Chapitre 27 (Eliott)

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4e mois de l’an 28 – Région de Mosley

Les rayons matinaux d’un soleil printanier filtraient à travers la fenêtre ouverte, faisant danser les rideaux en lin d’un blanc immaculé au rythme du chant des oiseaux. Leurs douces lumières dorées inondaient de leur chaleur les poutres en bois massif habillant le plafond, faisant miroiter les fines particules de poussière qui virevoltaient librement dans les airs telles une danse enchanteresse de lucioles dans un ciel nocturne étoilé.

Allongé dans le lit qui dominait la pièce avec pour seule couverture un drap qui le recouvrait jusqu’à la taille, Eliott se perdait dans des cieux qu’il n’avait pourtant pas pour habitude d’étudier, les bras glissés derrière sa tête et la respiration tranquille. Les souvenirs des deux derniers mois défilaient dans son esprit. Deux mois durant lesquels les jours s’étaient écoulés lentement et avec inéluctabilité, comme les gouttes d’un sablier éternel décidé à le maintenir dans cet état de stase insupportable qu’il expérimentait depuis son retour de Ruther.

Soupirant face à ce constat, l’Élite détourna la tête et laissa glisser son regard sur le corps tanné de sa compagne d’une nuit. Allongée sur le ventre, elle dormait profondément, ses boucles brunes glissant le long de ses épaules jusqu’à la naissance de sa poitrine. Le léger drap de soie recouvrait timidement ses fesses et les enrobait avec une fausse pudeur, l’invitant presque à se perdre une nouvelle fois dans les profondeurs de leur douce mais ardente étreinte.

Y renonçant, Eliott s’assit au bord du lit avant de s’ébouriffer les cheveux. Les minutes s’égrenèrent encore, jusqu’à ce que l’antique pendule accrochée au mur tinte six fois dans une mélopée, annonçant l’heure fatidique du départ. Il se leva et alla récupérer ses vêtements éparpillés aux quatre coins de la pièce, avant d’entrebâiller la porte pour s’y faufiler. Il la referma discrètement, traversant l’appartement de sa partenaire d’une nuit à pas feutré pour recouvrer sa liberté.

Le trajet jusqu’au QG ne prit pas plus de quelques minutes, l’Élite ayant profité de l’occasion pour s’adonner à son jogging quotidien. Malgré tout, ses pensées ne lui laissaient aucun répit, lui murmurant sans cesse à quel point il était impuissant face à tous les évènements récents.

Les enfants qu’ils avaient ramenés de Ruther s’acclimataient bien à leur nouvelle vie – du moins était‑ce ce que leur avait dit Sarah. Mais les orphelins continuaient d’affluer de Sadell, et l’Académie – quand elle avait découvert les frais engendrés par l’Élite – avait mis un stop à leur opération humanitaire. Heureusement, l’organisation mise en place par Jade et Sarah avait permis aux enfants du désert – comme la môme les appelait – de subvenir à leurs besoins de base et de prendre en charge les nouveaux arrivants.

Hassan, de son côté, n’avançait pas beaucoup sur le sujet de l’amétrine. Pour une fois, Eliott ne pouvait pas l’en blâmer vu le peu de moyens qu’il avait à disposition, même si cela le frustrait au plus haut point. Et la guerre contre les utopistes, elle, continuait de faire rage. Malgré la supériorité numérique de l’Académie, l’ASU continuait de tenir la ligne de front d’Ashford sans montrer le moindre signe de fatigue.

Les lèvres d’Eliott s’étirèrent en un léger sourire amusé. L’appellation « ASU », Alliance Sadellienne Utopiste, avait été diffusée par les médias pour définir le régime mis en place à Sadell depuis le putsch. En réalité, c’était là l’appellation qu’avait suggéré Yann après qu’Eliott les ait une fois insultés « d’abrutis de sauvages d’utopistes ». Appellation que l’ensemble de l’Élite s’était mis à utiliser ensuite, et qui avait involontairement mené Grant à l’utiliser lors d’un comité de direction, qui avait retenu la proposition.

Arrivé devant le QG, le rouquin en poussa les portes principales d’un air las. Il traversa le grand hall, vide à cette heure, et prit la direction des ascenseurs pour rejoindre la salle d’entraînement. Là, il y trouva étonnamment Yann en pleine session, au milieu de la salle plongée dans la pénombre. Cette vision lui remonta le moral et il s’approcha de lui avec entrain, bien trop heureux de voir son ami qu’il ne croisait que trop rarement ces derniers temps.

