Chapitre 30 (Evanna)

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6e mois de l’an 28 – Région de Mosley

En ce doux lundi printanier, la lueur d’un soleil d’été s’immisçait à travers les rideaux entrouverts de la chambre d’Evanna. Elle ouvrit les yeux avec lenteur, les cils encore lourds des songes qui s’étaient emparés de son esprit. La crinière de feu d’Eliott lui apparut bien vite, surplombant un visage endormi qui s’enfonçait dans son oreiller avec paresse.

Comme à chaque fois qu’elle l’admirait dormir, Eliott semblait serein. Dans ces moments‑là, le masque d’Élite qu’il s’évertuait à porter tombait. Il n’y avait plus de nonchalance sur son visage, de légèreté, ni même de malice inquiétante. Seulement une innocence pure et presque enfantine, dévoilant une vulnérabilité qui la captivait.

Un soupir de bonheur glissa entre ses lèvres alors qu’elle s’étirait, chassant le sommeil qui persistait. Le tic‑tac régulier de son réveil ponctuait le calme ambiant, et elle se décida à y jeter un coup d'œil vitreux.

Six heures moins le quart.

Comme ils avaient regardé les étoiles une bonne partie de la nuit, Evanna décida de leur octroyer un répit supplémentaire. Tâtant sa table de nuit à la recherche de son réveil, elle en désactiva l’alarme avant d’aller se blottir contre le corps brûlant de son Élite. Il l’attira naturellement à lui en dormant, le baiser qu’il déposa dans ses cheveux lui arrachant un gémissement de bien‑être qui lui fit fermer les yeux.

Lorsqu’elle les rouvrit, Evanna ne se trouvait plus dans les bras d’Eliott mais devant lui, et elle constata bien vite qu’elle avait dû se rendormir. Doucement, il s’approcha de son visage pour venir caresser le bout de son nez avec le sien.

— Bonjour, Princesse…

Evanna ne chercha même pas à retenir le gémissement de plaisir qui glissa hors de ses lèvres. Il s’éloigna d’elle pour mieux la regarder mais elle grommela, passant instinctivement ses bras autour de son cou pour le retenir. Un rire amusé lui échappa, si empreint d’insouciance qu’elle le serra un peu plus contre elle pour l’entendre encore.

D’humeur joueuse, Eliott la bascula sur le dos et la surplomba, son souffle brûlant se mélangeant au sien. Il la taquina un instant, se reculant lorsqu’elle tentait de l’embrasser juste pour le plaisir de voir ses yeux le supplier. Puis, enfin, il le lui accorda.

Les lèvres de l’Élite avaient peut‑être capturé les siennes mais ses mains, elles, restaient fermement ancrées autour de son visage. Comme à son habitude, Eliott se retenait de la toucher. Evanna ne lui avait pourtant jamais rien demandé, et elle n’avait pas les mots pour lui dire à quel point elle appréciait cela. Il se montrait patient, compréhensif, et n’acceptait d’elle que ce qu’elle était prête à lui donner.

Mais aussitôt avait‑elle eu cette réflexion que ses baisers se firent plus mordants, comme pour la faire mentir. Ses mains enserrèrent la taie d’oreiller et sa respiration se saccada, se mêlant à la sienne avec avidité. Il l'embrassa plus profondément encore, la plongeant malgré lui dans des souvenirs qu'elle essayait toujours par‑dessus tout d'oublier. Tout son corps se tendit sous le sien et elle se retrouva incapable de bouger, paralysée.

Réprimant le haut‑le‑cœur qui s’emparait d’elle, Evanna lui rendit ses baisers en tentant désespérément de déloger la boule qui grossissait dans son estomac. Elle devait y arriver. Elle devait franchir le cap. Il n’est pas lui, il n’est pas lui… se répéta‑t‑elle en boucle. Non. Il n’est pas… Caleb, se força‑t‑elle à penser. Il n’est pas Caleb. Il n’est pas Caleb. Il n’est pas…

Portée par ce mantra, Evanna retrouva peu à peu le contrôle de son corps. Les images s’évaporèrent lentement, effaçant de son esprit les murs aseptisés du laboratoire pour mettre en exergue ceux de sa chambre. Elle se concentra sur l’odeur d’Eliott, sur son goût, sur la chaleur de sa peau contre la sienne, toutes ces choses qu’elle aimait et qui lui murmuraient que tout allait bien et qu’il n’était pas… Caleb.

Mais le corps de son Élite se tendit subitement au‑dessus du sien. Il se pressa instinctivement contre elle, si empli de désir qu'elle pouvait désormais le sentir se dresser entre ses jambes. Sa main gauche se détacha de l’oreiller et glissa le long de sa cuisse, où elle termina sa course…

« C’est bien, tu commences enfin à aimer ça… »

— Eliott, non ! sanglota‑t‑elle en se débattant.

