Chapitre 28-1 (Evanna)
Evanna employa toutes ses forces à hurler pour signifier sa présence, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les pas se rapprochaient de plus en plus, résonnant désormais bien distinctement dans l’espace environnant. Alerté à son tour, son maton la retourna telle une marionnette, dos à la porte pour cacher son état.
Un instant de silence passa avant qu’Erin ne revienne tambouriner aux vitres de sa prison. Evanna eut envie de l’embrasser de joie, la remerciant pour sa présence d’esprit qui leur permettrait d’attirer l’attention vers elles. Elle en eut la confirmation quelques secondes plus tard quand un coup de feu retentit dans les airs, suivi par un tintement métallique et un bruit de porte qu’on enfonce.
— Éloigne‑toi d’elle tout de suite, ou j’te mets une balle entre les deux yeux.
Le cœur d’Evanna manqua un battement à l’entente de cette voix. Un sentiment de honte remonta du fond de ses entrailles lorsqu’elle imagina ce qu’Eliott penserait d’elle s’il comprenait ce qui venait de se passer. Les larmes perlèrent aussitôt sur ses joues, tandis qu’une lame froide et aiguisée venait faire pression sur son cou.
— Laisse‑la partir, j’te le répèterai pas deux fois, enfoiré.
Jusqu’à présent silencieux, Caleb laissa échapper un rire franc et amusé. Il la fit pivoter, la plaçant volontairement sur la trajectoire de l’Élite pour se protéger. Elle se retrouva face à l’homme qu’elle aimait, le liquide visqueux de son agresseur traçant son chemin le long de son ventre.
Même à travers les larmes qui lui obstruaient la vue, Evanna fut capable de voir l’arme que tenait fermement Eliott s’abaisser. Son visage se liquéfia, ses yeux s’arrondissant d’horreur et de dégoût. Elle ferma les siens avec honte, libérant un déluge de tristesse tel qu'il déferla le long de ses joues jusqu’à rejoindre sa poitrine dénudée.
— Et qui te dit qu’elle a envie de partir… ? lâcha Caleb, sa langue glissant sur son cou.
L’Élite se précipita dans sa direction, mais il se stoppa net quand il remarqua la lame du scalpel s’enfonçant dangereusement dans sa chair.
— Elle a même adoré ce que je lui ai fait, tu sais…
Cette fois, Caleb y planta ses dents avec provocation. Evanna chercha à attirer l’attention de son sauveur mais il refusait de la regarder, ses yeux emplis de fureur dévisageant le scientifique avec une rage qu’elle n’avait jamais vue chez lui.
— Si tu crois une seule seconde que tu vas sortir d’ici vivant, tu te trompes, enfoiré. Je vais te faire souffrir à un point que t’imagines même pas. Tu crois comprendre ce qu’est la douleur ? Attends de voir c’que j’vais te faire si tu la lâches pas tout de suite.
L’Élite avait beau avoir parlé d’une voix calme, tout chez lui transpirait qu’il était au bord de l’implosion et qu’il pensait chaque mot qu’il prononçait.
— Allons, allons, nuança Caleb. Les renforts arriveront avant même que tu ne tentes quoi que ce soit, ne sois pas stu…
— J’viens de buter une dizaine de tes petits copains à moi tout seul, alors vas‑y, amène‑les, tes renforts, j’t’en prie, le coupa‑t‑il froidement.
Pendant un instant, Evanna put ressentir la peur émaner de son geôlier, avant d’être remplacée par une colère grandissante. La chaleur de son souffle glissa sur sa peau, jusqu’à se faufiler dans le creux de son oreille.
— Alors c’est ça qui t’excite, Evanna ? lui susurra‑t‑il. Les meurtriers ?
— Ta gueule ! siffla furieusement Eliott.
— Il aurait fallu que je massacre des hommes, des femmes, et des enfants pour que tu daignes enfin me regarder ?! Hein, c’est ça qu’il aurait fallu que je fasse, sale petite traînée ?!
