Chapitre 29 (Eliott)
Eliott observait Josie s'occuper d'Evanna à travers la vitre sans tain de sa chambre d’infirmerie depuis plusieurs heures maintenant. L'effet du médicament qui lui avait été administré avait été rapide, la plongeant dans un sommeil artificiel. Ce spectacle lui rappela le jour où ils l'avaient ramenée de Sadell. Tout était identique, à la différence près qu’aujourd’hui, et malgré le soleil éclatant au‑dehors, tout semblait plus lugubre. Sans aucun doute cette impression tenait‑elle au fait qu’une nouvelle fois, Evanna avait été mise en danger au sein même de leurs rangs, alors qu’ils l’avaient pourtant amenée à Mosley pour la protéger. Un sentiment amer remonta le long de sa gorge et il détourna les yeux d’elle, incapable de la regarder plus longtemps.
La porte de la chambre s'entrouvrit sur Grant, qui s'approcha de Josie pour échanger quelques mots avec elle. L’infirmière protesta mais finit par abdiquer, injectant un nouveau produit dans la perfusion d'Evanna. Son supérieur lança un regard lourd de sens dans la direction d’Eliott, bien que la vitre sans tain l'empêchât de le voir. Puis, il s’assit en silence sur le rebord du lit de sa protégée. Les paupières d’Evanna se soulevèrent après plusieurs secondes, et elle cligna des yeux pour s’habituer à la luminosité ambiante.
Eliott assista à la scène d’un regard vide. Depuis qu'il avait précipitamment quitté l'usine désaffectée, il n'avait pas croisé son supérieur et n’avait de ce fait pas pu découvrir ce qui s’y était passé après son départ. Tout ce qu'il savait, c'était que son instinct lui avait hurlé d’agir. Dans un élan de colère, il avait mis son plan à exécution, éliminant un à un tous ceux qui s’étaient mis en travers de son chemin.
Cette rage avait été nouvelle pour lui, si dévorante qu'elle l'avait plongé dans un état second. Il observa sa main droite, crispée en un poing serré. Le rouge du sang de ses victimes tâchait encore ses phalanges, et des marques violacées commençaient à apparaître tant il avait dû s’acharner sur certains d’entre eux. Il ne se souvenait même pas du moment où il en était venu aux poings, mais à en juger par les stigmates qui recouvraient ses mains, il n’avait laissé à ses assaillants aucune chance de s’en sortir.
Meurtrier.
L’Élite expira profondément pour chasser cette pensée de son esprit, recentrant son regard sur la chambre où Evanna et Grant conversaient. Mais même maintenant, sa fureur ne tarissait pas. La terreur viscérale qui s’était emparée de lui demeurait, elle aussi, tordant son estomac et l’oppressant si bien qu’il pouvait à peine respirer convenablement.
Comment avait‑il pu rester aussi maître de lui‑même face à ce monstre ?
Un monstre qu’il avait laissé partir.
Sa colère s’intensifia, envahissant chaque parcelle de son être. Il tenta de la maîtriser à nouveau mais déjà, elle le faisait trembler. Son esprit chavira de plus en plus dans les sombres abysses de son âme, imaginant sans relâche le jour où il le retrouverait et obtiendrait vengeance.
Il le ferait souffrir. Tellement souffrir qu’il le supplierait de le tuer.
Un claquement de porte le ramena brutalement à la réalité. Grant avait achevé sa discussion avec Evanna et l’avait rejoint dans la salle attenante. Cette dernière fixait maintenant le plafond d’un regard vide, comme amorphe.
— Dis‑moi que vous l’avez eu, je t’en prie.
Le silence qui s’ensuivit fut lourd et pesant, plus éloquent que n’importe quelle réponse. Il éclipsa totalement sa colère, laissant place à l'accablement.
— Mark et les autres sont encore à leur poursuite. Nous en saurons bientôt plus.
— Putain de merde, Grant, mais qu’est‑ce qui se passe ?
Son supérieur marqua un temps d’arrêt, les bras croisés sur sa poitrine.
— L’ASU était déjà en ville depuis plusieurs semaines, voire plusieurs mois.
— C’est impossible, le contredit Eliott. La capitale est sous haute protection depuis le début de la guerre. Sans compter toutes les interpellations qu’on a faites…
— J’ai repéré des tunnels reliant l’ancienne station de traitement des eaux usées à la forêt de Rosewood, lui notifia‑t‑il. Sarah enquête, mais il semble qu'ils aient utilisé l’ancien réseau des égouts de la ville haute pour circuler. C’est probablement de cette manière qu’ils ont pu kidnapper Evanna en novembre dernier. J'ai déjà mis une équipe sur le terrain pour tous les débusquer, ce n’est qu’une question de temps pour que les choses reviennent sous notre contrôle.
Grant fit une pause dans son explication, durant laquelle il sembla réfléchir.
— Même si l’ancien réseau des égouts ne desservait pas la ville‑basse, une équipe s’est elle aussi occupée de la passer au peigne fin, reprit‑il. Ils n’ont rien trouvé. Il semblerait que ce soit encore l’endroit le plus sûr pour elle. Plus sûr même que le QG, vraisemblablement…
— J’y crois pas, Grant, quelque chose cloche, s’insurgea Eliott. Ils étaient là, sous nos pieds, et ils n’ont rien fait avant ? Pourquoi ? Ils auraient pu mettre la ville à feu et à sang s’ils l’avaient voulu !
— Parce que faire tomber l’Académie ne les intéresse pas. Ils ne veulent qu’Evanna.
— Quoi, tu veux dire que… ?
Grant soupira, avant de décroiser les bras.