L'Élite se redressa d’un mouvement, clignant des yeux comme s’il cherchait à se reconnecter à la réalité. D’abord arrondis par la surprise, ils s’emplirent pourtant bien vite de regret.

— Merde, désolé, s'excusa‑t‑il d'une voix encore enrouée par le désir. Non, non, non… Désolé, putain… répéta‑t‑il dans une complainte. Je suis tellement désolé, bordel.

Evanna ne répondit rien, préférant s'emmitoufler dans ses draps pour se cacher. Elle lui tourna le dos, luttant de toutes ses forces pour ne pas laisser les sanglots qui lui enserraient la gorge s’échapper. Ce n’était plus la panique qui la faisait agir ainsi, mais la culpabilité. La culpabilité de l’avoir, une nouvelle fois, repoussé. Le regret de ne pas être capable de surmonter ses démons et de lui donner ce qu’il attendait d’elle.

Derrière elle, les draps se froissèrent. Elle patienta, la boule au ventre, le moment fatidique où un poids se dégagerait du lit, et où il la quitterait pour de bon. Mais rien ne vint. Au contraire, le corps d'Eliott se rapprocha du sien, à distance raisonnable, et un bras hésitant l'enveloppa avec douceur.

À la recherche de réconfort, Evanna se recula pour le sentir davantage contre son dos. Il soupira de soulagement, dégageant quelques mèches de ses cheveux pour caler sa tête dans le creux de son cou.

— Je suis désolé, Princesse…

— Non, je suis désolée… renifla‑t‑elle. Je…

— Chhht, la coupa‑t‑il en la serrant un petit peu plus dans ses bras. Si tu finis cette phrase, je te jure que tu vas le payer.

Laissant échapper un petit rire discret, elle ferma les yeux pour profiter de cette quiétude retrouvée. Son Élite se montrait tellement compréhensif et respectueux qu'elle en aurait, à cet instant, hurlé de bonheur si elle l’avait pu. Mais elle ne le pouvait pas. Car en bas, Hassan rôdait déjà, à l’affût.

Lorsque Evanna était rentrée à Esperanza, son colocataire avait formellement interdit à Eliott de mettre les pieds chez eux, si bien qu’ils avaient dû user de subterfuges pour le faire rentrer en douce. Souvent – tout le temps même –, ce subterfuge portait le nom de « fenêtre de la chambre ». Cette situation était à double tranchant. Elle adorait l'idée de vivre dans le secret, mais elle détestait voir Eliott s'éclipser par la fenêtre au beau matin, avant que tout le monde ne se réveille.

— Reste avec moi, aujourd'hui, décréta‑t‑elle alors qu'il lui effleurait le cou de son souffle brûlant.

Les caresses cessèrent net, signe qu’il avait esquissé un sourire.

— Et qu'est‑ce qu'on ferait ? demanda‑t‑il.

— On resterait cachés toute la journée sous les draps, lança‑t‑elle en réfléchissant à toute vitesse. Et le soir venu, on s'éclipserait par la fenêtre pour aller regarder les étoiles, comme cette nuit…

— C'est un programme très tentant, s’amusa‑t‑il en déposant un baiser sur son épaule. Mais tu fais quoi des gamins dont tu t'occupes ?

— Simple détail technique, assura‑t‑elle en les balayant d’un simple geste de la main.

Eliott se mit à rire si fort qu'elle se retourna vivement pour poser sa main sur sa bouche.

— Chhhhht, le réprimanda‑t‑elle d’un air sévère.

L’Élite se tut instantanément, son regard brillant d’une culpabilité presque enfantine. Cette image l’attendrit tellement qu’elle pouffa à son tour, avant de retirer sa main et d'y déposer ses lèvres à sa place.

— Désolé, chuchota‑t‑il d'un air adorablement coupable, ses cheveux en désordre.

Ils gloussaient tels des enfants soucieux de se faire prendre quand la voix d'Hassan les sortit tous deux de la bulle qu'ils s'étaient créée.

— EVANNA !

Grognant de frustration, la jeune femme consulta l'horloge : sept heures dix. Habituellement, Eliott s'éclipsait à six heures quinze maximum, bien avant que tout le monde se réveille. Au‑dehors de sa chambre, les marches de l'escalier craquaient à mesure qu'Hassan les gravissait. Eliott se leva d’un bond, et elle le regarda enfiler son t‑shirt et récupérer toutes ses affaires. Il s'ébouriffa rapidement les cheveux, avant de se pencher vers elle pour l'embrasser.