La lame se plongea un petit peu plus dans sa chair, libérant en elle une douleur si vive qu’elle lui fit tourner la tête. Les tambourinements d’Erin reprirent de plus belle, la plongeant dans un vacarme si assourdissant qu'il atténua momentanément la détresse de son corps endolori. Soudain, des silhouettes mouvantes se dessinèrent derrière Eliott. Amies ? Ennemies ? Elle n’aurait su le dire. Tout ce qu’elle savait était qu’elle devait le prévenir, mais il s’évertuait à toiser son ravisseur d’un regard étincelant de rage.
Remarquant qu’il venait de la blesser, Caleb relâcha la pression sur son cou.
— Désolé… murmura‑t‑il en l’embrassant. Je n’aurais pas d…
Ses excuses moururent sur ses lèvres, interrompues par le fracassement d’un coup de feu. Un bruit de verre résonna dans la pièce, venant mettre un terme aux tambourinements incessants d’Erin. La froideur glacée de la lame disparut de son cou, et Evanna se sentit lentement tomber en avant. Elle s’apprêtait à accepter l’impact à venir quand des bras vinrent la retenir, la glissant hors du lit pour la mettre à l’abri.
Des bruits de métal s'entrechoquant et des cris emplirent soudainement l'air. Une main se posa sur son visage, lui relevant doucement la tête. Le regard d’Evanna croisa brièvement celui d’Eliott, avant qu’il ne vienne rapidement analyser chaque recoin de son visage avec minutie.
À le voir d’aussi près, elle réalisait seulement maintenant à quel point il était blême. La saleté et le sang incrustés sur sa peau contrastaient avec la lividité de son teint. Pourtant, elle ne pouvait déceler chez lui aucune blessure, hormis peut‑être celle recouvrant son arcade sourcilière et sa lèvre inférieure. Derrière lui, Caleb semblait lutter contre une force invisible qu’elle devina aisément être Erin. Mais Eliott ne lui laissa pas le loisir d’assister à la scène, désormais occupé à inspecter son cou.
Son regard se posa malgré elle sur les débris de verre qui jonchaient le sol et sur la balle nichée à l’intérieur de l’appareil où son amie était jusqu’à présent maintenue prisonnière. Avant qu’Evanna ne puisse souligner le discernement de l’Élite qui avait su tirer parti de son environnement, de nouveaux coups de feu éclatèrent, et il se pencha instinctivement sur elle pour la protéger. Son étreinte l’empêchait de voir quoi que ce soit, mais elle entendait clairement les pas rapides des silhouettes qu’elle avait aperçues un peu plus tôt s’approcher.
Eliott la rebascula doucement contre le mur, prêt à se lancer à la poursuite du scientifique en fuite, mais les tirs incessants qui s’abattaient sur lui l’en dissuadèrent. Incapable de soutenir le poids de son corps, Evanna bascula lentement sur le côté. Erin tenta de l’aider à se maintenir assise, avant d’attirer l’attention de l’Élite qui s’était mis à riposter.
Le regard d’Eliott oscilla entre elle et le fuyard, en proie à l’hésitation. Après avoir lâché un juron, il jeta son arme au sol pour sortir un talkie‑walkie de sa poche. Revenant vers elle, il débita des instructions à la hâte, avant que leurs regards ne se croisent à nouveau. Il ne le détourna cette fois pas, et ce qu’elle y lut raviva le sentiment de honte et de dégoût qu’elle ressentait déjà. Les lèvres pincées, il retira d’un mouvement sec sa veste couverte de sang pour la lui passer autour des épaules. Il se racla la gorge, ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit.
À bout de force, Evanna préféra encore fermer les yeux pour ne plus avoir à supporter son jugement. Il n’insista pas, se contentant de se laisser tomber au sol à côté d’elle. Provenant de son talkie‑walkie, des voix qu’elle reconnaissait plus ou moins semblaient aux prises avec l’ennemi. Puis, après de longues minutes insoutenables, les détonations cessèrent. Le silence retomba dans le laboratoire, bientôt rompu par le bruit de pas des renforts qui se dirigeaient vers eux.

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