Chapitre 26-1 (Grant)

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4e mois de l’an 28 – Frontière de Mansfield

Les yeux perdus sur la foule, Grant soupira au souvenir de ce fameux jour de pêche. Cela faisait plus de trois mois qu’il avait appris la survie de Thomas. Le directeur de l’Élite n’avait pas attendu d’être totalement rétabli pour se lancer à sa poursuite. Pas sur demande de l’Académie – bien qu’elle lui avait expressément demandé de régler le problème –, mais parce qu’il se devait de réparer ses erreurs… le problème étant qu’il ne savait pas lesquelles.

Que devait‑il faire ? Sauver l’homme qu’il avait tenté d’assassiner et le laisser retrouver sa sœur ? Ou protéger l’Académie et mettre un terme définitif à son existence ? Il fut un temps, la réponse à cette question aurait été très simple. Elle l’avait été, même, lorsque Thomas avait découvert ce qu’avait fait l’Académie. Mais les choses étaient différentes maintenant. L’admiration et la loyauté sans faille qu’il avait pu porter à cette institution s’en étaient allées. Pour autant, elle était toute sa vie et il n’avait aucune envie de l’abandonner. Il croyait encore en ce qu’elle représentait, à l’idée de la sauver, et il ne pourrait pas s’y employer si Thomas divulguait toute la vérité.

Accablé par ces interrogations et la chaleur qui se dégageait de l’épaisse cheminée brûlant derrière lui, Grant s’autorisa à retirer le bonnet et le snood qu’il portait autour du visage. Il les déposa tous deux sur la table devant lui, aux côtés de son paquet de cigarettes et de son sac à dos décoré de multiples pin’s. Ce look tranchait littéralement avec ses costumes noirs et ajustés habituels, mais en l’état actuel des choses, il n’avait d’autre choix que de se fondre dans la masse. Pour ce faire, il avait revêtu un jean noir qu’il avait rentré dans des bottes, noires elles aussi, ainsi qu’un long manteau en cuir épais. Des lunettes rectangulaires habillaient son regard, le rendant pratiquement méconnaissable lorsqu’il recouvrait le bas de son visage de son écharpe et le haut de son crâne de son bonnet.

— Qu’est‑ce que ce sera pour vous, m’sieur ?

Le directeur de l’Élite se tourna vers la serveuse. Armée d’un calepin et d’un stylo, ses longues nattes couleur blé et son enthousiasme enfantin lui indiquaient qu’elle n’avait pas encore dépassé les treize ans. Sa robe, rapiécée et usée, présageait de sa pauvreté évidente.

— Un café noir, s’il vous plaît.

La jeune fille s’appliqua à noter sa commande avec une telle concentration qu’il pouvait voir sa langue dépasser légèrement d’entre ses lèvres. Mais ses sourcils se froncèrent soudain et elle griffonna plus encore, visiblement embêtée. Glissant la main dans la poche intérieure de son manteau, Grant en sortit un stylo et le lui tendit. Elle le remercia gaiement, avant de le lui tendre en retour une fois qu’elle eut terminé.

— Gardez‑le, je vous en prie.

— Oh ! Merci, m’sieur.

Grant lui adressa un sourire mesuré et se remit à sa surveillance. Avec l’accès à toutes les caméras de surveillance de l’Académie et les différents contacts de l’Élite éparpillés aux quatre coins de Barden, retrouver Thomas n’avait pas été aussi difficile qu’il l’avait cru. Beaucoup moins difficile, même, que d’avoir à traquer Moss qui, lui, avait maîtrisé tous les aspects de l’infiltration et avait échappé à tous leurs radars. Mais plus les semaines avaient passé, plus Thomas s’était fait discret, si bien qu’il craignait de l’avoir de nouveau perdu.

Depuis plusieurs jours maintenant, les seules caméras qui avaient détecté sa présence se trouvaient être celles de Firley. Effectivement, Grant n’avait pas mis longtemps à l’apercevoir, ici et là, après s’y être rendu. Il avait alors essayé de déterminer son schéma d’action, ses habitudes, l’avait suivi même, à plusieurs reprises. Mais il finissait toujours par lui échapper aux abords de la forêt de Rosewood, dans laquelle il s’enfonçait avec une facilité qu’il n’avait pas. Après tout, c’était là son domaine d’expertise, et Grant, lui, n’avait de notions de survie et d’orientation en forêt que les rudiments.