— Désolé, Princesse, ça sera pour une autre fois, murmura‑t‑il. À ce soir.

Il lui offrit un dernier baiser avant de se diriger vers la fenêtre. Il l’ouvrit d’un geste assuré, balança son sac en contrebas, puis descendit agilement le long de la corniche après lui avoir lancé un dernier clin d’œil. Les lèvres d’Evanna s’étirèrent en un nouveau sourire. Elle mordilla sa lèvre de bonheur, avant de se laisser retomber en arrière.

*

Les semaines passaient et se ressemblaient toutes. Evanna ne savait dire si elle appréciait la routine dans laquelle elle était plongée – elle lui rappelait la vie qu’elle menait à Sadell avant qu’on ne la déracine. Mais les évènements de l’année écoulée avaient été si éprouvants que retrouver un semblant de normalité lui avait été nécessaire, voire vital.

Kaz avait raison, finalement… pensa‑t‑elle lorsque les paroles du directeur de l’Élite, prononcées à son arrivée à Mosley, résonnèrent dans son esprit. Il est temps de vivre une vie normale.

Evanna passait ses journées à s’occuper des enfants de l’école‑orphelinat, ses soirées avec Mila et Hassan, et ses nuits avec Eliott. Elle n’avait pas revu Yann depuis le jour où il s’était lancé à la poursuite de… Caleb, se força‑t‑elle à penser. Son ami lui manquait terriblement. Pourtant, elle s’estimait heureuse que cette mission lui ait été confiée à lui plutôt qu’à Eliott. Quant à Kaz, il était lui aussi aux abonnés absents. Elle le savait pourtant dans les environs, mais Eliott ne cessait de lui dire qu’il était débordé et qu’il n’avait pas le temps. Evanna avait beau être naïve, elle n’en était pas pour autant stupide. Son comportement ne voulait dire qu’une chose : il ne voulait pas avoir affaire à elle. Aussi avait‑elle définitivement fait une croix sur l’idée de le revoir.

La jeune femme attrapa négligemment les quelques notes en vrac qui traînaient sur son bureau, avant de les laisser retomber tout aussi vite. Depuis que l’homme qu’elle avait autrefois considéré comme un ami les avait trahis et lui avait infligé pareille torture, elle n’avait plus eu le cœur de se plonger dans ses recherches. Elle les avait tout simplement abandonnées, au même titre que ses espoirs de secourir un jour ses parents ou de découvrir ce qui était arrivé à Thomas.

Aussitôt, la culpabilité s’empara d’elle.

— Evy ?

L’interpellée se retourna en sursautant, extirpée de ses pensées déprimantes. Eliott, occupé à enfiler sa veste, arborait un air léger, mais ses sourcils froncés et ses yeux bleu azur laissaient entrevoir son inquiétude. Peut‑être l’avait‑il interpellée à plusieurs reprises avant qu’elle ne l’entende.

— Tout va bien, le rassura‑t‑elle en passant ses bras autour de son cou. Toujours pas parti ? s’étonna‑t‑elle en se penchant pour regarder l’heure. Encore un peu et on va finalement la faire, notre fameuse journée sous les dra…

Elle ne termina pas sa phrase, son sourcil arqué. L’air soucieux de son Élite n’avait toujours pas quitté son beau visage, ses doigts tapotant nerveusement sa hanche. Ce n’était pas la première fois qu’il agissait ainsi. Le fait de ne pas se voir assigner de missions lui pesait de plus en plus, et même s’il avait la délicatesse de ne pas le lui dire, elle avait bien compris qu’il aurait préféré se lancer à la poursuite de Caleb en compagnie de Yann, plutôt que de rester auprès d’elle à ne rien faire. Déposant ses lèvres sur les siennes, elle lui murmura :

— Dis‑moi ce qu’il y a…

— Rien, c’est juste que …

Il ferma les yeux et soupira, hésitant. Son front se colla au sien, son étreinte se resserrant autour de sa taille dans l’espoir de la sentir plus près encore. En signe d’encouragement, Evanna déposa un nouveau baiser sur ses lèvres. Il rouvrit les yeux pour se plonger en elle, puis souffla avec force pour se donner du courage.

— OK, Evy, faut que j’te dise quelque cho…

Il ne termina pas non plus sa phrase, la porte de la chambre s’ouvrant à la volée.

— Evy, la commémoration de la Scission est dans deux semaines, je pourrai t’emprunter ta… Oh.

Le souffle d’Evanna se libéra lorsqu’elle reconnut la voix de Mila, et elle se détacha d’Eliott pour tirer son amie à l’intérieur. Cette dernière protesta mais elle l’ignora, jetant un rapide coup d’œil dans le couloir avant de refermer précipitamment derrière elles.