— Salut, vieux ! Qu’est‑ce que tu fais là si tôt ?

Yann resta silencieux, le nez fixé sur le sac de frappe qu’il continuait de mettre à mal. Sa respiration était courte et son t‑shirt trempé de sueur, preuve qu’il s’entraînait sans relâche depuis un bon moment déjà malgré l’heure matinale. Quelque chose semblait le préoccuper, mais Eliott opta pour sa technique favorite : l’autruche.

— Tu veux faire une petite session d’entraînement ?

Une nouvelle fois, son ami ne répondit rien. Après plusieurs secondes d’un silence pesant seulement entrecoupé par le tintement régulier des chaînes du sac de frappe, il s’arrêta enfin, s’épongeant le front à l’aide de la serviette qu’il portait autour du cou.

— Non, répondit‑il. J’ai terminé.

Le rouquin ne pipa mot, les lèvres pincées alors que son partenaire le contournait sans même un regard pour lui. Depuis ce qui s’était passé avec Evanna au Flanagan’s, son ami n’avait eu de cesse de l’éviter et de lui servir cette attitude. Il avait bien tenté à plusieurs reprises d’enterrer la hache de guerre, mais rien n’y avait fait.

Pourtant, il n’avait aucune raison de lui en vouloir. Eliott n’avait rien fait de plus que ce qu’il faisait habituellement : sortir et s’amuser. Rien d’étonnant. Mais voilà que lui aussi l’abandonnait, la seule personne sur qui il avait toujours pensé pouvoir compter.

— Ouais, OK, allez, barre‑toi, siffla‑t‑il furieusement. J’en ai rien à foutre.

Yann s’arrêta net à mi‑chemin entre lui et la sortie, avant de revenir en arrière.

— T’en as rien à foutre, vraiment ? T’es bien sûr de toi ?

— Ouais, confirma‑t‑il, buté. Allez bien vous faire foutre. J’ai rien fait de mal, putain.

— T’as rien fait de mal… répéta‑t‑il.

— Exactement ! C’est pas de ma faute si elle s’est fait des films, merde.

Un rire empli de mépris s’échappa des lèvres de son ami, avant qu’il ne pose son regard noir sur lui.

— Tu sais quoi, t’as au moins raison sur un point, Eliott.

— Ah ouais, et lequel ?

— Tu la mérites pas.

Un poids énorme alourdit soudain le cœur d’Eliott. Son partenaire le scruta à la recherche d’une réaction qu’il avait espéré obtenir, mais il s’efforça de ne lui en montrer aucune. Un sourire provocateur aux lèvres, il se contenta plutôt de hausser les épaules, lui arrachant un soupir de dépit.

— Tu sais, Eliott, je croyais vraiment que tu grandirais, un jour, mais faut croire que t’es peine perdue… T’as gagné. J’abandonne.

Tournant les talons, Yann reprit sa route et claqua la porte derrière lui, le laissant seul dans la pénombre. Les secondes s’égrenèrent, lentement et inéluctablement, durant lesquelles les paroles si assassines de son meilleur ami vinrent taillader son âme avec force et fracas.

— Putain de merde ! s’énerva‑t‑il en donnant un coup de pied dans le vide.

Eliott serra les poings et inspira profondément pour essayer de se calmer, mais rien n’y fit, l’attitude de Yann le mettait hors de lui. Pourquoi ne pouvait‑il pas voir qu’il la repoussait sans cesse pour la protéger de lui ? Avait‑il oublié ce qu’ils étaient ? Il aurait bien voulu l’y voir, lui, s’il avait été dans sa situation. Il était facile de le critiquer, mais avait‑il déjà aimé quelqu’un assez fort pour comprendre ce qu’il pouvait ressentir ? Aurait‑il vraiment envie d’infliger une vie pareille à la femme qu’il aimait ? Pourrait‑il s’allonger chaque soir, et se réveiller chaque matin à ses côtés en sachant pertinemment qu’il lui mentait effrontément ?

Récupérant le collier de nacre de sa poche, Eliott l’observa en silence un moment. Lui, n’en avait tout simplement pas envie. Il ne voulait pas être cet homme, il préférait encore la voir avec un autre. Quelqu’un qui, par exemple, n’avait pas autant de sang sur les mains ou qui ne devait pas lui cacher que son frère bien‑aimé était en vie, quelque part, et à sa recherche.

