Chapitre 24 (Eliott)
2e mois de l’an 28 – Région de Mosley
Yann et Eliott arrivèrent à Mosley par voie aérienne le surlendemain en fin de matinée, après avoir organisé le rapatriement des enfants vers le QG de l’Élite pour des examens médicaux approfondis. Jade et Sarah avaient été chargées de veiller sur eux, les petits ayant désormais toute confiance en elles. Si tout se passait bien, ils arriveraient donc à l’orphelinat dans quelques jours, laissant le temps à Ariane de finaliser les préparatifs pour leur arrivée.
Ayant récupéré tous les minerais réclamés par Hassan – et surtout l’amétrine plus que prometteuse –, les deux comparses prirent directement la direction d’Esperanza pour les lui remettre. Leur arrivée fut l’attraction annuelle de l’école, les frimousses impressionnées et admiratives de tous ses orphelins lui arrachant un sourire nostalgique : il fut un temps où lui aussi avait été à leur place, rêvant un jour de rejoindre l’Élite et de voler dans l’un de ces engins.
— Tu devrais y aller, je t’attends là, lança Yann d’un air innocent.
D’abord surpris, Eliott ne mit pas longtemps à comprendre pourquoi. Dans la cour de l’école, aux côtés de Mila, d’Hassan, et des enfants, Evanna était là, elle aussi, penchée vers l’un des écoliers qui lui montrait l’hélicoptère avec enthousiasme.
— Nope, sans façon, à toi l’honneur, détourna‑t‑il le regard en s’affalant sur son siège.
— T’as pas envie d’aller lui parler ?
— Quand est‑ce que tu vas te mettre dans le crâne que je m’en fous d’elle, Yann ?
Son ami ne semblait pas prêt de s’en convaincre et après tout, comment l’aurait‑il pu ? Il eut néanmoins la décence de ne pas insister, récupérant la marchandise en silence avant de rejoindre l’école. Dans l’attente de son retour, Eliott trifouilla les fréquences radio pour tenter de capter une musique convenable. Il en dénicha rapidement une et se laissa retomber sur son siège, ses yeux retrouvant bien malgré lui la silhouette de celle qu’il tentait désespérément d’oublier. Elle discutait avec Yann, ce dernier s’étant penché à son oreille pour lui murmurer quelque chose avant de rejoindre Hassan.
Comme il l’avait prédit, les choses avaient été bien plus difficiles depuis son retour de Norfolk. Malgré toute la volonté du monde, il n’arrivait tout simplement pas à la sortir de ses pensées. Le souvenir de son corps contre le sien s’imprégna d’ailleurs si fort dans son esprit qu’il dut secouer la tête pour chasser les idées qui commençaient à confortablement s’y installer. Désireux d’y échapper, il ressortit de sa poche l’étui dans lequel il avait glissé la pierre confiée par Yann. Alors qu’il était encore à Ruther, il l’avait discrètement fait rattacher à une chaîne avec l’idée absurde de lui offrir pour son anniversaire, qui aurait lieu… aujourd’hui, réalisa‑t‑il soudain.
— Non, sois pas con, Eliott.
Se reprenant juste à temps, il rangea l’étui, glissa ses mains derrière la tête, puis ferma les yeux en quête d’un peu de sérénité. Bien évidemment, il ne rencontra que l’ennui, ce vide pesant que l’attente interminable rendait encore plus insupportable. Bientôt, l’agacement se mêla à la danse de ses émotions, le forçant à se redresser dans un grognement de frustration.
— Mais c’est pas possible, qu’est‑ce qu’y fout ? Y’en a qui veulent rentrer, là !
Il balaya l’école du regard, cherchant désespérément celui qu’il attendait. Rien. Le moment d’admiration passé, les enfants étaient retournés à leurs occupations sous l’œil vigilant de Mila, avant que cette dernière ne sonne la fin de la récréation. Puis, la panique. Il se redressa d’un bond, examinant désespérément les alentours.
— Merde, mais elle est passée où ?!
