Chapitre 31-1 (Evanna)

10 minutes de lecture

Après s’être frayée un chemin parmi la foule, Evanna arriva enfin au pied du monument. Jamais elle n’aurait pensé qu’un mausolée pût être si grandiose. Il reflétait à lui seul – lui avait dit Kaz une fois – tout l’amour et le respect que Moss avait portés aux utopistes. Elle devait bien l’avouer, il leur rendait effectivement honneur avec son architecture et ses proportions harmonieuses. Les matériaux utilisés étaient similaires à ceux employés pour la construction de l’Académie, du granit et du quartz.

Le cœur battant à tout rompre, elle pénétra dans l’enceinte d’un pas solennel. L’entrée était décorée de sculptures et d’ornements reflétant le passé des utopistes et leur patrimoine. Un frisson lui parcourut aussitôt l’échine. Au fond, beaucoup d’entre eux payaient le prix de leurs croyances, et ce à cause d’une poignée de personnes qui avaient décidé de rompre une paix déjà fragile. Combien de fois avait‑elle vu des utopistes cacher leur foi par peur de représailles alors même qu’ils condamnaient fermement, sinon plus que les autres, les actes de l’ASU ?

Lâchant un profond soupir, Evanna s’enfonça plus profondément dans le mausolée. Elle y trouva des chapelles où quelques personnes – étrangement très peu – étaient venues se recueillir, ainsi que des fresques et mosaïques racontant la vie ou le parcours d’utopistes tristement célèbres. Elle y erra pendant plusieurs heures, comme portée par un devoir dont elle n’avait pas conscience. Le silence et la lumière tamisée qui y régnaient participaient à une atmosphère propice à la méditation et à la prière, alors même qu’elle n’avait jusqu’à présent jamais été intéressée ni par l’une ni par l’autre.

Evanna s’y promenait encore lorsqu’elle constata qu’ils n’étaient plus qu’une petite poignée à y déambuler. Reprenant ses esprits, elle allait retourner à l’entrée lorsqu’elle se sentit soudain observée. Son regard s’ancra dans les ténèbres alentours, qu’elle avait cru voir bouger.

Elle demeurait stoïque, tentant de déterminer si elle avait halluciné ou non, quand une main sur son épaule la fit sursauter.

— Mademoiselle, l’hommage de Monsieur le Président va bientôt commencer, lui annonça un vieil homme dont les yeux étaient si voilés qu’il semblait ne pas la voir.

— T‑Très bien, je vous remercie.

Il baissa respectueusement la tête, avant de reprendre sa route sans plus se soucier d’elle. Evanna se tourna de nouveau vers le coin d’ombre, et c’est là qu’elle les vit. Deux grands yeux violets qui la scrutaient avec intensité, dissimulés au cœur d’une fourrure dense et duveteuse.

Les infimes particules éthérées qui émanaient de l’animal semblaient si réelles qu’Evanna avait de plus en plus de mal à croire en la thèse de la simple hallucination. Le cœur battant, elle s’approcha avec précaution. La bête ne bougea pas d’un poil, la scrutant avec attention alors qu’elle s’agenouillait devant elle.

— Tu… Tu es Šamana, n’est‑ce pas ?

D’un mouvement empreint de noblesse, l’animal pencha la tête en guise d’approbation. Ainsi donc, il s’agissait d’une louve. Et pas n’importe laquelle : l’antique représentation de la Gardienne Šamana, mère de toutes les lunes et de toutes les âmes.

Evanna resta immobile un instant, les pensées se bousculant dans son esprit. À sa connaissance, jamais aucun livre n’avait fait mention d’apparitions telles que celle‑ci. Alors qu’elle cherchait toujours plus dans ses souvenirs, la louve se leva et s’approcha d’elle, son museau la reniflant avec curiosité et intérêt.

Intriguée, Evanna leva une main fébrile dans sa direction. Elle n’aurait su dire ce à quoi elle se serait attendue – probablement à ce que sa main traverse la tête tendue de l’animal, mais il n’en fut rien. Ses doigts effleurèrent avec douceur son museau, et la piquante rudesse de ses poils laissa place à la délicatesse de son pelage lorsqu’elle glissa sa main jusqu’à son oreille. Une multitude de filaments argentés s’envolèrent d’un seul jet, semblables à des papillons forcés de quitter le confort de leur champ de fleurs.

