Chapitre 25 (Evanna)
Evanna fulminait.
Plus encore, elle se sentait faible, ridicule, et honteuse. Elle tenta une nouvelle fois de se libérer de ses liens, mais sans succès. L’Élite était retourné à sa place comme si tout ce qui venait de se passer était tout à fait normal. L’idée la mit en rogne plus que ce qu’elle aurait imaginé. Cela lui arrivait‑il tous les jours de caresser des femmes de la sorte ? L’idée la dégoûta si bien qu’elle réprima un haut‑le‑cœur.
Peu à peu, son corps lui laissa reprendre le contrôle. Le mieux était encore de feindre l’indifférence, tout comme il le faisait. C’était arrivé, oui, et elle n’y pouvait plus rien. La porte coulissante de l’hélicoptère s’ouvrit soudainement sur Yann. Ils se dévisagèrent pendant de longues secondes, le silence de l’Élite chargé d’incompréhension. Elle, en revanche, se sentit soudain incroyablement stupide, les deux mains menottées au‑dessus d’elle de la sorte.
— Paraît que j’ai pas été très sage, tenta‑t‑elle de relativiser en haussant les épaules.
Son ami lui adressa un sourire en coin avant de monter à bord de l’appareil.
— Qu’est-ce qu’y s’est passé ?
— Elle s’est mise à toucher à tout, la supplanta Eliott.
— Pas à tout, non, rétorqua‑t‑elle froidement.
Evanna était bien incapable de le voir depuis sa position, mais elle imagina sans peine le sourire goguenard qui avait dû étirer le visage de l’Élite. Yann s’approcha d’elle, la libérant de ses liens tandis qu’elle se frottait les poignets à l’endroit où les menottes l’avaient entravée.
— Alors, on t’emmène, Evy ? lui demanda‑t‑il.
— Oui, s’il vous plaît.
Outre le fait que Yann l’avait très fortement incité à rejoindre Eliott un peu plus tôt – ce qu’elle regrettait amèrement –, c’était avant tout le message de Caleb qui l’avait poussé à vouloir se rendre au QG de l’Élite. Il n’avait pas voulu lui dire pourquoi, mais son exaltation avait été telle qu’elle avait sauté sur l’occasion de le rejoindre.
Ses pensées furent soudainement interrompues par un puissant bourdonnement qui résonna dans l’habitacle. L'hélicoptère trembla légèrement, ses hélices se dessinant de manière floue à travers la vitre. À la pensée qu’elle allait voler tout là‑haut dans le ciel, l’humeur d’Evanna s’améliora nettement. Elle s'approcha de la porte coulissante et porta son regard au‑dehors, là où l’école‑orphelinat rétrécissait à mesure qu’ils prenaient de l'altitude.
À bien des égards, Mosley était magnifique, vue du ciel, les cours d’eau serpentant ses rues avec élégance. Elle s’amusait à les compter, suivant leurs tracés du bout des doigts avant de chercher des lieux familiers. Elle débusqua par exemple le Flanagan’s le long du canal principal, sa façade éteinte plongée dans l’ombre des bâtiments alentours. Mais déjà, le toit du QG où se trouvait l’héliport de l’Élite se dessina sous ses yeux.
Acceptant la main que lui tendait Yann, Evanna mit pied à terre et son cœur se souleva aussitôt de délice. Le vent frais s'engouffrait dans ses cheveux, éveillant en elle une sensation qu’elle n’avait pas ressentie depuis trop longtemps. Ce souffle glacé la poussa à s'approcher du bord, l’incitant à se pencher en avant pour observer les minuscules tâches noires qui s’agitaient en contrebas. Des silhouettes au milieu de constructions humaines qui s'imposaient au milieu de ce paysage hivernal enchanteur, dénaturant la beauté sauvage qui s’étendait tout autour.
À se dresser ainsi face au monde, elle n’avait pourtant pas l’impression de le dominer, mais d’en faire partie. Une sensation qu’elle avait souvent ressentie, à Sadell, mais qu’elle n’avait jamais plus retrouvée ici. Et pendant un très court instant, elle crut même déceler dans la forme d’un des nuages son fidèle compagnon fantasmagorique.
— Evanna, tu viens ?!
La voix de Yann la ramena brusquement à la réalité. Mettant fin à sa contemplation, Evanna rejoignit les deux Élites qui l’attendaient près des ascenseurs. Eliott tenta bien d’établir un contact visuel une fois à l’intérieur, mais elle mit un point d’honneur à l’ignorer.
