Chapitre 31 (Evanna)
7e mois de l’an 28 – Région de Mosley
Les rues de la ville‑basse étaient bondées en cette fin de matinée estivale. Tout le monde s’affairait à rejoindre le mausolée pour la commémoration annuelle de la Scission, et la foule pullulait sur la grand‑place. Assis à leur table favorite du bar‑café, Evanna, Mila et Hassan avaient décidé de flâner un peu avant de s’y rendre.
— Elle viendra pas, lâcha Hassan.
— Mais si, elle viendra j’te dis.
Au moment où Evanna avait prononcé ces paroles, une jeune femme s’arrêta au niveau de la fontaine centrale. Un homme, qui consultait régulièrement sa montre depuis leur arrivée, releva la tête vers elle et se leva d’un bond pour la saluer.
Fière de sa victoire, Evanna attrapa le billet que lui tendait Hassan, grognon. Balayant la scène pour s’assurer qu’une autre victoire n’était pas à déclarer, son regard se posa sur une femme d’une quarantaine d’années, furibonde, arrêtée devant une grand-mère qui s’époumonait pour qu’on l’aide à retrouver son chat. Grognant de frustration, la jeune femme rendit tout aussi vite le billet à Hassan, qui le récupéra en ricanant.
— Et un point pour la grand‑mère, chantonna‑t‑il gaiement.
— Ex æquo.
— Vous êtes horribles, s’offusqua Mila.
— Oh, j’t’en prie Milly, nan ? se défendit Evanna.
— Eh, regardez ! les interrompit Hassan. Y’a du nouveau de ce côté‑là !
À la terrasse du bar d’en face, un homme épiait la table voisine, à moitié dissimulé derrière un journal. Il jetait des coups d’œil vers un groupe d’amis attablés non loin, sur le départ après une longue discussion animée. Evanna avait parié sur la jeune femme blonde dont la crinière ondulait au rythme de ses rires. Hassan, lui, sur la petite rousse à l’air réservé, et…
— C’est pas vrai… murmura son ami.
Leur homme, qui s’était levé, feignit de trébucher et se rattrapa in extremis à la table. Mais ce ne fut ni la blondinette ni la petite rousse qui s’exclama en le reconnaissant. Ce fut l’un des hommes du groupe, jusque-là silencieux et revêche. Evanna resta bouche bée, puis échangea un regard choqué avec Hassan. D’un air bougon, ils sortirent tous deux un billet qu’ils tendirent à Mila. Leur amie les attrapa en prenant soin d’éviter leurs regards, les joues rougissantes.
— C’était bien la peine de nous faire la morale, maugréa Evanna.
Mila rangea les billets dans son sac avec toute la retenue que lui imposait la honte d’avoir, elle aussi, participé à leur petit jeu. Un léger sourire vint néanmoins étirer ses lèvres, avant qu’Hassan ne reprenne la parole.
— Bon, allez, fini de jouer ! C’est bientôt l’heure, mesdemoiselles.
Alors qu’elle le regardait se diriger vers le comptoir, l’attention d’Evanna fut happée par la main de Mila qui se posa sur son bras. Ses doigts s’y agrippaient avec une nervosité inhabituelle, assez pour qu’elle s’en inquiète aussitôt.
— Ça va pas ?
— Si, si, ça va, Evy, t’inquiète pas. C’est juste que… Hum… En fait, j’ai un service à te demander, finit‑elle par lâcher, les joues de plus en plus rouges.
— Tu veux y aller seule avec Hassan ?
Surprise, son amie la dévisagea un instant avant que tout son visage ne s’empourpre. Mila baissa instantanément les yeux, et Evanna pouffa de rire face à son attitude. Tant de gêne ne lui ressemblait pas. Et pourtant elle était là, devant elle, triturant ses doigts et gesticulant sur sa chaise comme une adolescente.
— Bon dieu Milly, j’ai cru que tu me le demanderais jamais !
— Ça ne te dérange pas ?
— Bien sûr que non, voyons !
Au contraire – mais elle se garda bien de le lui dire – cela l’arrangeait. Evanna attendait cette commémoration avec impatience depuis le jour où elle en avait entendu parler. Pour Mila et Hassan, ce n’était qu’une fête. Pour elle, c’était l’occasion d’obtenir des réponses, ou du moins de se recentrer sur ses croyances les plus profondes. Aussi préférait‑elle déambuler seule dans les allées sinueuses du mausolée plutôt qu’en compagnie de ses amis, qui ne prendraient jamais autant qu'elle au sérieux ce qu’ils y découvriraient.
— Amusez‑vous ! reprit‑elle avec entrain.
— Tu es sûre… ?
— Sûre de chez sûre.
À sa plus grande surprise, Mila se jeta dans ses bras et l’enlaça si fort qu’elle en eut le souffle coupé. Pendant un instant, elle crut même l’entendre sangloter.
— Aïe, oh, euh… eh bien…
— Merci, Evy… Je t’aime, tu sais.
— Moi aussi, Milly. Je suis si heureuse de t’avoir.