Il en était ainsi vite arrivé à la conclusion qu’il n’avait pas d’autres choix que de lui poser un traceur. Il aurait pu le confronter directement, mais une nouvelle fois, dans quel but ? Puisqu’il ne savait pas encore quoi faire de lui. Cet état de fait l’agaça plus que de raison. Depuis quand était‑il devenu aussi faible ?

Il n’eut pas l’occasion de trouver une réponse à sa question qu’à‑travers la fenêtre du café, la silhouette familière de Thomas se profila entre les étals. Vêtu d’un pantalon cargo beige qu’il avait rentré dans ses bottes et d’un simple t‑shirt bleu malgré la fraîcheur de ce mois d’avril, sa démarche était celle qu’il lui connaissait, fière et déterminée. Pourtant, quelque chose était différent chez lui. Il ne savait dire en quoi, mais son regard brillait différemment sous son éternel casquette qui lui cachait la moitié du visage, et ses traits se faisaient plus durs.

Grant se leva d’un bond et s’arma de ses accessoires. Il enfila son écharpe et revêtit son bonnet, avant de passer le bras dans la sangle de son sac à dos et d’attraper une cigarette pour la glisser entre ses lèvres.

— Bah, m’sieur ! s’exclama la jeune serveuse. Vous partez déjà ? Et votre café ? C’est à cause de tout à l’heure ? paniqua‑t‑elle. Je suis désol…

Pour seule réponse, Grant lui lança deux den qu’elle rattrapa au vol. Lorsqu’elle réalisa qu’il avait payé quatre fois le prix de la consommation, elle releva la tête vers lui, les yeux écarquillés devant tant de générosité qui ne lui arrivait visiblement pas souvent.

— Vous avez été parfaite, jeune fille, pas d’inquiétude, lâcha‑t‑il en la gratifiant d’un clin d’œil. Gardez la monnaie.

Sans attendre de réponse, Grant quitta la bâtisse et s’élança à travers la place du marché. L’ex‑soldat ne venait ici qu’une fois par semaine, toujours à la même heure et au même endroit. Il profitait de la cohue du marché pour faire le plein de vivres, et cette stratégie lui serait à lui aussi bénéfique aujourd’hui. Avec toute cette foule, il pourrait aisément passer inaperçu et déposer le traceur.

Contournant la place du marché, il prit position de l’autre côté, en sens inverse du sens de marche de sa cible. Il tira une bouffée sur sa cigarette, avant de reprendre son avancée. Thomas n’était plus qu’à une dizaine de mètres devant lui. Grant s’approcha avec une aisance insouciante, tirant une latte de temps à autre avec une désinvolture qui le caractérisait si peu qu’il n’avait aucune crainte de se faire repérer.

Arrivé à quelques mètres de l’ex‑soldat, le directeur de l’Élite glissa une main dans sa poche pour en sortir le traceur, qu’il garda dans le creux de sa paume jusqu’à ce que la collision survienne enfin.

— Désolé, mon frère, grogna‑t‑il d’une voix plus enrouée qu’à l’accoutumée.

Il accompagna ses paroles d’une tape sur l’épaule, profitant de réitérer son geste en guise d’excuses prolongées pour y déposer le marqueur. Thomas grommela mais ne moufta mot, disparaissant dans la foule sans même un regard pour lui.

Une fois suffisamment éloigné, Grant se glissa dans une petite ruelle attenante pour vérifier que le traceur était bien en place. Sous ses yeux, le radar de la ville s’affichait avec, en son centre, un petit point rouge clignotant.

*

Les semaines suivantes, le directeur de l’Élite s’attela à compiler et analyser les différents trajets effectués par Thomas dans l’espoir d’y découvrir une piste. L’ex‑soldat vivait tantôt dans une cabane dans la forêt de Rosewood, aux abords de Firley, tantôt à Mansfield, dans une vieille ferme abandonnée au sud de la ville. Il voyageait toujours seul, et rejoignait toujours l’un ou l’autre de ces refuges en passant par les bois plutôt que par les routes bétonnées qui reliaient les deux villes.

Mais ce qui l’avait le plus intrigué n’était pas là. La veille, et alors qu’il s’était, contrairement à son habitude, enfoncé plus au sud dans la forêt de Rosewood, sa cible avait tout simplement disparu de son radar. Il avait d’abord pensé que son traceur avait été démasqué, mais le signal était réapparu quelques heures plus tard, au même endroit, avant que Thomas ne se rende à nouveau à son point de chute près de Firley.