Une fois arrivée à destination, Evanna salua Yann mais ne rejoignit pas immédiatement Caleb au laboratoire. Elle décida de faire un détour par l’infirmerie, désireuse de prendre des nouvelles de Kaz maintenant qu’elle savait que Moss lui avait tiré dessus. Outre le besoin étrange de le voir, elle mourrait surtout d’envie de savoir s’il avait apprécié son cadeau.
— Bonjour, je viens rendre visite au directeur Kazuki, je vous prie.
Jusque‑là plongée dans un placard rempli de dossiers, l’infirmière derrière le comptoir se figea avant de se tourner lentement pour lui faire face.
— Oh, bonjour Josie ! Comment allez‑vous ?
— Encore vous ?!
Gênée, Evanna se gratta l’arrière du crâne. Manifestement, le plaisir de leur rencontre était loin d’être partagé par l’infirmière qui ne semblait pas la porter dans son cœur.
— Pas de rébellion aujourd’hui, c’est promis, osa‑t‑elle plaisanter, les mains levées en signe de paix. Je viens juste voir le directeur Kazuki.
La blague n’eut pas l’effet escompté, Josie se contentant de la toiser d’un regard mauvais.
— Le directeur n’est plus ici depuis plusieurs jours.
— Je vous demande pardon ? Mais ça ne fait qu’un mois depuis l’incident, il n’aurait jamais dû sor… !
— Vous pensez que je ne le sais pas ?! bougonna‑t‑elle en levant les mains au ciel. Mais qu’y peux‑je, Mademoiselle Orsby, qu’y peux‑je !!
Claquant la porte de son placard, Josie contourna rapidement son bureau, ses sourcils froncés d'exaspération. La démarche lassée comme si le poids du monde reposait sur ses épaules, elle s’engouffra dans le couloir adjacent, ses grommellements lui parvenant encore tandis qu’elle s’éloignait :
— Chacun ici n’en fait qu’à sa tête, c’est simple ! Essayez donc de les soigner et ils vous rendent la vie impossible. Mais je suis pas magicienne, moi, je…
Interloquée, Evanna la regarda disparaître dans le dédale de couloirs, ses ronchonnements s’évanouissant avec elle. Mais alors qu’elle s’apprêtait à rejoindre le laboratoire, une voix veloutée la força à se retourner. Face à elle, une silhouette fine et athlétique.
— Bonjour, Jade.
Pour seule réponse, l’Élite croisa ses bras sur sa poitrine et la détailla d’un air qu’elle n’arriva pas à déchiffrer. Gênée par son regard inquisiteur, Evanna se décida à rompre le silence.
— Tu ne saurais pas où est Kaz, par hasard ?
Étrangement, un sourire en coin étira les lèvres de son interlocutrice.
— Il n’est pas là. L’Académie l’a envoyé sur une mission prioritaire.
— Mais…
La protestation d’Evanna mourut sur ses lèvres, laissant place à un soupir désabusé. Qu’importe ce qu’elle en pensait, il était déjà loin désormais, et elle ne pouvait plus rien y faire.
— Merci pour l’info, marmonna‑t‑elle.
Alors qu’Evanna la contournait, le bras de Jade attrapa le sien sans aucune douceur, la forçant à se retourner vers elle. Un sourire narquois étirait ses lèvres, de ceux qui lui murmuraient qu’elle n’allait pas du tout apprécier ce qu’elle s’apprêtait à lui dire.
— Je me pose la question depuis la dernière fois… Il se passe quoi, entre toi et Eliott ?
Gagné.
Ravalant la bile acide qui remontait le long de sa gorge, Evanna se libéra brusquement de sa poigne. Cela ne suffisait pas qu’il passe son temps à jouer avec ses sentiments, elle devait maintenant faire face à ses fangirls hystériques et jalouses ? Super.
— Il se passe rien, je vois pas du tout de quoi tu parles.
Jade l'observa avec attention, ses yeux scintillant d’une lueur moqueuse avant qu'un éclat de rire ne vienne les durcir.
— Bon, tant mieux, gloussa‑t‑elle. Parce qu’il est très probablement en train de s’amuser avec l’une de ses conquêtes à l’heure qu’il est, t’en es consciente, hein ? Allez, à la prochaine !
Evanna regarda l’Élite s’éloigner, son rire résonnant encore comme un écho désagréable. Si la petite peste pensait l’avoir déstabilisée, c’était raté. Sa bassesse ne la surprenait pas, la rassurant même presque sur les véritables sentiments qu’Eliott pouvait lui porter. Car si Jade ne s’était jamais offusquée des nombreuses aventures qu’il avait pu avoir, elle semblait bien moins supporter leur rapprochement.