Hors de lui, Eliott fracassa de toutes ses forces le collier contre le mur le plus proche. Regrettant aussitôt son geste, il se rua à l’endroit où il était retombé, un vent de soulagement s’emparant de lui lorsqu’il remarqua qu’il ne s’était pas brisé. Soupirant de dépit face à son comportement, il se releva et le rangea dans sa poche, alors que la sonnerie de son téléphone résonnait dans l’espace vide et silencieux de la salle d’entraînement.

— Perkins.

— Eliott, ici Grant.

La frustration qu’il avait accumulée ces derniers mois à force d’inaction s’évapora aussitôt au profit d’un sentiment d’excitation mêlé d’appréhension. Peut‑être se verrait‑il enfin assigner une mission qui lui changerait les idées ?

— J’ai besoin que tu me rejoignes à la vieille usine désaffectée du secteur nord, chuchota‑t‑il. L’ancienne usine d’évacuation des eaux usées, celle aux abords de la forêt de Rosewood.

— J’suis en route.

— Non, le coupa‑t‑il. Avant ça, assure‑toi qu’Evanna est en sécurité. Selon les pointages, elle devrait être au laboratoire. Mais tu la connais, elle ne tient jamais en place.

Tentant tant bien que mal de refouler la boule qui grandissait au creux de son ventre, Eliott se rua dans les escaliers pour rejoindre le département scientifique. L’idée qu’elle puisse être en danger lui était insupportable. À bien y réfléchir, jamais encore il n’avait ressenti une telle frayeur. Bien conscient que cela ne l’aiderait en rien, il tenta de reprendre le contrôle de la situation et se concentra sur la tâche qu’on venait de lui assigner. Nul besoin de paniquer, il s’agissait simplement de s’assurer qu’elle était en sécurité. Et si elle était au sein du QG, elle l’était forcément.

Que peut‑elle bien faire au laboratoire à cette heure, d’ailleurs ?

L’image fugace des mains de son satané docteur se posant sur elle s’imprégna dans son esprit mais il la chassa presque aussitôt, bien décidé à respecter la ligne de conduite qu’il s’était fixée. La priorité était sa sécurité, et rien d’autre.

Alors qu’il déboulait comme une balle dans le dernier couloir menant au laboratoire d’Orson, il arrêta net sa course lorsqu’il l’aperçut devant lui. Alertée par le bruit qu’il venait de causer, Evanna se retourna dans sa direction, son casque pourtant sur les oreilles. Ses beaux yeux dorés s’écarquillèrent, son petit nez se retroussant comme il le faisait souvent lorsqu’elle réfléchissait à toute vitesse.

Le cœur d’Eliott se serra dans sa poitrine lorsqu’il réalisa qu’en deux mois de temps, il ne l’avait tout simplement jamais revu. Elle ne se promenait plus dans l’enceinte du QG, n’allait plus au Flanagan’s, et même Yann arrivait difficilement à obtenir de ses nouvelles, d’après les informations qu’il avait subtilement réussi à lui dérober ici et là. En d’autres termes, elle les évitait. L’idée lui avait pourtant tout de suite plu. S’il n’était pas confronté à elle chaque jour, il pourrait passer à autre chose. Mais force était de constater que malgré tous ses efforts, cet espoir n’avait été que naïveté. Il le comprenait maintenant qu’il la revoyait devant lui.

Plusieurs secondes passèrent durant lesquelles elle le fixa avec mépris. Puis, son visage se décrispa et elle se détourna de lui, reprenant sa route dans une indifférence la plus totale. Elle passa les lourdes portes du laboratoire et il s’en approcha à son tour, jetant un coup d'œil discret à travers le hublot.

— C’est bon, elle est avec Orson, confirma‑t‑il à son supérieur. J’augmente la sécurité dans tout le bâtiment et j’arrive. Qu’est‑ce qui se passe ?

— Dépêche‑toi.

— Grant.

Mais il n’obtint aucune réponse, seulement un long silence entrecoupé par la respiration saccadée de son directeur. Lorsqu’enfin, son chef prit la parole, ses yeux s’écarquillèrent de stupeur, le faisant presque regretter l’insupportable accalmie qu’il avait connue ces derniers mois.

— C’est Thomas. Il est là.

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