Chapitre 29-1 (Eliott)

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D’après Josie, Grant avait exigé que sa protégée reste plusieurs jours à l’infirmerie et bénéficie d’un soutien psychologique. Mais à peine le directeur de l’Élite était‑il parti que la jeune femme avait tout refusé en bloc, mettant de nouveau à mal la pauvre femme. Pour la calmer, Eliott avait dû négocier. Il lui avait proposé – par le biais de l’infirmière – de la faire séjourner chez lui plutôt qu’à l’infirmerie, sous réserve qu’elle accepte de suivre le programme qu’on lui imposait et de respecter leurs ordres à la lettre.

Malheureusement pour lui, elle avait tout de suite accepté.

Naviguant à travers les dédales de couloirs, Eliott ouvrait la marche, Evanna sur ses talons. Il progressait lentement au rythme de la jeune femme, qui ne quittait pas ses pieds des yeux. Lorsqu’ils accédèrent enfin au dernier couloir menant à son appartement, son pas s’accéléra, désireux d’en finir au plus vite et de retrouver un semblant de solitude. Malheureusement pour lui, elle l’imita, sa main allant même jusqu’à timidement se glisser dans la sienne. Il la repoussa d’instinct, son cœur fermé ignorant son bond d’effroi et ses excuses balbutiées.

Enfin arrivé à destination, Eliott ouvrit la porte et se décala pour la laisser passer.

— Tu devrais te reposer un peu, lâcha‑t‑il en l’intimant de rejoindre le salon.

— Je… J’aimerais reprendre une douche…

Une vague d’amertume le piqua en plein cœur, mais il l’enfouit au plus profond de son âme avec le reste des sentiments qui l’animaient déjà.

— Bien sûr. Viens, suis‑moi.

Baignée par la douce lumière du soleil, la chambre d’Eliott semblait déjà les attendre, avec ses murs peints d’un bleu apaisant et son lit impeccablement fait. Il l’y fit patienter un moment alors qu’il se dirigeait vers la salle de bain, où il prépara des serviettes et vêtements de rechange. À son retour, la pièce avait été plongée dans la pénombre. Evanna relâcha brusquement les rideaux avant de se tourner vers lui, la tête baissée d’un air coupable. Sa main droite vint énergiquement frotter son bras gauche, déclenchant chez lui une nouvelle vague de rancœur.

— Prends le temps dont t’as besoin, se força‑t‑il à dire. S’il te manque quelque chose, je suis juste à côté.

Les yeux rivés au sol, Evanna répondit par un hochement de tête avant de se hâter jusqu’à la salle de bain. Eliott ne bougea pas d’un iota, le regard perdu sur la porte qui venait de se refermer sur elle. Il attendit que l’eau de la douche se mette à couler, avant de retourner jusqu’au salon d’un pas morne.

Les rayons du soleil n’offrant que peu d’opportunités à quiconque chercherait à se cacher, il s’employa à tirer les rideaux opaques avant de s’approcher du bar où ses bouteilles d’alcool étaient entreposées. En choisissant une au hasard, l’Élite la reposa presque aussitôt. Les images de ce qu’il avait vu se superposaient dans son esprit, alimentant une rage qui continuait toujours plus de grandir au creux de ses entrailles. Sa fureur ne l’engloutit totalement que lorsque son cerveau s’attela à lui rappeler qu’il aurait pu empêcher tout cela, si seulement il avait emmené Evanna loin de ce malade au lieu de la lui confier gentiment. Et en plus de la jeter dans la gueule du loup, il avait en prime laissé cet enfoiré s’échapper.

Ultime vague d’aversion.

— Merde !

Avec une brutalité depuis trop longtemps contenue, Eliott balança contre le mur toutes les bouteilles devant lui. Le fracas des éclats de verre résonna dans la pièce tandis qu’il retournait la table, se déchaînant sur tout ce qui se trouvait à portée de main. Les chaises volèrent en éclats, les meubles se brisèrent au sol, et les livres qui ornaient la cheminée tombèrent en cascade devant lui. Il fracassa violemment le miroir qui la surplombait, happé dans les abysses d’une colère noire et dévastatrice.

Des coups frappés à la porte le tirèrent brusquement de sa fureur débridée. Il se redressa, les yeux rivés sur ses jointures ensanglantées parsemées d’éclats de verre. Quelqu’un entra sans autorisation. Des pas se rapprochèrent jusqu’à laisser apparaître la silhouette de Yann, et avec lui les contours d’un salut qu’Eliott n’espérait plus.

Oui, tout n’était pas perdu.

Il avait encore une chance d’expier ses péchés.

— Merci d’être venu.