*
Ces derniers mois, le département scientifique était presque devenu comme une deuxième maison pour Evanna tant elle y avait passé du temps. Elle déambulait dans ses couloirs aseptisés avec aisance, adressant des signes de main enthousiastes aux scientifiques qui la saluaient à travers les vitres de leurs laboratoires. Mais aujourd’hui, elle ne fit rien de tout cela. Elle se dirigea directement vers le laboratoire de Caleb, mais c’est le professeur Breen qui l’attendait là‑bas, armée d’une longue tige métallique creuse et effilée en son bout.
— Euh… bonjour… Qu’est‑ce que c’est ?
— Une aiguille de Jamshidi, bien sûr, répondit‑elle.
— Elle permet de prélever un échantillon de moelle osseuse, précisa Caleb qui avait surgi derrière elle pour venir déposer un baiser sur sa joue. Avec cet échantillon, nous serons en mesure d’étudier plus précisément ta composition cellulaire et de réaliser des analyses cytogénétiques. Euh, lesquelles permettront de détecter d’éventuelles anomalies chromosomiques, ajouta‑t‑il lorsqu’il remarqua qu’il s’était lui‑même laissé aller à utiliser des termes trop scientifiques.
Amusée, Evanna le remercia pour la traduction avant de se laisser entraîner à sa suite. Plus le temps passait, plus la présence de Caleb lui était agréable, voire nécessaire. Gentil, intelligent, et parfois même rigolo, il lui était d’un soutien inconditionnel au quotidien, au même titre que Mila et Hassan. Peut‑être même davantage, songea‑t‑elle alors qu’il l’aidait à s’allonger sur le ventre sur la table d’examen. Car contrairement à ses amis, lui partageait sa foi.
— Ne vous inquiétez pas, vous subirez une anesthésie locale, résonna la voix de Breen.
— Est‑ce vraiment nécessaire ?
— L’anesthésie ? Eh bien, cela serait plus confortable pour vo…
— Non, je voulais dire… le prélèvement. Cela vous aidera‑t‑il à en apprendre davantage sur Erin ? Vous pensez vraiment qu’elle peut avoir eu un impact sur ma… structure… cellulaire ? hésita‑t‑elle en jetant un regard en coin à Caleb, qui hocha la tête pour lui confirmer que ce qu’elle disait avait du sens.
— Nous n’en savons rien, effectivement, concéda la scientifique. Mais nous nous devons d’étudier toutes les pistes. N’était‑ce pas ce que vous vouliez ?
— Si, bien sûr. Allons‑y.
Evanna tenta de réguler sa respiration, légèrement inquiète. Son ami dut le remarquer, puisqu’il attrapa un tabouret et s’assit à côté d’elle pour prendre sa main dans la sienne.
— Très bien, nous allons effectuer le prélèvement dans l’épine iliaque postéro‑supérieure, annonça la scientifique. Vous allez ressentir un léger inconfort.
Evanna dévisagea Caleb sans comprendre, qui la gratifia d’un sourire amusé.
— C’est dans le bas du dos, chuchota‑t‑il alors qu’elle se mettait à pouffer.
Fermant les yeux, Evanna tenta de se détendre dans l’attente de la torture à venir. On avait beau lui dire que le prélèvement ne serait pas douloureux, la taille de la tige qu’on s’apprêtait à lui enfoncer dans l’os suggérait le contraire.
— Et voilà ! s’exclama Breen.
— Hein ? Déjà ?
Surprise, la jeune femme rouvrit les yeux : elle n’avait absolument rien senti.
— Nous vous tiendrons informée des résultats, reprit la scientifique en tendant le prélèvement à son assistant. Sachez cependant que cela peut prendre du temps. Ah, et veillez à rester assise une trentaine de minutes pour éviter toute complication. Et pas d’activités physiques intenses les deux prochains jours.
Breen la gratifia d’un sourire amical, avant de quitter les lieux pour rejoindre son bureau. Evanna se redressa, son regard parcourant la pièce à la recherche de Caleb. Comme souvent, elle le trouva la tête penchée au‑dessus d’un microscope, ses boucles brunes le recouvrant partiellement à mesure qu’il analysait son échantillon. Ne souhaitant pas le déranger, elle préféra aller inspecter l’appareil que son ami avait commencé à construire quelques jours auparavant. Ses recherches l’avaient déjà mené à valider la théorie des champs magnétiques et leur impact sur Erin. En lançant la construction de cette machine, il espérait ainsi pouvoir la contenir à l’intérieur pour l’étudier.
— Tu vois, cette ligne bleue ?