— Qu’est‑ce que ça peut te faire, je croyais que tu t’en foutais ?
La voix d’Evanna résonna dans l’habitacle, lui faisant aussitôt regretter de s’être exprimé à haute voix. Surgissant en trombe, l’intruse posa ses deux iris dorés sur lui, la mine accusatrice.
— Tu me cherches ou tu m’évites, t’es vraiment dur à suivre, Eliott. Et il se passe quoi avec Hassan ? Il travaille pour vous ? Il veut rien me dire, bougonna‑t‑elle.
— Qu’est‑ce que tu fous là, descends tout de suite ! grogna‑t‑il.
Elle ne prit pas la peine de lui répondre, soudainement passionnée par le tableau de bord qui lui faisait face comme s’il s’agissait là de la plus merveilleuse des inventions. Elle l’inspecta avec minutie, la tête si bien plongée vers l’avant qu’Eliott ne put que contempler la forme gracieuse que lui offraient ses fesses. Qu’est‑ce qu’il aimerait les sentir sous ses mains pendant qu’il l’attrapait pour la…
— Bon, tu vas m’expliquer comment ça marche ou tu préfères continuer à me reluquer ?
Pris sur le fait. Se maudissant de divaguer vers des instincts aussi primaires, Eliott se décida à ignorer sa remarque. Jusqu’à présent occupés à actionner au hasard une bonne moitié des interrupteurs, les doigts de la jeune femme glissèrent un peu plus loin sur les commandes, jusqu’à atteindre…
— Mais qu’est‑ce que tu fous, t’es folle ?! jura‑t‑il en attrapant sa main.
… les commandes de tir.
— Ça va, j’ai compris, j’touche pas à ça, maugréa‑t‑elle en désactivant ce qu’elle venait d’actionner. Faut bien que je m’occupe en attendant Yann. Il m’a dit de venir.
Évidemment, Yann… le maudit‑il intérieurement. Evanna se tourna vers lui, son petit nez retroussé et ses lèvres fines étirées en un sourire en coin.
— Quoi ? C’est vrai, lâcha‑t‑elle avant de reprendre sa tâche là où elle l’avait laissée. T’auras qu’à lui demander quand il reviendra.
— Admettons, la réprimanda‑t‑il. Arrête de toucher à tout !
— Tu préférerais que je touche autre chose, peut‑être ?
— Qu…
Une vague de chaleur se déversa en lui. Les deux grands yeux dorés d’Evanna s’ancrèrent aux siens, le toisant si intensément qu’ils semblaient vouloir pénétrer son esprit.
— Bah alors, murmura‑t‑elle dans un souffle. À quoi tu penses ?
Elle avait beau avoir posé la question, tout chez elle lui affirmait qu’elle savait et agissait ainsi pour le faire craquer. Elle le provoquait. Elle osait le provoquer.
— Tu devrais pas faire la maline comme ça, Princesse.
— Ah oui ? rétorqua‑t‑elle. Sinon quoi, tu vas me faire du… mal ?
Eliott déglutit difficilement devant tant d’assurance. Effectivement, son impertinence lui donnait bel et bien envie de la corriger, de lui faire des choses qu’elle n’imaginerait même pas, de…
— Ma patience a des limites, râla‑t‑il. Va t’asseoir derrière avant que je m’énerve.
Elle se tourna de nouveau vers lui, le regard étincelant de malice. Sa main se posa sur son torse, et elle vint y déposer une multitude de petits baisers. Elle remonta encore jusqu’à son cou, repoussant le col de sa veste pour aller à la rencontre de sa peau.
— Pourquoi tu veux pas jouer avec moi, Eliott… ? se plaignit‑elle d’une voix boudeuse.
L’Élite retint sa respiration pour faire en sorte de ne laisser transparaître la moindre émotion. Comment diable faisait‑elle pour arriver à le mettre dans cet état ? Son corps se tendit un peu plus sous l’assaut de sa langue, et il pria le ciel pour qu’elle ne le remarque pas.
— Joue avec moi, Eliott… Juste t’amuser, c’est ce que tu as dit, non… ?