— Oui, confirma‑t‑il. C'est pour elle qu'ils nous ont déclaré la guerre. Voilà pourquoi ils n’ont pas agi avant, voilà pourquoi ils se sont servis d’Orson. Ils n’ont jamais rien cherché d’autre que de la récupérer, mais on les en a toujours empêchés jusque‑là. C’est pour cette raison que Thomas a pris Mia en otage. Il a dû remarquer que je le traquais. Ou alors l’ASU l’a prévenu, plus probablement, rectifia‑t‑il. Il n’avait aucun autre but que de m’attirer ailleurs pour pouvoir agir librement auprès d’elle. Ça, et le petit jeu malsain auquel il semble s’adonner avec moi… ajouta‑t‑il dans un souffle.
Eliott gesticula sur place, mal à l’aise. Il en avait oublié la présence d’un otage.
— Et cette Mia, elle va bien ? demanda‑t‑il pour se rattraper.
— Elle est saine et sauve, répondit son supérieur. Elle est en ce moment même en route pour chez elle, les poches un petit peu plus lourdes de quelques den.
Eliott arqua un sourcil et dévisagea son supérieur sans comprendre. Un sourire en coin avait étiré ses lèvres, avant de bien vite disparaître derrière son masque d’imperturbabilité. Devant eux, Evanna n’avait toujours pas bougé d’un iota, le regard perdu sur le plafond au‑dessus d’elle. Le cœur d’Eliott se souleva dans sa poitrine – de rancœur et d’autre chose.
— Tu peux pas la leur remettre, Grant… souffla‑t‑il.
— Je n’en ai jamais eu la moindre intention. Même si l’ASU ne semble pas en vouloir à l’Académie dans l’immédiat, nous ne connaissons rien de leurs intentions à long terme. Leur remettre Evanna pourrait les renforcer, surtout avec Anderson aux commandes. Et puis, pour le moment, nous les repoussons aisément aux frontières d’Ashford. Leurs abominations sont facilement identifiables. Puissantes, certes, mais leurs hôtes complètement obsédés. Il est donc simple de s’en débarrasser. Mais imagine seulement qu’ils mettent la main sur Evanna et arrivent à les perfectionner, reprit‑il sans lui laisser le temps de répondre. Ils pourraient se faufiler n’importe où sans qu’on les remarque, et agir à leur guise contre nous. Nous ne pouvons pas prendre ce risque. L’Académie ne peut pas prendre ce risque.
Grant avait beau lui avoir présenté un argumentaire de choc, Eliott avait la sensation que la raison pour laquelle il ne la leur remettait pas n’était pas là, mais il ne moufta mot.
— Contacte Breen et dis‑lui de se remettre au travail, lui ordonna‑t‑il. Nous devons absolument trouver la formule de synthèse de l’inhibiteur. Orson a eu l’extrême gentillesse de supprimer toutes ses données après les avoir transférées à l’ASU, ce qui nous oblige à tout recommencer.
Les poings d’Eliott se serrèrent malgré lui à la mention du scientifique. Comment Grant pouvait‑il rester aussi calme après ce qu’il avait fait ? Cette pensée finit de l’achever, mais il prit sur lui pour n’en rien montrer.
— Sarah pourrait pas essayer de récupérer les infos ? suggéra‑t‑il. Le piratage, c’est son domaine.
— Bonne idée. Mets‑la également sur le coup.
Eliott acquiesça avant de fixer un point indéterminé devant lui, le cerveau en ébullition. Son chef prenait la direction de la sortie quand il le héla :
— Et Orsby ?
— Il ne sera plus un problème.
Eliott se tourna vers lui, hésitant à poser la question.
— … Tu l’as tué ?
Grant resta silencieux. Dans la pénombre, seuls se distinguaient les contours de sa silhouette, se fondant dans l’obscurité avec une inquiétante ambiguïté.
— Je me charge de Thomas, finit‑il par lâcher. Il est primordial de découvrir ce qui le lie à l’ASU. Toi, occupe‑toi d’Evanna.
Quoi ? Non, certainement pas.
— Yann peut très bien le faire. Donne‑moi autre chose, allez, Patron…
Son directeur s’arrêta net, puis fit demi‑tour pour se poster devant lui, le regard plus sombre que jamais. Si sombre qu’Eliott ne pouvait même plus distinguer sa pupille de son iris.
— Elle a demandé après toi.
— J’ai aucune envie d’être avec elle, Grant, bordel. Elle…
Il ne termina pas sa phrase, son esprit se fermant de lui‑même pour éviter de repenser à toutes ces images écœurantes qu’il avait vues.
— Je ne suis pas en train de te demander ton avis, Eliott, rétorqua Grant. C’est un ordre direct, c’est ta mission. Le fait qu’elle ait demandé après toi est une aubaine, et je ne compte pas passer à côté de cette opportunité. De cette manière, on aura toujours un œil sur elle.
— Ramène‑la à Esperanza, alors, si tu veux juste qu’on ait un œil sur elle ! Elle sera en sécurité là‑bas, t’as dit que c’était l’endroit le plus sûr !
— Perkins.
Eliott rugit de frustration. Pourquoi lui infligeait‑il pareille horreur ? Ne pouvait‑il pas voir qu’il n’avait aucune envie de se retrouver avec elle ?
— Une dernière chose, lui notifia Grant avant de s’en aller. Étant donné les circonstances, j’ai rendu publics les évènements de Norfolk auprès de l’Élite. Quelque chose me dit que les choses ne seront plus jamais les mêmes, maintenant… ajouta‑t‑il dans un murmure. Au revoir, Eliott.
Eliott le regarda partir sans même répondre, l’œil mauvais. L’Académie était bien le dernier de ses problèmes, de même que l’ASU. Non, son problème à lui se trouvait sous ses yeux, derrière cette vitre.
Et il s’appelait Evanna.

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