Son ami inspecta la représentation de sa colère en silence, avant de le gratifier d’un regard désolé. Eliott l’ignora, se contentant de ramasser son sac à dos pour y regrouper ses affaires.

— Qu’est‑ce que tu fais ? s’étonna son partenaire.

— Tu sais très bien ce que je fais, rétorqua‑t‑il en refermant son sac. Elle prend une douche, mais elle devrait avoir bientôt fini. Il faut qu’elle se repose, ajouta‑t‑il, attrapant cette fois son arme pour en vérifier le chargeur. Ne la lâche pas d’une semelle, sinon, c’est moi qui te tue.

Eliott planta son regard dans celui de son ami, espérant lui faire comprendre sa détermination.

— S’il lui arrive le moindre truc…

— C’est toi qui devrais rester auprès d’elle, Elio…

— Si tu crois une seule seconde que je vais le laisser s’en tirer comme ça, c’est mal me connaître, cracha‑t‑il passant la lanière de son sac autour de son bras.

— Elle a besoin de toi, Eliott.

— Honnêtement, Yann ? Non. Je doute qu’elle ait besoin de quelqu’un comme moi.

Le silence retomba lourdement entre eux. Les lèvres d’Eliott s’arrondirent de stupeur, réalisant enfin ce qui, en plus de le mettre hors de lui, le dégoûtait autant : il n’était pas différent de cet enfoiré. Tout comme lui, il avait joué avec elle et l’avait réduite à un état de complète servitude, dans le seul et unique but de prouver qu’il ne tenait pas à elle. Alors que c’était assurément tout l’inverse. Il tenait à elle, plus qu’à n’importe qui.

Lentement, sa colère se mua en une affliction déchirante.

— Je… J‑Je peux pas rester ici, je peux juste pas, reprit‑il d’une voix tremblante, et il se surprit à réprimer un sanglot qui remontait le long de sa gorge. Je peux pas rester avec elle, Yann. Pas après ce qu’il lui a fait. Pas après…

Pas après ce que je lui ai fait.

— Eliott…

Complètement chamboulé, l’interpellé se redressa de la table sur laquelle il s’était lamenté. Yann pointait discrètement du doigt en direction de la chambre. Le cœur d’Eliott se serra lorsqu’il y aperçut Evanna, ses cheveux humides tombant négligemment le long de ses épaules. Ses yeux étaient baissés sur ses pieds, noyés par l’ampleur du jogging qu’il lui avait laissé. Elle avait enfilé une de ses chemises, sous laquelle sa main droite venait énergiquement frotter son bras gauche.

Les épaules de la jeune femme se soulevèrent une première fois, avant que d’autres sanglots ne viennent les secouer. Elle lâcha son bras pour poser ses deux mains sur sa bouche, tentant désespérément de réprimer les pleurs qui menaçaient de la noyer.

— Je… J‑Je suis désolée, Eliott, arriva‑t‑elle à articuler entre deux soubresauts. Je suis tellement… tellement désolée, s’effondra‑t‑elle au sol. Je ne pouvais rien faire, je… j‑je t’en prie, ne m’en veux pas, j’ai vraiment essayé de… Ne me déteste pas, je t’en prie…

Les pleurs reprirent de plus belle, et Eliott la dévisagea avec des yeux ronds. Il resta là, immobile, à la contempler sans pouvoir prononcer le moindre mot.

— Evanna, arrête ça, je t’en prie, la rassura Yann en prenant un pas vers elle, mais il s’arrêta net de peur de la brusquer. Personne ici ne t’en veut de quoi que ce soit. Rien de tout ce qui est arrivé n’est de ta faute… On est là pour toi, Evy. Tout va bien se passer.

Evanna releva la tête vers lui, puis la hocha faiblement. Les hoquètements se firent moins nombreux, et les larmes cessèrent peu à peu de briller dans son regard doré. Eliott, lui, ne pouvait simplement pas détourner son attention d’elle. Il analysait en boucle ses paroles sans être capable, s’il en saisissait le sens, de les comprendre. Comment pouvait‑elle se sentir coupable de quoi que ce soit ? Elle n’était rien d’autre qu’une victime ici, et le fait qu’elle place la perception qu’il avait d’elle avant ses propres sentiments le dépassait complètement.

Puis, tout s’illumina. Comme une vague de clarté envahissant son esprit, les pièces du puzzle s'imbriquèrent avec une évidence implacable. En tentant une nouvelle fois de l’éloigner de lui, il n’avait rien fait d’autre que de renforcer ce sentiment de honte et de dégoût qu’elle éprouvait déjà.

— Désolé, s’excusa Yann.

— Quoi ?

— C’est toi qui aurais dû dire ça.