Son amie ne répondit rien. Evanna crut déceler une pointe de tristesse dans ses yeux, mais son regard retrouva bien vite son enthousiasme habituel.
— Allez c’est parti ! lança Mila en se levant d’un bond. À ce soir, Evy, merci encore. Et sois prudente, d’accord ? Je te fais confiance sur celle‑là.
Après que ses amis eurent quitté le bar, Evanna flâna un moment dans les rues d’Esperanza. Elle décida de rejoindre le mausolée en début d’après‑midi, s’attendant à ce que la queue se soit un peu résorbée mais la foule affluait encore devant les remparts. De là où elle se trouvait, elle pouvait entendre les cris des enfants et les rires des piétons qui musardaient. Mais bien que l’idée de les imiter fût alléchante, ce qui l’intéressait, elle, était de visiter le mausolée… pas de poireauter devant pendant des heures.
La jeune femme n’attendit pas moins de cinq minutes avant de souffler d’exaspération, se hissant sur la pointe des pieds pour regarder par‑delà les têtes qui s’amassaient devant elle. Agacée, elle attrapa son téléphone en grommelant.
— Allô oui, bonjouuuur ! chantonna‑t‑elle gaiement.
— Tu sais au moins que je travaille, Princesse ?
— Oui, c’est justement pour ça que je t’appelle…
Quelques minutes plus tard, Evanna vit Eliott redescendre la file du poste de contrôle. Il était indécemment séduisant dans son uniforme de l’Élite. Cheveux roux en bataille, sourire malicieux, démarche dégingandée, tout en lui respirait une désinvolture presque insolente… jusqu’à son arme. Là, chaque geste devenait précis, maîtrisé, empreint d’une familiarité respectueuse qui trahissait l’expérience. Un contraste troublant qu’Evanna ne put qu’admirer.
— Tu profiterais pas un peu de ta position ? la taquina‑t‑il en arrivant devant elle.
Evanna leva la main devant son visage et rapprocha ses doigts de quelques centimètres à peine. Il secoua la tête en riant, mais son regard se durcit presque aussitôt tandis qu’il balayait les alentours. Ses sourcils se froncèrent, et une ombre d’inquiétude vint assombrir son beau visage.
— Où ils sont ? grogna‑t‑il d’un air revêche.
— T’inquiète pas, je risque rien, le rassura‑t‑elle. Ils avaient simplement envie de passer un peu de temps ens…
— Je me contrefous qu’Hassan veuille se taper Mila, aboya‑t‑il. Ils avaient pas à te laisser seule. Ils se foutent de moi ou quoi ?!
Evanna baissa la tête d’un air contrit, trifouillant ses mains face à la colère de son Élite. Elle détestait par‑dessus tout l’énerver, et plus encore l’inquiéter. Pourtant, il n’avait aucune raison d’avoir peur. L’armée académique elle‑même avait été chargée de la sécurité de l'événement, sans oublier qu’une bonne moitié de l'Élite avait été déployée, elle aussi.
— Eh…
La main d’Eliott vint doucement lui relever le menton, la forçant à se plonger dans son regard azuré. La mine penaude, il semblait regretter de s’être ainsi emporté, et il déposa sur ses lèvres un baiser si délicat qu’elle s’en sentit immédiatement transportée.
— Désolé de m’être énervé… Allez, viens avec moi.
Evanna se laissa emporter et ils remontèrent ensemble la file du poste de contrôle.
— Bon, je dois y retourner, Yann m’attend.
— Yann est là ?!
— Toute l’Élite est là, Princesse. Pourquoi tu crois que je suis sur le point de te laisser vagabonder toute seule ? ajouta‑t‑il d’un air malicieux.
Effectivement, tout autour, l’uniforme bleu nuit des membres de l’Élite constellait la foule. À quelques dizaines de mètres derrière Eliott, Evanna reconnut même le carré blond plongeant de Jade, d’ailleurs occupée à les dévisager plutôt qu’à travailler.
— Ne t’inquiète pas, je serai prudente, le rassura‑t‑elle. Allez, à plus tard !
— Promis ? insista‑t‑il en la rattrapant par le bras.
Evanna le dévisagea longuement, songeuse. Elle avait bien envie de rétorquer que non, qu’elle se mettrait délibérément en danger rien que pour l’embêter. Mais les traits de son Élite étaient tirés par l’inquiétude, et elle n’eut pas le courage de le taquiner.
— Promis, chef… murmura‑t‑elle avant de l’embrasser.
Elle tenta de se détacher de lui, mais il la rattrapa d’un geste pour prolonger leur baiser.
— Mon dieu. J’me lasserai. Jamais. De toi. Princesse, grogna‑t‑il alors qu’il ponctuait chacun de ses mots par un nouveau baiser.
— Et pourtant. Il va bien. Falloir, l’imita‑t‑elle en riant.
Eliott grogna à nouveau, mais finit par abdiquer.
— Allez, je te retrouve ce soir. Sois prudente.

Annotations