Perdu dans ses pensées, Grant traversa la place du marché pour se rendre au café dans lequel il venait chaque matin. Il s’assit à sa table habituelle, proche de la fenêtre, baignée par la douceur d’un soleil timide. Venir plusieurs fois au même endroit n’était probablement pas la meilleure des décisions, mais maintenant qu’il avait un visuel sur les déplacements de Thomas, il pouvait aisément se le permettre. Et venir ici l’aidait à réfléchir.

— Vous avez choisi, Monsieur ?

L’Élite releva brusquement la tête vers son interlocutrice, surpris de ne pas être servi par la jeune fille qui lui vouait une admiration aveugle depuis qu’il l’avait gratifiée d’un pourboire conséquent. À sa place, une femme d’une quarantaine d’années, rondelette, ses joues rouges tranchant étonnamment avec la pâleur de son teint.

— Où est Mia ? s’étonna‑t‑il.

À la mention de sa fille, la propriétaire tressaillit, les larmes lui montant aux yeux.

— Elle… elle ne travaille pas aujourd’hui, balbutia‑t‑elle en tentant vainement de réprimer un sanglot. Que… que puis‑je pour vous, Monsieur ?

Grant leva un sourcil circonspect. La serveuse lui mentait, assurément.

— Où est‑elle ? répéta‑t‑il d’un ton plus incisif.

Elle hésita un instant, rattrapée par les pleurs qu’elle laissa se déchaîner devant lui.

— Elle… elle est introuvable depuis hi… hier, arriva‑t‑elle à articuler entre deux sanglots. Et l’Académie ne veut… rien faire pour le moment. Ils disent q‑que c’est trop tôt, qu’elle p‑pourrait encore revenir… Mais q‑quelque chose lui est arrivé, c’est… c’est certain… On… on a retrouvé… ça…

Elle sortit de son tablier un petit objet ovale, qu’elle lui tendit. Grant l’attrapa et le laissa tomber dans la paume de sa main, avant de se lever d’un bond. Resserrant sa poigne autour de la balle de calibre .45, il se précipita hors du café et claqua la porte derrière lui.

Comment diable Thomas s’y était‑il pris ? Il n’avait jamais rien laissé au hasard, avait surveillé tous ses déplacements, et s’était assuré de ne jamais laisser de traces. Rien n’aurait donc pu suggérer qu’il était aussi proche du but.

Tout comme la veille, le point rouge avait disparu de son radar mais indiquait toujours la dernière localisation connue. Traversant le village à grandes enjambées, Grant prit donc la direction de la forêt de Rosewood, le cœur battant à tout rompre. S’il n’avait pas agi jusque‑là, plus rien ne pourrait désormais l’empêcher de faire ce qui devait être fait. Trop de temps avait été perdu en tergiversation. Résultat : une pauvre innocente était en danger. Par sa faute.

Oui, les choses lui apparaissaient bien plus clairement désormais. Cet homme n’était pas le Thomas qu’il avait connu, c’était une certitude. Du moins, il ne l’était plus. Celui qu’il connaissait n’aurait jamais pris en otage une innocente pour l’attirer dans un piège, et il ne pouvait pas prendre le risque de le laisser circuler plus longtemps. Il était son erreur, sa responsabilité, et il n’hésiterait plus à l’abattre une seconde fois s’il le fallait.

Plus d’une heure passa avant que Grant n’arrive enfin devant l’entrée d’une grotte sombre qui s’enfonçait profondément dans les entrailles de la terre. Il allait y pénétrer sans crainte aucune, arme et torche en main, lorsque le signal du radar retentit à nouveau, émettant depuis…

— Mosley ? s’étonna‑t‑il.

C’était impossible, littéralement inconcevable. Grant avait laissé des ordres très stricts. Toutes les entrées et sorties de la ville étaient soumises à contrôle, sans compter qu’il les vérifiait lui‑même quotidiennement depuis des mois. Il était donc inimaginable que quelqu’un puisse infiltrer la capitale sans que l’Académie – ou l’Élite – n’en soit informée. À moins que…

Son regard se posa sur l’entrée de la grotte, et il pencha légèrement la tête sur le côté. Était‑il possible de la rejoindre clandestinement par ce biais ? Si oui, Mia n’était potentiellement plus la seule à être en danger. Toute la ville l’était, si toutefois les utopistes le découvraient. Et Evanna…

Jusqu’à présent maître de ses émotions, le cœur de Grant s’accéléra dans sa poitrine.

— OK, Thomas.

D’un geste net et précis, il retira le cran de sûreté de son arme.

— Si c’est ce que tu veux. Allons‑y.

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