— Milly, je…

Evanna se stoppa net lorsqu’elle aperçut son amie en pleine discussion silencieuse avec Eliott. Les deux jeunes gens marmonnaient des paroles incompréhensibles, ponctuant leurs paroles par des gestes amples et brusques avant d’interrompre leur échange lorsqu’ils la remarquèrent.

— Euh ?

— C’est bon, elle dira rien, lâcha Eliott. Pas vrai, euh… comment tu t’appelles, déjà ?

— Mila, bougonna son amie en croisant les bras sur sa poitrine.

— Mila, voilà, répéta‑t‑il en la gratifiant d’un coup d’épaule qui la fit valser.

Evanna dévisagea son amie dans l’attente d’une confirmation, mais elle ne lui en offrit aucune.

— Milly, je t’en prie…

— Tu me demandes de lui mentir, Evy, s’offusqua‑t‑elle.

Le rire d’Eliott s’éleva dans les airs, s’éteignant presque aussitôt lorsqu’il réalisa qu’on aurait pu l’entendre. Mila lui lança un regard noir, avant de reporter son attention sur elle. Elle semblait hésiter, et après tout, c’était normal. On lui demandait de couvrir un homme qu’Hassan détestait tout particulièrement, et elle n’avait aucune envie de mentir à l’homme qu’elle aimait.

Evanna se demandait ce qu’elle ferait si leurs rôles étaient inversés lorsque son amie s’approcha doucement et prit ses mains dans les siennes.

— Tu es sûre de ce que tu fais, Evy ? demanda‑t‑elle de son air sérieux et protecteur.

Elle hocha la tête avec assurance, et son amie baissa les yeux.

— Je suis vraiment désolée de te demander ça, Milly. Je sais que c’est horrible de ma part, mais Hassan ne doit absolument pas l’apprendre. Je t’en prie…

Mila soupira, puis finit par acquiescer. Derrière elle, Eliott lui demanda par des signes discrets s’il pouvait s’en aller, et elle l’y autorisa par un geste ample de la main. Il hocha la tête, lui envoyant un baiser avant d’ouvrir la fenêtre et de jeter son sac en contrebas.

— Eh, attends ! le retint‑elle. Ce truc que tu voulais me dire…

Eliott pinça les lèvres et jeta un coup d’œil hésitant en direction de Mila. Il reporta son attention sur elle, avant de balayer le sujet d’un geste de la main en riant.

— Rien, c’était pas important, Princesse, on verra plus tard. À ce soir !

L’Élite ayant disparu avant qu’elle ne puisse répondre, Evanna se retourna vers Mila. Elle avait le regard porté sur ses pieds, comme préoccupée.

— Qu’est‑ce que tu voulais, sinon ?

— Oh, euh, rien, laisse tomber, marmonna son amie.

Evanna se mordit l’intérieur de la joue. D’un naturel joyeux et exalté, Mila avait toujours le teint lumineux et des yeux pétillants d’enthousiasme, si bien que le visage fermé et terne qu’elle lui servait en ce moment‑même l’inquiéta. L’avait‑elle cassée ?

— Milly, je…

— Hassan m’aime plutôt bien, non ? la coupa‑t‑elle en relevant la tête.

Surprise, Evanna acquiesça en silence. Son amie se dirigea vers son lit pour s’y asseoir, les yeux rivés sur ses doigts qu’elle trifouillait.

— Tu crois qu’il penserait quoi de moi, s’il apprenait que je lui ai menti ?

— Eh bien… il serait probablement déçu, au premier abord, lâcha‑t‑elle après avoir pris la décision d’être honnête. Mais il le comprendrait par la suite, je pense, après avoir réalisé que tes raisons étaient nobles. C’est un homme intelligent, tu sais. Et d’une grande gentillesse.

À en juger par la tête de son amie, sa réponse ne lui convenait pas. Evanna grimaça de déconvenue. Mais à l’instant où elle allait revenir sur ses paroles et lui en fournir de plus réconfortantes, un rire cristallin s’échappa des lèvres de Mila. Son regard pétillant chassa les ténèbres qui s’y étaient installées, pour ne laisser sur son visage qu’un teint éclatant et une bonne humeur à toute épreuve.

— Tu as raison, Evy, la remercia‑t‑elle en l’enlaçant. Surtout qu’il y a un sujet beaucoup plus grave que ça à traiter, ajouta‑t‑elle plus gravement.

— Lequel ?

Les lèvres de Mila s’étirèrent en un sourire malicieux.

— Je veux tout savoir sur vous deux !

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