Chapitre 27-1 (Eliott)
Le soleil n’était pas encore totalement levé lorsqu’Eliott arriva au point de rendez‑vous, donnant à l’usine abandonnée une atmosphère plus inquiétante encore. Accroupi contre le mur de l’enceinte extérieure, Grant tapotait frénétiquement sur l’écran de son HoloTech. De temps à autre, il jetait des coups d’œil furtifs à sa montre avant de retourner à sa tâche, ses yeux sombres oscillant dangereusement à mesure que ses doigts dansaient.
Jamais plus l’Élite n’avait revu son chef depuis qu’il s’était lancé à la poursuite d’Orsby. À dire vrai, il ne lui avait jamais plus parlé non plus. Il avait disparu dans la nature, se contentant de transmettre ses ordres par mail et de s’enquérir de leur rapport lorsqu’ils tardaient trop à les lui envoyer. Car oui, son absence n’avait en rien altéré son professionnalisme. Même invisible, il restait omniprésent, son ombre planant constamment au‑dessus d’eux pour les mettre au défi de contester son autorité.
— Toutes les entrées du bâtiment sont couvertes par les caméras de surveillance des rues adjacentes, annonça‑t‑il lorsqu’Eliott arriva à sa hauteur, le plan de la zone apparaissant au‑dessus de son HoloTech. La cour extérieure au nord est complètement impraticable, et nous nous situons ici, sur le flanc ouest. Je couvre la zone depuis hier. Aucun mouvement à signaler. Il est seul.
— Il t’a vu ?
— Négatif, mais il sait que je vais venir. Il m’a attiré ici.
— Comment ?
— Il a une otage, répondit‑il simplement. Allons‑y.
— Grant, attends ! le retint‑il par le bras. Qu’est‑ce que tu vas faire ?
Aucune réponse ne lui parvint. Son directeur se contenta de se dégager de sa poigne pour sortir son arme, avant de se relever. Malgré tous ses efforts, Eliott ne pouvait imaginer ce que son chef et ami devait ressentir. Depuis les évènements de Sadell, sa vie n’avait été qu’une succession de problèmes et de complications dont il n’avait jamais eu aucune chance de se dépêtrer. L’assassinat d’Orsby, sa survie, la dissimulation d’Evanna, le départ de Moss, la trahison de l’Académie… Son monde si parfait s’était écroulé, ses croyances ébranlées, ses valeurs piétinées. Et pourtant… il était là. Toujours aussi résolu, prêt à affronter cette nouvelle épreuve malgré le poids des trahisons et des échecs.
Inspiré par celui qu’il estimait plus que tout autre, Eliott le suivit en silence et pénétra à son tour dans l’usine abandonnée. Tout autour d’eux, des poutres métalliques effondrées se mêlaient aux gravats, le vent sifflant à travers les fenêtres brisées soulevant la poussière dans une danse macabre. L’étage supérieur n’était pas en meilleur état. Les plafonds effondrés laissaient entrevoir l’ossature de l’immeuble, tandis que des éclats de lumière perçaient à travers les trous béants pour illuminer les murs décrépis où la rouille et la moisissure avaient fait leur œuvre.
Alors qu’ils en sécurisaient la dernière pièce, son chef leva un poing fermé pour l’obliger à s’arrêter. Leurs regards glissèrent sur le plafond par endroits éventré où, entre la mélodie glaciale du vent et le froissement des pattes de rats invisibles, un grincement sinistre résonnait. Après avoir consulté sa montre, Grant donna un coup de menton en direction des marches corrodées derrière lui. S’y faufilant comme une ombre, Eliott attendit le prochain signal pour agir, son chef occupé à rejoindre l’escalier opposé.
Si Orsby était bien là, il n'y avait aucun doute qu'il se trouvait au dernier étage. Les deux hommes grimpèrent prudemment, sécurisant respectivement leur côté avant de se retrouver à mi‑parcours. En face d'eux, un large couloir sombre et maussade, au bout duquel se trouvait une épaisse porte en métal rouillée par des années de négligence. Un rai de lumière filtrait à travers son hublot, projetant une lueur fantomatique sur le sol poussiéreux qui les poussa à redoubler de vigilance. Car ce n’était pas la lumière du jour qui en émanait mais bien celle d’une ampoule, froide et artificielle, qui clignotait à intervalles réguliers.
Après avoir échangé un signe de tête avec son directeur, Eliott resta en alerte, surveillant les alentours pendant que son ami appuyait de tout son poids pour l’ouvrir. Une seconde s’écoula, puis deux, durant lesquelles seul un grincement sinistre résonna dans le silence. Puis, tout s'accéléra. Grant disparut dans la pièce, hors de vue. Il tenta de le rejoindre mais une main l’en empêcha, le projetant violemment en arrière.
Désorienté par cette force surprenante, Eliott leva instinctivement son arme mais l’intrus était déjà caché derrière la porte en métal qui se refermait sur lui. Elle claqua avec un écho sinistre, lui laissant seulement la chance d’entrevoir le visage d’Orsby le toiser durement, partiellement dissimulé par sa casquette.
— Grant ! hurla‑t‑il en tambourinant comme un dératé.
Comme s’il réalisait seulement la présence du directeur de l’Élite à ses côtés, l’ex‑soldat détourna son regard de lui pour le poser sur son chef, gisant à même le sol.
— Ouvre cette putain de porte, enfoiré !
