Chapitre 25-1 (Evanna)
Le soir venu, Evanna rejoignit Caleb au point de rendez‑vous qu’il lui avait fixé plus tôt dans la journée. Bien que réticente à accepter son invitation, elle avait finalement cédé face à son désir ardent de l’emmener célébrer son anniversaire. Elle ne le reconnut pas tout de suite, se figeant même de surprise lorsqu’elle réalisa que le bel homme se tenant devant elle se trouvait être Caleb Orson. D’ordinaire caché derrière ses grosses lunettes, il les avait troqués au profit de lentilles qui éclairaient un visage harmonieux, ses boucles brunes soigneusement cirées. Il avait délaissé son habituelle blouse blanche contre une chemise bordeaux rehaussée d’un manteau gris qui le mettaient étonnamment bien en valeur, lui et ses airs timides.
— B‑Bonsoir, lança‑t‑il faiblement.
— Salut ! Dis‑donc, comme vous êtes élégant, Docteur Orson !
Il se mit à rire nerveusement, ses doigts tripotant l’une de ses boucles avant de réaliser qu’il s’était pour une fois coiffé. Alors qu’ils riaient tous deux de sa maladresse, le regard d’Evanna fut attiré par une silhouette imposante au loin, reconnaissable entre mille.
— Oh, regarde, c’est Yann ! s’exclama‑t‑elle en levant les bras en l’air.
— Eh, atte…
— Ya‑aaaaann !
Son ami la remarqua enfin, lui adressant un signe de la main en retour. Radieuse, elle reporta son attention sur Caleb mais le vit faire la moue, le visage soudainement assombri lorsqu’il remarqua que l’Élite remontait le canal dans leur direction.
— Ouah, quelle classe ! le charria‑t‑elle lorsqu’il arriva à leur hauteur.
Il était rare de voir les membres de l’Élite sans leurs uniformes. Si rare qu’Evanna se surprit seulement maintenant à réaliser qu’ils étaient en réalité comme tout le monde, au fond. Sous le couvert de la nuit, ils redevenaient des gens normaux, portant des vêtements normaux, avec des chaussures tout aussi ordinaires.
— Salut, Evy. Orson, ajouta‑t‑il plus sévèrement.
— Ouais, salut.
— On allait boire un verre, tu veux venir avec nous ? proposa‑t‑elle.
À peine ces mots eurent‑ils franchi la barrière de ses lèvres que Caleb lâcha un profond soupir. Evanna fronça les sourcils mais il avait détourné le regard, son visage fermé tourné vers un point à l’horizon sur lequel il avait apparemment choisi de se fixer.
— Bah quoi ?
— Eh bien, je pensais qu…
— Avec plaisir ! le coupa Yann. J’avais d’autres projets, mais celui‑là a l’air bien mieux.
L’interrompu le fusilla du regard, la mâchoire serrée, avant de se liquéfier quand l’Élite posa une main solide sur son épaule.
— On va bien s’amuser, pas vrai, Orson ? Exactement ce que t’avais prévu.
Un peu perdue, le regard d’Evanna alterna entre les deux hommes avant de s’arrêter sur la façade du Flanagan’s. Elle ne s’y était pas rendue depuis des semaines et avec le recul, elle réalisait maintenant à quel point son atmosphère exaltée lui avait manqué. Quelle merveilleuse idée elle avait eu, d’accepter de venir.
— Christie travaille, ce soir ?
Ne poursuivant pourtant pas ce but, la remarque d’Evanna eut au moins le mérite de détourner l’attention de Yann du scientifique. Elle le gratifia d’un clin d’œil un peu lourd mais il préféra feindre l’indifférence, haussant les épaules avant de prendre la direction du bar.
Riant aux éclats, Evanna attrapa la main de Caleb et s’élança à sa suite en courant, le dépassant jusqu’à rejoindre l’entrée. Le souvenir des soirées passées ici la submergea dès lors qu'elle en franchit la porte, un sourire espiègle illuminant son visage.
— Allons chercher une table, marmonna Caleb.
