’écart du groupe.

— Jade, que…

La voix d’Eliott se cassa, ne sachant même pas par où commencer.

— La plupart d’entre eux sont arrivés par navire de charge, poursuivit‑elle en réponse. Ils fuient la guerre, et autant vous dire que les choses ne risquent pas de s’améliorer. D’après les rumeurs, les utopistes se sont mis en tête de faire leurs expériences sur des enfants. Heureusement, un réseau de passeurs s’est mis en place à Ashford, et les enfants arrivent ici.

C’était désormais un fait avéré, Eliott était complètement perdu. Pourquoi diable les utopistes feraient‑ils des expériences sur des enfants ? Cela ne leur donnerait assurément aucun avantage stratégique dans la guerre qu’ils leur avaient déclarée, bien au contraire.

Un vent glacial remonta le long de sa colonne vertébrale lorsqu’il recoupa ces informations avec celles qu’ils détenaient déjà. Il savait pour sûr que les utopistes cherchaient en parallèle à mettre la main sur Evanna. Ce qu’il ne savait pas, en revanche, c’était pourquoi. Or, elle n’était qu’une enfant lorsque l’Académie avait fait ces expériences sur elle. Se pourrait‑il qu’ils cherchent simplement à reproduire l’exploit ? Mais dans ce cas‑là, pourquoi s’être désolidarisés de l’Académie si cette dernière avait autorisé les expériences pendant tout ce temps ? Non, tout cela n’avait absolument aucun sens.

— Le symbole, qu’est‑ce que c’est ? s’interrogea Yann. C’est eux qui l’écrivent partout ?

— Nope, ça, c’est ce qui leur permet de nous trouver, répondit Sarah qui venait de les rejoindre. C’est un code que j’ai inventé, en plus d’être une balise de repère une fois dans le désert. Tous les enfants ici savent le lire, et on a posté les plus valeureux au port afin de guider les nouveaux arrivants. Et puis, ça leur remonte un peu le moral, d’être tous réunis sous une même bannière…

— Tant d’orphelins… reprit Jade. Ça vous rappelle pas quelque chose ? Si vous voulez mon avis, ils feraient mieux de leur remettre la fille, si c’est ce qu’il faut pour mettre un terme à cette tragédie. Une vie ne vaut pas toutes ces horreurs.

— Elle a un prénom, s’insurgea Eliott. Et on va pas remettre une innocente à des cinglés pareils. C’est ce qui s’appelle un meurtre, purement et simplement.

Tous les regards se tournèrent vers lui, le faisant aussitôt regretter d'avoir pris la parole. Il n’avait pas pour habitude de s’exprimer ainsi, mais cette fois, les mots avaient franchi ses lèvres sans qu’il n’ait pu les retenir.

— Ouais, c’est sûr que tuer des gens, c’est pas du tout ce qu’on fait au quotidien… ironisa à juste titre sa collègue. T’es bien placé pour savoir qu’il y a des sacrifices qui sont nécess…

— Pas celui‑là.

— C’est quoi ton problème avec cette fille ? intervint Sarah. C’est ta copine ou quoi ?

— On peut savoir de quoi tu te mêles, la demi‑portion ?

L’adolescente leva les mains au ciel en guise de paix, rejoignant ensuite Jade qui avait brusquement relevé la tête dans sa direction.

— Bon, au moins, l’Académie s’est décidé à prendre ses responsabilités, relativisa Yann en mettant fin à ce débat stérile. Pourquoi on les a toujours pas ramenés à Mosley ? Et où sont les vivres, les médicaments ?

— Ne te méprends pas, Yann, ce n’est pas une mission de sauvetage, le recadra Jade. Nous recrutons. Ils ne viendront que s’ils réussissent cette… épreuve.

Eliott laissa échapper un grognement désabusé. L’Académie avait eu là l’opportunité de prouver qu’elle possédait vraiment des valeurs, mais évidemment, elle ne lui offrait encore que de la déception. Cette mission n’était destinée qu’à servir leurs propres intérêts, et qui plus est à l’aide de moyens totalement inhumains. Avec le recul, il se demandait même si les têtes haut placées se rendaient seulement compte de ce qui se passait dans le vrai monde, celui auquel ils étaient tous confrontés chaque jour. Quoi qu’il en soit, ils étaient cette fois allés beaucoup trop loin. Ces enfants avaient besoin d’aide, qui étaient‑ils pour décider lequel pouvait vivre et lequel pouvait mourir ?

— Je me fous de savoir s’ils ont le potentiel de rejoindre l’Élite ou pas, grommela Eliott. Ces gamins ont besoin de nous, et il est hors de question qu’on en abandonne ne serait‑ce qu’un seul. Alors, vous me les ramenez tous. Ariane s’occupera des autres, et…

— Ouaiiiis, ça, c’est bien parlé ! l’acclama l’adolescente.

— Sarah, intervint Yann.

— Pardon.

La gamine baissa les yeux, visiblement embarrassée. Son énergie débordante s'était évaporée, ses traits juvéniles se tordant dans une grimace de déconvenue alors qu’elle se traînait dans un coin pour s’y asseoir.

— Comment Grant a‑t‑il pu envoyer une gamine pareille en mission ? s’étonna Eliott. C’est tout simplement insensé.

— Envoyer en mission ? répéta Jade. Ce n’est pas du tout ce qui…

— Chuuuuuut !

— Elle est montée en douce à bord de l’hélicoptère en pensant que c’était le tien et celui de Grant, l’ignora son amie. Quand on s’en est rendus compte, on survolait déjà Ruther, alors on me l’a confiée. Et pour être honnête avec vous, elle a été plutôt utile jusque‑là… Elle a une tête bien faite pour une demi‑portion.

— Arrêtez avec ça ! s’énerva la concernée.