Evanna laissa échapper un rire nerveux, ses yeux rivés sur le spectacle qui se jouait devant elle. La louve ne lui laissa pas le loisir de l’admirer, prenant appui sur ses genoux pour venir lui lécher le visage. Sans se soucier de l’avoir effrayé, elle sauta ensuite sur le sol avec agilité, avant de s’éloigner en direction d’un des couloirs.

Comprenant le message, Evanna se releva.

— D’accord, murmura‑t‑elle. Mais tu me fais pas le même coup que la dernière fois.

La louve grogna légèrement et la promena à travers le mausolée, s’enfonçant toujours plus profondément au sein de ses entrailles jusqu’à la mener dans une impasse.

— Y’a rien ici, constata-t-elle dans un soupir.

Pendant plusieurs secondes, l’animal la dévisagea de son regard hypnotisant. Puis, sa tête se pencha sur le côté, son oreille s’agitant d’un air joueur. Ne comprenant que trop bien, Evanna se rua dans sa direction.

— Oh non, non, non, non, non !

Mais trop tard. Šamana laissa échapper un grognement semblable à un jappement, avant de s’élancer avec grâce à travers le mur.

Dans son élan, Evanna s’écrasa contre le mur.

— Aïe ! Super…

Alors qu’elle s’apprêtait à se laisser tomber contre la satanée paroi, une alcôve attira son attention. Non, pas une alcôve, constata‑t‑elle après s’en être approchée. Un renfoncement duquel continuait un long couloir sinueux et sombre.

Au loin, sa compagne de voyage grogna d’un air impatient.

— Oui bon bah ça va, j’ai compris !

Quand c’est pas l’une, c’est l’autre, pensa‑t‑elle avant de réaliser qu’elle était en train de ronchonner contre : 1) une âme ayant élu domicile dans sa tête, et 2) la représentation animale d’une entité à l’origine de la création de Barden.

Laissant là ses pensées les plus insignifiantes, Evanna se faufila jusqu’à retrouver Šamana en haut d’un escalier en colimaçon. Contrairement au rez‑de‑chaussée, l’étage était éclairé par de larges vitraux qui laissaient filtrer une lumière presque sacrée. Au bout, une nouvelle chapelle, tout en sobriété. Point de fenêtres ni d’artifices, seulement un plafond orné de sculptures représentant une lionne et une louve.

Šabaeri et Šamana…

Cette vision l’émerveilla si bien qu’Evanna resta un moment à la contempler. Hypnotisée par la légende qui se dessinait dans son esprit, elle se mit à la recherche de Šariagg, avant de se rappeler que la troisième Gardienne n’avait jamais bénéficié d’aucune représentation.

Un nouveau grognement impatient la força à s’enfoncer davantage dans la pièce. Plongée dans la pénombre, elle n’était éclairée que par quelques bougies usées dont la cire coulait sur le granit. Le charme austère des lieux était hypnotisant, mais elle n’eut pas le loisir de s’y attarder que la louve disparut derrière un autel.

Vêtu d’un manteau de poussière, celui‑ci se dressait avec fierté, souverain silencieux d’une rangée de bancs usés. Pourtant, en son centre se dessinait un cercle préservé de la saleté, comme si la crasse s’était inclinée devant la présence passée d’un objet. Partie à sa recherche, Evanna se figea lorsqu’elle le trouva. Assis dans la pénombre, sur l’un des bancs du premier rang, un homme qu’elle n’avait jusqu’alors pas remarqué le faisait rouler entre ses doigts.

Incertaine d’avoir le droit d’être ici, elle s’apprêtait à tourner les talons lorsque la curiosité l’emporta sur la peur, la poussant à venir prendre place à ses côtés. Le tintement régulier de l’objet cessa aussitôt, les plongeant dans un silence que l’homme finit par rompre en reprenant sa lente rotation.

Prenant son courage à deux mains, Evanna tourna la tête vers lui. Il avait le visage fermé, le bleu-gris de ses yeux rivé à l’autel devant lui.

— J’ai… J’ai l’impression de vous connaître…

Ses paroles résonnèrent dans la pièce, accompagnées du léger rire cynique que son interlocuteur lui offrit en réponse. Puisqu’il semblait décidé à superbement l’ignorer, Evanna suivit la direction de son regard pour comprendre ce qui accaparait toute son attention. Il ne fixait pas l’autel comme elle l’avait imaginé, mais le tableau écaillé et terne qui le surplombait.

Une boule glacée lui noua l’estomac à la vue de la femme qui y était représentée. Elle avait le regard d’un bleu céruléen, ses longs cheveux dorés encadrant un visage jovial et bienveillant. Dans ses mains reposait une boussole en or, dont la chaîne s’entortillait entre ses longs doigts fins. Un vase était posé près d’elle, accueillant un bouquet de fleurs violettes sur lequel s’était posé un papillon.