Evanna acquiesça, emboîtant le pas du scientifique tandis que Yann prenait la direction du comptoir pour leur apporter à boire. Dans un coin de la salle, elle reconnut Mark et sa bande, fidèles à eux‑mêmes, entourés d’une multitude de cadavres de bouteilles. Il l’invita à les rejoindre d’un geste du bras enthousiaste mais elle déclina poliment, peu encline à réitérer l’expérience. Mais alors que son regard continuait de parcourir la salle à la recherche d’une place libre, son attention fut attirée par une crinière rutilante qui se déhanchait sur la piste de danse.
Aussitôt, son cœur s’arrêta de battre dans sa poitrine. À quelques mètres d’elle, Eliott dansait, le regard perdu dans celui de sa cavalière dont la robe était si moulante et courte qu’Evanna se demanda même si elle en portait une. Il enlaçait sa taille avec poigne pour la maintenir contre lui, lui octroyant ces sourires charmeurs et mutins qu’elle ne connaissait que trop bien. Mais son cœur ne se brisa que lorsqu’il la retourna à nouveau, plaquant ses lèvres sur les siennes dans une passion ardente et un désir si palpable qu’elle pouvait le ressentir d’ici.
— Evy ?
Loin de l’apaiser, la voix de Yann résonna dans son esprit, exacerbant sa douleur.
— Evy, ça va ? s’inquiéta‑t‑il, sa main la secouant légèrement pour la faire réagir.
La honte vint se mêler à la tristesse. Celle d’avoir succombé au charme de cet homme, d’avoir naïvement pensé que leur relation avait un jour eu un sens. Parce qu’elle n’en avait jamais eu aucun, elle le comprenait maintenant. Elle s’était fourvoyée. Depuis le début.
— Oh non, c’est pas vrai…
L’affliction bien perceptible dans la voix de son ami la tira brutalement de son état de choc. Elle cligna plusieurs fois des yeux et tourna la tête vers lui, réalisant seulement alors qu’elle ne les avait pas fermés une seule fois depuis lors. Dévasté, il la dévisageait avec une telle pitié qu’elle prit la rapide décision de s’enfuir à toutes jambes, les larmes menaçant de couler à flot.
— Evanna !
La voix puissante de Yann l’atteignit, mais elle ne s’arrêta pas pour autant. Elle se mit à courir aussi vite qu’elle le put, l’air venant tellement à lui manquer que ses poumons s’embrasèrent.
— Evanna, attends !
Elle évita habilement les Élites pour se faufiler hors du bar, ne s’arrêtant que lorsqu’elle arriva aux abords du canal. Elle s’appuya contre la rambarde pour tenter de reprendre sa respiration, mais les sanglots lui enserraient la gorge. Elle eut beau tenter de les contenir et de repousser les images qui s’insinuaient dans son esprit, le premier lui échappa, et tous les autres suivirent.
Outre le comportement de l’Élite, Evanna se sentait sale. À tel point que, les yeux rivés sur l’étendue d’eau, elle eut soudain l’envie de s’y jeter pour effacer toute trace des mains qu’il avait pu poser sur son corps le matin‑même.
— Qu’est‑ce que tu fais toute seule, c’est dangereux dehors.
La voix d’Eliott résonna à travers le clapotis de l’eau, dissipant sa tristesse au profit d’une colère muette. Elle releva la tête vers lui, ses mains enserrant si fort la barre métallique qu’elle n’aurait pas été surprise que sa peau en ait pris la forme. Comment osait‑il venir là ? N’en avait‑il pas déjà fait assez ? Tentant de contrôler ses émotions, elle relâcha la pression et souffla un bon coup, ses larmes s’asséchant d’elles‑mêmes sur ses joues.
— C’est bourré d’Élites, ici, je vois vraiment pas ce que je risque, lâcha‑t‑elle froidement. Tu peux retourner profiter de ta soirée.
— T’as l’air énerv…
— Va te faire foutre.
L’Élite se mit à rire à gorge déployée.
— C’est à cause de ce matin ? Je t’avais dit de pas faire la maline, Princesse.
Abasourdie par son toupet, Evanna se tourna vers lui pour lui lancer un regard meurtrier. Il la fixait avec nonchalance, non coupable le moins du monde de son comportement.
— Qu’est‑ce que tu veux, Eliott ?
— Rentre à l’intérieur, tu peux pas rester dehors toute seule.
— Va te faire foutre, cracha‑t‑elle en reportant son attention sur l’étendue d’eau.