Jade lâcha un rire discret tandis que Yann se mettait à taquiner la mini‑Élite. Eliott, lui, en était encore à se demander pourquoi elle avait voulu se faufiler dans leur hélicoptère.

— Et vous, qu’est‑ce que vous faites là ? l’interrogea Jade.

— Oh, euh… on est sur une mission spéciale pour Grant.

— Concernant la fille ?

— Tiens, regarde, reprit‑il en sortant son HoloTech. On cherche quel minerai pourrait correspondre à ce bidule, ajouta‑t‑il en lui montrant les photos du cylindre. Ça vous dit rien, par hasard ?

— Pas du tout, j’ai rien vu de tel dans les environs. Ça ressemble même pas à un minerai, votre truc. Ça serait pas plutôt une pierre ?

Eliott ne répondit rien, le regard perdu sur l’appareil. Ne pas réussir à déterminer de quoi il en retournait l’irritait plus que de raison. Il avait besoin de savoir. Il avait besoin de comprendre. Comment pouvait‑il espérer la protéger, sinon ?

— Tu sais… reprit Jade en jouant négligemment avec la manche de sa tunique. Je suis contente de te revoir. Et ça fait longtemps qu’on n’a pas… tu vois… Ça te dirait pas qu’on…

— Hassan dit que ça peut pas être une pierre, s’irrita‑t‑il, le bras de son amie retombant lourdement le long de son corps. Ça se liquéfie pas. Bordel, mais c’est quoi, à la fin, ce truc ?!

— Tu reparles à Hassan, toi ? D’abord, tu discutes les ordres, et maintenant ça… Mais qu’est‑ce qui t’arrive, Eliott ?

L’interpellé leva les yeux au ciel, agacé par cette manie qu’avait sa collègue et amie de constamment se mêler de sa vie privée. Il ouvrait la bouche pour lui dire de s’occuper de ses affaires quand il sentit une légère pression le long de sa jambe. Une petite fille s’était accrochée à son pantalon, ses petits yeux le dévisageant avec intensité malgré son apparente fragilité.

La petite se détacha de lui lorsqu’elle fut certaine d’avoir capté son attention, ses lèvres murmurant quelques mots dans une langue qu’il ne connaissait pas. Eliott s’agenouilla devant elle tandis qu’elle tendait la main dans sa direction, ouvrant la paume pour lui révéler des fragments de pierres étincelants de lueurs violettes et jaunes. Elle répétait inlassablement les mêmes mots, sa voix basse mais insistante. Bientôt, d’autres enfants l’imitèrent, murmurant à leur tour cette mystérieuse litanie.

— C’est de l’ancien sadellien, confirma Sarah. Ils disent que c’est la pierre de la photo, et qu’ils te la donneront si tu les emmènes loin d’ici.

— Comment ça se fait que tu comprends le sadellien ? s’étonna Yann.

La demi‑portion haussa les épaules avec désinvolture, avant de reporter silencieusement son attention sur la petite. Eliott l’imita, attrapant l’un des minuscules fragments de la main de l’enfant pour l’examiner de plus près. La lumière étrange qui émanait de la pierre semblait presque irréelle, comme si elle recelait quelque chose de bien plus précieux qu’un simple minéral.

— J’appelle Hassan, annonça Yann.

Hassan, j’écoute.

— Salut. Dis, tu pourrais nous renseigner, on a trouvé une pierre qui pourrait corresp…

— Une pierre ? Mais je vous ai dit que c’était impossible qu’il s’agisse d’u…

— Nous emmerde pas, Hass’, c’est bon, intervint Eliott. Tu sais ce qu’il en retourne, alors renseigne‑nous sur cette putain de pierre avant que je m’énerve. Sinon pour nous, fais‑le pour elle.

Un silence pesant s’installa, ne laissant que peu de doute quant à la réponse fière et obstinée qui lui parviendrait bientôt. Mais contre toute attente, Hassan finit par céder, sa voix résonnant d’un soupir résigné.

— Quel genre de pierre ?

Eliott s’employa à lui en faire une description précise, bien qu’il n’eût en face de lui que des brisures. À l’autre bout de la ligne, Hassan tournait les pages d’un vieux livre, probablement à la recherche d’une information enfouie dans ses archives poussiéreuses.

Ça pourrait être de l’amétrine, en déduit‑il enfin. On n’en trouve qu’à Sadell, et encore, seulement dans une région bien précise. À dire vrai, c’est une pierre extrêmement rare.

Où ça ?

Les mines de Sadekha. Mais ne vous attendez pas à pouvoir y aller, la zone est complètement contrôlée par les utopistes. D’ailleurs… ajouta‑t‑il, la voix désormais bercée par le bruit d’un clavier. C’est même la première zone qu’ils ont cherché à récupérer…

Eliott ne prit même pas la peine de répondre tant l’évidence s’étalait sous ses yeux.

— Merci, lança sobrement Yann.

Si vous avez un échantillon, ramenez‑le moi. Je le comparerai au cylindre.

Eliott acquiesça en silence, attrapant doucement les petites pierres des mains de la fillette. Tendant les bras dans sa direction, il lui offrit un sourire encourageant, de ceux qu’on adresse aux enfants pour les rassurer lorsque les mots ne suffisent plus. Elle s’y jeta à corps perdu et s’agrippa à lui avec une énergie fragile, son petit corps tremblant contre le sien alors qu’il la soulevait délicatement et se tournait vers Jade.

Sa collègue l’observa avec une expression sévère. Ses lèvres pincées et ses yeux durs trahissaient son jugement, mais elle finit par se ranger à sa décision. Et sans grande surprise, Yann lui apporta tout son soutien.

— Hass’.

E.J ?

— On te ramène pas seulement des échantillons.

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