Chapitre 26 (Grant)

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Tous les jeudis matin, le petit village de Firley, situé entre Mansfield et Mosley, accueillait sur sa place du marché les agriculteurs locaux des deux régions qui venaient vendre leurs produits frais et autres marchandises. Malgré les températures plus que glaciales pour cette période de l’année, la place était bondée et tous s’attelaient à parcourir les différents étals, se protégeant du vent et riant aux éclats dans une bonne humeur manifeste.

Les yeux perdus sur ce fourmillement de vie, Grant, lui, laissait toujours plus ses souvenirs s’emparer de lui alors qu’il avait trouvé refuge dans le petit café de la place.

*

Un an ½ auparavant

— J’avais prévu à manger, mais si tu veux rentrer…

Le soleil brillait haut dans le ciel, se reflétant sur le lac dans une myriade de scintillements qui l’apaisait étrangement. À ses côtés, Thomas continuait de le fixer dans l’attente d’une réponse de sa part. Mais Grant n’avait désormais plus aucune envie de rentrer de cette petite journée de pêche improvisée. Il se sentait bien, comme heureux, libéré de toutes ses préoccupations habituelles.

— OK, abdiqua‑t‑il. Passe‑moi une bière.

Le soldat le dévisagea avec de grands yeux ronds et secoua la tête, comme pour s’assurer qu’il avait bien entendu.

— Quoi, ce n’est pas ce que tu voulais ? s’amusa Grant.

— Si, si, bien sûr !

Thomas fouilla dans son sac et en extirpa une bouteille, qu'il décapsula avant de la lui tendre. Il l’attrapa du bout des doigts et la porta à ses lèvres, avant de se laisser nonchalamment retomber sur sa chaise. Cette journée pêche s’était avérée pleine de surprises, et Grant en aurait presque ri de bonheur. Maintenant qu’il y repensait, elle lui rappelait ses rares moments où, adolescent, il s’échappait de la ville en compagnie de Moss pour partager des moments similaires. Mais alors qu’il se détendait pour la première fois depuis bien trop longtemps…

— Comment elle s’appelait ? résonna la voix de Thomas.

— Hum ? Qui ça ?

— Celle pour qui on t’a gratifié de cette cicatrice, répondit‑il en pointant du doigt la balafre qui s’étendait sur toute la longueur de sa joue gauche.

Le sourire naissant de Grant disparut dans les méandres de son imperturbabilité.

— Pour que quelqu’un ait pu t’avoir, toi, c’est forcément que t’étais émotionnellement impliqué, non ? reprit‑il sans remarquer son changement d’attitude pourtant flagrant. Alors ? Comment elle s’appelait ?

Le directeur de l’Élite laissa son regard glisser dans le vide tout en caressant lentement les contours de sa cicatrice. C’était la première fois qu’on l’interrogeait de la sorte. Il s’en sentit mal à l’aise, d’autant plus que le jeune soldat à sa gauche avait étonnamment visé juste.

— Alors ? s’impatienta ce dernier.

Le visage de son premier amour s’imprégna dans sa rétine aussi distinctement que si elle s’était trouvée devant lui. Bien que l’idée lui parût maintenant ridicule, Grant l’avait toujours vu comme une sorte de princesse, avec son regard émeraude aussi malicieux que profond, son teint de porcelaine d’une perfection inégalée, et sa longue chevelure de miel ondulée qui se mêlait à l’élégance de ses robes amples et satinées. Mais ils n’étaient alors que des enfants. Des adolescents plongés dans un monde qui les dépassait et dont ils ne comprenaient pas encore tous les enjeux. Du moins, elle, ne les avait pas compris.

Aussitôt, le visage radieux de son premier amour se figea dans l’esprit de Grant. Mais son sourire s’évapora aussi vite qu’il était apparu, et l’innocence de ses traits se tordirent en une grimace de douleur. Son regard émeraude était désormais empli de surprise, son teint de porcelaine se liquéfiant à mesure qu’elle tombait en arrière, ses cheveux se mêlant à l’étoffe flottante de sa robe immaculée que la mort venait peu à peu teinter.

Grant secoua énergiquement la tête pour chasser cette image de son esprit. Il se redressa sur sa chaise et posa ses coudes sur ses genoux, avant de porter la bouteille de bière à ses lèvres. Le liquide glissa le long de sa gorge serrée, l’encourageant à répondre alors même qu’il n’en avait jamais parlé à personne.

— Isaya.

Il arqua un sourcil, sa voix ayant sonné différemment. Elle avait été plus rauque que d’habitude, plus sincère aussi, comme un aveu depuis trop longtemps tu. Il réalisa soudainement pourquoi. En vingt‑quatre ans de temps, jamais plus il n’avait prononcé son prénom. Il l’avait laissé se perdre dans les méandres de l’oubli, avec pour seul rappel de son existence cette culpabilité qui le ramenait souvent à l’ordre. Cette culpabilité, ou cette réalité implacable que l’amour ne faisait rien d’autre qu’aveugler et entraver quiconque s’y laissait bercer.

— Tu veux en parler… ? tenta Thomas.

Grant reporta son attention sur le soldat qui le dévisageait avec bienveillance et attention, le visage partiellement caché par son éternelle casquette. En temps normal, il aurait répondu par la négative ou n’aurait pas répondu du tout. Après tout, il était ainsi, renfermé et solitaire. Mais aujourd’hui, quelque chose était différent. Et il n’avait étrangement aucune envie de reconstruire les barrières qu’il avait peu à peu laissées tomber.