Incapable de résister plus longtemps, Eliott lui agrippa le bras et la tira jusqu’à la banquette arrière. Elle poussa un cri de surprise, mais ne résista pas lorsqu’il menotta ses poignets à la barre métallique au-dessus d’elle. Ses yeux brillaient – de crainte, peut‑être, mais surtout d’excitation –, et ce simple regard suffit à balayer les dernières défenses qu’il s’était efforcé d’ériger.
— T’as réussi, Princesse… murmura‑t‑il à son oreille. J’ai vraiment envie de te baiser maintenant. T’es satisfaite ?
Elle ferma les yeux de délice, mais il l’obligea à les rouvrir pour le regarder. La chaleur qui montait en lui devint aussitôt difficile à contenir. Evanna tentait désespérément de combler la distance qu’il s’évertuait à maintenir mais ses liens l’en empêchaient, lui arrachant des soupirs de frustration de plus en plus pressants.
— Eliott… c’est pas juste…
Sa voix fit vaciller ce qui lui restait de contrôle, le contraignant à jeter un œil en direction du cockpit pour évaluer sa marge de manœuvre. Yann n’était pas ressorti de la maison, et personne d’autre n’était assez proche d’eux pour distinguer quoi que ce soit… ils étaient seuls.
Impatientes, ses mains glissèrent sous le short d’Evanna, se faufilant tout aussi agilement sous ses sous‑vêtements pour la caresser. Elle gémit et se cambra en réponse, les menottes tintant toujours plus contre la barre au‑dessus d’elle.
— Eliott… Je t’en prie…
Un râle de satisfaction s’échappa de ses lèvres.
— Détache‑moi… souffla‑t‑elle.
— Pourquoi ?
— Je veux te toucher, moi aussi.
Il ferma les yeux une seconde, luttant pour se contenir.
— Non, Princesse… T’as pas été sage.
Eliott reprit ses caresses avec plus d’assurance, les suppliques de sa victime se transformant en des cris étouffés. Il enfouit son visage dans son cou, désireux de contenir le tumulte qui montait en lui, mais un éclair de lucidité le frappa soudain.
Menteur. Hypocrite.
Tout aussi brutalement qu’il était venu, le plaisir s’évapora. Il détacha ses lèvres de son cou et respira bruyamment, son bonheur extatique se dissipant au profit d’un autre beaucoup moins agréable. Comment en étaient‑ils arrivés là, au juste ? Elle, menottée et à sa merci, et lui, à la traiter comme il s’était juré de ne jamais la traiter.
Lâche‑la.
Secouant la tête, Eliott préféra plutôt se blottir à nouveau dans la douceur de son cou. Non, c’était autre chose. Il ne voulait pas simplement la baiser, elle. Il voulait la rendre heureuse. Alors pourquoi la lâcherait‑il ? Elle l’était avec lui, il le savait. Il le ressentait dans le creux de son oreille, sous ses doigts, et il savait pouvoir la rendre plus heureuse encore.
Tu vas l’abandonner.
Un gémissement rauque remonta le long de sa gorge. Retirant brusquement sa main, Eliott reboutonna le short d’Evanna avant qu’il ne soit trop tard. Le plaisir sur son visage se transforma en stupéfaction, mais il s'efforça de rester impassible sous son regard suppliant. La compréhension y émergeait pourtant, rapide et douloureuse.
— Non… Non, non, non, je t’en prie, Eliott, recommence pas…
— On fait moins la maline, hein, Princesse ?
Le mépris dans sa propre voix le dégoûta, mais il s’y accrocha désespérément. Mieux valait qu’elle le déteste. Oui, tout serait plus simple une fois qu’il aurait détruit le peu d’estime qu’elle avait encore pour lui, et le regard glacé qu’elle lui octroya suffit à le lui confirmer.
— Va te faire voir, cracha-t-elle.
— À ta convenance, Princesse.
Il s’inclina avec une ironie feinte, puis retourna s’asseoir à sa place.

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