Eliott reporta son attention sur la jeune femme. C’était vrai, il aurait dû être celui qui la rassurait. Il s’était toujours convaincu qu’il la repoussait pour la protéger, mais il n’avait en réalité fait que de se protéger lui-même. Mais fuir avait toujours été inutile, il le comprenait désormais. C'était ce que Yann avait tenté de lui faire comprendre. Car depuis le jour où il s’était mis en tête de la tenir loin de lui, il n’avait rien fait d’autre que de se noyer dans un torrent dont il n’avait jamais eu aucune chance de réchapper.

— Yann… Je viens de l’avoir, mon déclic.

Un silence assourdissant les recouvrit. Son ami soupira, sa main trouvant son épaule.

— J’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances, mon pote…

Lentement, Eliott se tourna vers lui et ancra son regard au sien.

— Fais‑moi payer cet enfoiré, Yann.

— Compte sur moi.

Son ami leur adressa un dernier coup d’œil, puis quitta la pièce. S’approchant prudemment, Eliott s'agenouilla aux côtés d’Evanna. Elle semblait minuscule dans ses vêtements trop larges, perdue dans un océan de honte et de culpabilité.

— Princesse…

Il attendit patiemment qu’elle relève la tête, mais elle s’y refusa. Les yeux obstinément rivés au sol, elle continuait de frotter son bras avec une intensité douloureuse à regarder.

— Je vais te prendre dans mes bras, d’accord ?

Les bras tendus vers elle, Eliott les glissa doucement autour de ses épaules, guettant un mouvement de recul qui ne vint jamais. Il la serra contre son cœur, espérant qu'elle y trouverait ce réconfort qu’elle avait autrefois trouvé dans les bras de son frère.

Son corps restait tendu contre le sien, mais après quelques instants, elle s’y abandonna enfin. Sa tête se posa contre son torse dans un soupir de bien‑être, l'une de ses mains glissant sur son cœur pour le sentir vibrer sous sa paume. Ils restèrent ainsi un long moment, jusqu’à ce qu’elle se détache de lui pour se plonger dans son regard.

— Merci… murmura‑t‑elle dans un souffle.

Avec précaution, Eliott la prit dans ses bras. Un petit couinement de surprise lui échappa, mais elle se laissa faire tandis qu’il l’amenait dans la chambre pour la déposer sur son lit.

— Tu devrais te reposer un peu, d’accord ? suggéra‑il en s’asseyant à ses côtés, sa main repoussant doucement une mèche de ses cheveux qui recouvrait son visage.

Elle ne répondit rien, se contentant de le scruter si intensément qu’il s’en sentit mal à l’aise. Elle commença à déboutonner sa chemise, son regard doré ancré au sien alors qu’elle se dévêtait toujours plus.

— Qu’est‑ce que tu fais ? l’en empêcha‑t‑il en attrapant sa main.

— Je veux que tu restes avec moi, murmura‑t‑elle d’une voix tremblante. Je ferais n’importe quoi pour ça. De toute façon, mon corps ne m’appartient déjà plus, alors…

Cette réflexion lui brisa le cœur. Il s’égara un moment dans la douceur torturée de ses traits, avant de remarquer qu’elle avait repris sa tâche là où elle l’avait laissée.

De nouveau, sa main attrapa la sienne.

— Ce n’est pas ce que tu veux, et tu le sais, Princesse, la gronda‑t‑il alors que ses yeux s’emplissaient de larmes. Et c’est pas grave, parce que tu sais quoi ?

Laissant ses paroles en suspens, Eliott se leva et se dirigea vers sa commode. Il en sortit une petite boîte cirée dans laquelle il glissa le collier de nacre, avant de retourner auprès d’elle.

— Parce que ce n’est pas ce que je veux non plus… murmura‑t‑il.

Il ouvrit la petite boîte devant elle, guettant sa réaction. Dans un mélange de curiosité et d’appréhension, Evanna se pencha en avant, tendant une main tremblante dans sa direction lorsqu’il l’encouragea à en récupérer le contenu.

— Qu’est‑ce que…

Si ses sourcils se froncèrent d’incompréhension, son regard, lui, s’illumina d’émerveillement devant la beauté irisée de la pierre. Il la récupéra de ses mains avant de l’aider à se retourner, et elle releva ses cheveux pour lui faciliter l’accès à son cou.

— Et voilà…

Déposant un léger baiser sur son épaule, Eliott la tira doucement en arrière, de telle sorte qu’elle lui tomba dans les bras. Elle laissa échapper un cri de surprise, si spontané que son cœur s’emplit immédiatement de joie. Elle ferma les yeux, un sourire timide aux lèvres tandis qu’il lui murmurait à l’oreille une vérité simple qu’il avait pourtant eu tant de mal à découvrir :

— Rien ni personne sur cette planète qui ne m’éloignera plus de toi, Princesse.

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