Insulter un homme qui, par le passé, n’avait pas hésité à tirer sur l’un de ses amis n’était sûrement pas l’idée du siècle. Par chance, Orsby ne se préoccupa pas de lui. Replaçant la visière de sa casquette, il tourna les talons pour aller s’agenouiller près de Grant, sa tête s’inclinant sur le côté alors qu’il l’observait.
Soudain, des bruits de pas précipités résonnèrent dans l’air glacial. Déboulant du bout du couloir, une dizaine de soldats se ruèrent dans sa direction avant de le mettre en joue. Leurs uniformes kaki ne se confondaient pas du tout dans l’environnement urbain, mais là n’avait jamais été leur utilité. Non, ils avaient été conçus pour se fondre dans la forêt, là où ils avaient pour habitude d’évoluer. Là où avait été établi le fief de…
— … l’ASU, sérieusement ?! siffla‑t‑il de rage, se tournant vers la porte pour la tambouriner de plus belle. Et t’espères vraiment qu’on va te la confier après ça, bordel ?! Putain de traître !!
Mais l’ex‑soldat l’ignora toujours. Son regard était ancré à celui de Grant qui s’était redressé, et avec qui il échangeait des paroles qui n’atteignaient pas ses oreilles.
— Jette ton arme !
Recouvrant péniblement son calme, Eliott obtempéra. Les rapports de force n’étaient clairement pas à leur avantage, et il était hors de question de perdre son sang‑froid dans une situation aussi critique.
— Bien, maintenant, tourne‑toi et lève les mains en l’air !
Il s’exécuta, laissant son regard parcourir ses opposants à la recherche d’informations utiles. Il en comptait huit au total, tous équipés de gilets pare‑balles et de casques. Cinq n’affichaient aucun signe de faiblesse apparent, un présentait une posture déséquilibrée, et deux semblaient hésitants. Probablement de nouvelles recrues, conclut‑il avant d’examiner le blessé de plus près. Bien qu’il tentât de le dissimuler, l’homme évitait de s’appuyer sur sa jambe droite, probablement la conséquence d’une vieille blessure persistante. Peut‑être un genou ? songea‑t‑il à la recherche d’un point faible à exploiter.
Poursuivant son analyse, Eliott remarqua que la porte à sa gauche était ouverte, mais trop éloignée pour qu'il puisse avoir le temps de s’y faufiler. En revanche, celle de droite, fermée, était dans un état assez déplorable pour qu’il puisse l’enfoncer rapidement. Son regard se porta sur la nouvelle recrue la plus proche. Elle se trouvait à quelques mètres de lui seulement, distance qu’il pourrait aisément creuser en prétextant se rendre. Il pourrait alors se saisir d’elle, s’en servir pour neutraliser les moins prudents, et se mettre à l’abri.
Toujours occupé à élaborer un plan d’action, Eliott fut soudainement distrait par des bruits fracassants derrière lui. Un seul coup d’œil au hublot lui révéla que Grant s’était jeté sur Orsby avec une fureur incontrôlable. Il le frappait violemment au visage, sa victime encaissant les coups sans jamais tenter de se défendre tandis que sa casquette gisait désormais au sol.
— QUI ?! hurla son chef avant de le frapper à nouveau.
Jusqu’alors empreint d’un calme inflexible, le visage de l’ex‑soldat se déforma en un sourire malsain. Un rire macabre s’éleva dans les airs, si incoercible que même les innombrables attaques de Grant ne purent les étouffer. Un rire si glaçant qu’Eliott n’aurait jamais cru qu’il pouvait provenir de lui.
— Quelqu’un de suffisamment intelligent pour détourner vos systèmes de communications et pirater toutes vos données, s’esclaffa Orsby en esquivant le dernier assaut de son agresseur. Il est trop tard Kaz, ils arrivent, reprit‑il, lui décochant à son tour un coup de poing qui le fit tomber à la renverse. Je t’avais dit. Que ça ne faisait. Que commencer ! rugit‑il en ponctuant chacune de ses paroles par une nouvelle attaque. C’est MA sœur, putain ! Et rien ne m’empêchera de la récupérer !
Le cœur d’Eliott manqua un battement à l’idée que l’ASU ait effectivement pu les infiltrer, mais il rejeta presque immédiatement cette possibilité. Il était tout bonnement impossible que quelqu’un puisse pirater l’Élite. Elle était directement connectée au réseau de l’Académie, laquelle possédait les meilleurs systèmes de sécurité existant sur le marché. D’ailleurs, jamais personne n’avait jusqu’à présent réussi à les contourner… à l’exception récente de Sarah, se remémora‑t‑il soudain. Mais l’adolescente se trouvait alors à l’intérieur du réseau, pas à l’extérieur, ce qui avait grandement facilité les choses.
Un frisson remonta le long de la colonne vertébrale d’Eliott.
Non…
— Dis‑moi… qui ! rugit Grant, qui esquivait les attaques et rendait coup sur coup, avant que les deux hommes ne retombent lourdement au sol, à bout de souffle.
— Un adorable petit hérisson que nul ne soupçonnerait, répondit le traître dans un rire homérique. Mais il pourrait bien montrer les piques, maintenant !
L’ex‑soldat releva la tête du sol, les dévisageant à tour de rôle d’un air triomphant.
— Vous faites vraiment rentrer n’importe qui, au sein de l’Élite, non ?

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