Le silence retomba, seulement brisé par les bruits lointains des Élites faisant la fête.
— Tu peux t’en prendre qu’à toi‑même, insista‑t‑il.
Oui, il avait raison, dans une certaine mesure. Elle était celle qui s’était laissée aveugler par l’homme qu’elle avait rencontré à Sadell, par celui qui s’était ensuite occupé d’elle. Mais ce n’était pas elle qui était venue le chercher, en premier lieu. C’était lui.
— Non, Eliott… murmura‑t‑elle en réprimant un sanglot. C’est de ta faute…
— Bien sûr, rétorqua‑t‑il. Je t’ai prévenu pourtant. C’est toi qu’as voulu jou…
— J’aurais aimé ne jamais te connaître.
Il se tut. Prenant son courage à deux mains, Evanna planta son regard brisé dans le sien.
— T’aurais jamais dû me rejoindre ce soir‑là, ajouta‑t‑elle en échouant à réprimer un nouveau sanglot. Tu sais quoi, t’aurais même dû me laisser à Sadell. Au moins, je ressentirais pas la douleur que tu t’es amusé à me faire ressentir ces derniers mois.
Le regard de son interlocuteur s’assombrit, mais elle ne s’en soucia pas le moins du monde. Elle avait suffisamment pris sur elle durant tout ce temps. Elle avait suffisamment subi.
— J’ai rien fait pour mériter ça, merde, sanglota‑t‑elle. J’ai toujours pris soin de toi comme je le pouvais, moi. J’ai été patiente, je t’ai laissé gérer ça à ta manière. J’étais même prête à te donner simplement ce que tu veux des femmes, même si ça me suffisait pas, simplement pour te voir heureux. Et toi, tu fais quoi ? Tu me le refuses et tu vas t’en taper une autre le soir‑même ? C’est la personne que tu es, ça, Eliott ?
Incapable de le regarder plus longtemps, Evanna reporta son attention sur l’étendue d’eau que rien ne venait troubler. Elle aurait voulu ressentir la même chose, ce calme et cette harmonie paisible auxquels elle aspirait tant.
— Sors de ma vie, Eliott, souffla‑t‑elle. T’as gagné. J’abandonne.
Plusieurs secondes s’écoulèrent, durant lesquelles aucune réponse ne lui parvint. Prenant une profonde inspiration, Evanna ancra de nouveau son regard au sien. Il la dévisageait sans mot dire, la mâchoire crispée et les poings serrés, son regard brûlant fixé sur elle comme s’il essayait de dire quelque chose qu’il ne pouvait pas dire. Il s’attendait peut‑être à ce qu’elle s’écrase encore, mais elle ne le ferait plus.
Des talons claquant sur le sol les sortit de leur confrontation silencieuse. Evanna sécha rapidement les larmes de ses joues avant de se redonner un peu de contenance, bien décidée à ne laisser personne d’autre la voir dans cet état déplorable.
— Ah bah t’es là !
Impuissante, elle regarda la mini‑jupe sur patte s’accrocher au bras de l’Élite et passer une main entre les boutons de sa chemise. Elle ferma brièvement les yeux pour échapper à cette vue, mais la voix stridente de la pimbêche les lui fit rouvrir quasi‑instantanément.
— C’est qui, ça ? lorgna‑t‑elle sur elle.
Un long silence s’ensuivit, durant lequel elle ne détourna pas son regard d’Eliott. Enfin, elle allait savoir ce qu’elle représentait vraiment à ses yeux. Elle se mit naïvement à espérer une fin heureuse, mais tous ses espoirs ridicules se volatilisèrent au moment même où il ouvrit la bouche.
— C’est personne, lâcha‑t‑il avant de se tourner vers sa nouvelle conquête. Va chercher tes affaires, Princesse. On va chez toi.
Personne.
La nouvelle la heurta de plein fouet. Pour autant, elle ne tressaillit pas, ne s’effondra pas non plus. Elle hocha simplement la tête, désormais fixée.
Bien.
D’un pas assuré, elle les dépassa sans même un regard et prit la direction du bar. Étonnamment, elle se sentait plus légère. En un mot, l’Élite avait réussi l’exploit de l’anesthésier de toute émotion, ne laissant dans son cœur qu’une indifférence la plus totale.
Et c’était agréable.
Putain d’agréable.

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