— Je l’ai rencontrée quelques mois après la Scission, se lança‑t‑il. L’Académie l’avait ramenée de Sadell, au même titre que tous ceux qui avaient souhaité lui prêter allégeance à la mort de Keith Kaba. Elle n’avait pourtant rien de royal, mais elle agissait comme tel, se rappela‑t‑il. Je me souviens avoir trouvé cela vraiment admirable. Elle n’avait que quinze ans à l’époque, mais déjà, elle savait manier les mots. Elle transpirait le respect et le savoir‑vivre, comme si on le lui avait inculqué toute sa vie durant. Pourtant, elle parlait souvent avec une détermination farouche, comme si le sort de ses congénères dépendait d’elle et de ses actions. Elle s’occupait d’eux sans relâche, et avec une telle dévotion qu’elle s’oubliait souvent elle‑même. J’admirais ça, admit‑il alors que Thomas buvait ses paroles. Mais je trouvais aussi ça très idiot.

Le jeune soldat se laissa lourdement retomber sur sa chaise, avant de fixer l’horizon.

— Ouais… souffla‑t‑il dans un soupir. Je connais quelqu’un comme ça, aussi.

— Qui ça ? s’étonna Grant.

— … Ma sœur.

La voix de Thomas se cassa légèrement. Il semblait plus terne, comme bouleversé à mesure que les souvenirs se jouaient devant ses yeux absents. À dire vrai, même si le jeune soldat avait habituellement la langue bien pendue, Grant n’avait pas souvenir de l’avoir déjà entendu mentionner sa sœur, ni même sa famille en général. Il restait plutôt discret là‑dessus et désormais, il comprenait mieux pourquoi : le sujet l’attristait. Il n’insista pas davantage, ses pensées glissant à nouveau vers Isaya et ce jour tragique où il l’avait perdue.

— Les personnes comme elles… Tu peux croire qu’elles n’ont pas besoin de toi, mais c’est tout l’inverse. Elles doivent être protégées, car elles ne se protégeront jamais elles‑mêmes si elles pensent que leur cause est juste. Fais‑moi confiance, insista‑t‑il. Je l’ai vu de mes yeux.

La réponse de Thomas ne lui parvint pas tout de suite – sûrement réfléchissait‑il encore au sens de ses paroles et à ce qu’elles signifiaient. Grant lui‑même se surprit à les avoir formulées, comme si l’adolescent qu’il était autrefois les avait exprimées et non pas l’homme qu’il était devenu.

— Qu’est‑ce qui lui est arrivé… ? demanda timidement le soldat.

Son cœur se serra dans sa poitrine, et son regard se perdit cette fois dans la contemplation de la bouteille qu’il tenait en main. Vingt‑quatre années s’étaient écoulées, et Grant ne comprenait toujours pas ce qui s’était passé cette nuit‑là. Il n’arrivait toujours pas à démêler le vrai du faux. L’avait‑elle réellement aimé, ou s’était‑elle servie de lui ? Avait‑il été incapable de l’aider, ou s’était‑il simplement laissé abuser ? Il ne le saurait jamais.

— Je l’ai tuée.

Un silence pesant les enveloppa, seulement entrecoupé par le chant des oiseaux mêlé au bruissement du vent dans les arbres alentours.

— A… attends, quoi ? balbutia Thomas. Mais pourquoi, tu viens de dire que…

— Parce qu’elle avait mis l’Académie en péril.

— T’as tué la fille que t’aimais pour protéger l’Académie ?!

Grant resta silencieux un moment. Oui, il l’avait fait, et il le referait s’il le fallait.

— Elle nous avait trahis, se justifia‑t‑il. L’Académie prévaut, quoi qu’il advienne, ajouta‑t‑il en répétant l’adage de l’Élite. Tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire pour elle. La compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interf…

— Putain, quand même !

— M’attacher à elle a été la seule erreur que j’ai jamais commise, Thomas, insista‑t‑il. Ça ne m’a mené qu’à la tristesse et au regret. Rien ne doit jamais te détourner de ta tâche, ne l’oublie jamais.

— C'est n'importe quoi.

— Il va pourtant falloir t'y faire si tu veux rejoindre l'Élite.

— Me faire à quoi, suivre bêtement les ordres ? s’étrangla‑t‑il.

— À accepter que certaines personnes sont mieux placées que toi pour savoir ce qui est bon pour ce monde, rectifia‑t‑il avec sérieux. Alors oui, parfois, souvent même, cela nous amène à exécuter les ordres sans discuter.

— C'est stupide.

— C'est du bon sens, rectifia‑t‑il une nouvelle fois. L'Académie est puissante, et elle a sauvé Barden. Elle mérite qu'on se batte pour elle.

— Elle mérite pas pour autant que j'fasse une croix sur les filles, marmonna‑t‑il d’un air bougon.

Grant laissa échapper un rire discret avant que son regard ne se porte sur l’horizon, là où les arbres se mêlaient amoureusement au ciel. S’il avait su, lui aurait dès le début respecté cette ligne de conduite et ne se serait jamais laissé aller à croire qu’il pouvait concilier les deux. Peut‑être Thomas y arriverait‑il, ou peut‑être l’apprendrait‑il à ses dépens. Ce qu’il savait, en revanche, c’est que pour lui, tout ce qui demeurerait jamais était l'Académie.

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