La voix de Caleb la fit sursauter. Perdue dans sa contemplation, elle ne l’avait pas entendu arriver.
— Celle‑ci ? demanda‑t‑elle en pointant du doigt un écran relié à l’appareil.
— Oui, confirma‑t‑il. Si tout se passe bien, elle nous permettra d’étudier l’activité… disons « cérébrale » d’Erin. C’est pas génial ? Mais c’est pas tout ! ajouta‑t‑il en l’attirant un peu à part, comme s’ils pouvaient être écoutés alors qu’ils n’étaient pourtant que tous les deux. Je crois que… Je crois que j’ai trouvé la formule du produit qu’ils t’ont injecté…
— Déjà ?!
— Joyeux anniversaire… murmura‑t‑il dans un souffle.
Sourcils froncés, Evanna le dévisagea sans comprendre. Puis, la réalité lui revint si brusquement en mémoire que ses yeux s’arrondirent de stupeur. Il avait raison. Aujourd’hui marquait son vingt‑sixième anniversaire et elle l’avait complètement oublié, engloutie sous le poids des problèmes qui l’assaillaient.
Elle balbutia quelques paroles de remerciement, son cœur soudain alourdi par une réalité douloureuse. En ce jour si spécial, elle ne dévorerait pas l’éternelle tarte aux myrtilles de sa mère avec les jumelles, ni n’entendrait les intemporelles anecdotes de son père que Samuel se forçait à écouter en riant. Et pire encore, elle ne recevrait aucun appel de Thomas. À la place, elle le passerait ici, dans ce laboratoire, à se faire prélever des échantillons après s’être fait humilier par un homme qui ne faisait rien d’autre que de s’amuser avec elle.
Déplorant le cheminement que prenaient ses pensées, Evanna secoua la tête pour se reconnecter au présent. Rien ne servait de se morfondre. Après tout, c’était juste un jour comme un autre dans cette nouvelle vie qui était la sienne.
— Mais Kaz va ordonner l’arrêt des recherches si l’inhibiteur est prêt, non ?
— Ne t’inquiète pas, je ne l’ai pas encore synthétisé, la rassura‑t‑il. Et puis… on n’est pas obligés de le leur dire ?
La jeune femme resta silencieuse face à cette proposition. Il s’agissait là de mentir à l’Élite, organisation de mercenaires sans foi ni loi. Elle n’avait aucune envie de mettre Caleb dans une position délicate, d’autant plus qu’il s’était déjà fait expulser de l’Académie sur seul prétexte qu’il était utopiste.
— Mais imagine, Evanna, reprit‑il en attrapant délicatement sa main. Si on y arrivait, tu pourrais te retrouver seule avec toi‑même, pour la première fois de ta vie… Enfin, la deuxième, rectifia‑t‑il en riant nerveusement. Mais la première n’était pas vraiment une expérience agréable, si je ne m’abuse. C’est bien ce que tu souhaitais, n’est‑ce pas ?
Evanna hocha faiblement la tête, perdue dans ses pensées. La dernière expérience l’avait effectivement inquiétée plutôt que réjouie. Pourtant, bien avant cela, se retrouver seule aux commandes de son corps et de son esprit était une chose qu’elle avait longtemps espérée. Elle adorait Erin, mais la peur qu’on découvre son existence l’avait toujours empêchée de se lier aux autres. D’un autre côté, l’entité ne la quittait jamais, partageant ses pensées sans qu’elle puisse s’y soustraire. Le paradoxe était donc tel qu’Evanna se sentait toujours seule sans jamais l’être vraiment. Alors oui, l’idée de retrouver un semblant de liberté lui paraissait malgré elle séduisante.
— Ça ne lui fera aucun mal, n’est‑ce pas ? s’inquiéta‑t‑elle.
— On pourra utiliser l’appareil pour surveiller ses constantes quand on le testera pour la première fois, si tu veux, lui proposa Caleb en pointant du doigt la machine. Et si ça la fait souffrir, je retravaillerai la formule.
— C’est… vrai ? Tu ferais ça ?
— Je ferais n’importe quoi pour toi, Evanna.
Le ton soudain sérieux employé par son ami la déconcerta. L’espace d’un instant, elle crut même apercevoir dans son regard une lueur étrange qu’elle n’avait jamais vue chez lui, avant qu’elle ne disparaisse lorsqu’il baissa la tête et attrapa l’une de ses boucles pour l’entortiller.
— Dis, euh… Evanna ?
— Oui ?
— Il y a… Il y a une soirée au Flanagan’s ce soir, ça te dirait de… d’y aller avec moi ?

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