— Elle est magnifique…

Le silence retomba, seulement brisé par le tintement régulier provenant de son voisin. Evanna aurait simplement dû partir, elle le savait, rien ne la retenait ici. Elle ne connaissait ni la femme sur ce tableau, ni l’homme à ses côtés. Mais la boule de glace qui avait élu domicile dans son ventre ne se résorbait pas. Au contraire, elle pesait tellement de tout son poids qu’elle semblait lui dire de rester.

Elle tenta une nouvelle fois d’établir un contact visuel avec son voisin, mais celui‑ci demeurait impassible, jouant seulement avec l’objet doré qu’il faisait rouler autour de ses… longs doigts fins ?

Intriguée, Evanna reporta son attention sur le tableau.

Oui… le lien était évident.

— Vous lui ressemblez beaucoup.

Jusqu’alors imperturbable, l’homme interrompit son geste pour, enfin, ancrer son regard au sien. Elle crut y déceler de la surprise, mais la seconde suivante, ils avaient déjà retrouvé leur froideur et leur occupation première. Un léger sourire était pourtant venu étirer ses lèvres, et Evanna réalisa aussitôt qu’elle venait, sans le vouloir, de le complimenter. Elle bafouilla, confuse, le rouge lui montant aux joues. À trop vouloir établir un contact, elle en perdait tous ses moyens.

— Pourriez‑vous dire quelque chose, s’il vous plaît… ?

— Que voulez‑vous que je vous dise ?

Le son de sa voix la fit tressaillir. Elle l’avait déjà entendue, elle aussi, et elle se pencha dans sa direction pour mieux l’observer. Des cheveux d’un blond très pâle, un regard d’acier hypnotisant, une posture élégante accentuée par le port d’un costume gris remonté d’une cravate parfaitement nouée… Oui, voilà ! C’était définitivement lui. L’homme qui l’avait aidée à s’enfuir de l’Académie.

— Êtes‑vous toujours aussi longue à la détente ? lui reprocha‑t‑il. C’est agaçant.

Evanna ne répondit rien, la peur au ventre. Mais s’il l’avait reconnue, elle était très probablement en danger, non ? D’un autre côté, il l’avait déjà aidée à s’échapper une fois, alors pourquoi s’embarrasserait‑il d’elle aujourd’hui ? Les questions se bousculèrent dans sa tête sans qu’elle sache quelle attitude adopter. Devait‑elle le fuir, ou au contraire le remercier ?

— Vous êtes affligeante.

— Je vous demande pardon ?

— Vous êtes affligeante, répéta‑t‑il d’un ton calme. Et sourde, en plus de cela.

— Vous montrez‑vous toujours aussi abject ? s’offusqua‑t‑elle.

— Seulement envers les esprits lents.

— Permettez‑moi d’en douter, répliqua‑t‑elle en se levant d’un bond.

Ils se dévisagèrent un long moment en silence, avant qu’il reporte son attention devant lui et qu’elle se décide à quitter les lieux. Cet homme n’était rien d’autre qu’un abruti imbu de sa personne. Tout chez lui transpirait la suffisance et le mépris, et si elle avait ne serait‑ce qu’un seul instant imaginé le remercier un jour, il n’en demeurait plus rien.

Elle s’apprêtait à quitter la chapelle lorsque sa voix résonna de nouveau.

— Peut‑être pourrions‑nous mutuellement nous être utiles, cependant ?

Intriguée, Evanna se retourna instinctivement dans sa direction. Il n’avait pas bougé d’un iota, le regard toujours fixé sur le tableau qui lui faisait face.

— Je n’ai pas besoin de votre aide, rétorqua‑t‑elle froidement.

Plus par fierté qu’autre chose, elle devait bien l’avouer.

— Pourtant, vous vous êtes retournée.

Le simple fait d’être aussi prévisible l’irrita plus que de raison.

— Vous me reconnaissez, n’est‑ce pas ? demanda‑t‑elle.

— En voilà une question inutile.

— Vous m’avez aidée l’année dernière.

— Soyez plus efficace dans votre raisonnement, je vous prie.

— Pourquoi auriez‑vous besoin de moi ? Je ne sais même pas qui vous êtes.

— Vous êtes consternante.

— Qui êtes‑vous ?

— Je vous en prie, cessez donc cela, l’interrompit‑il d’une voix trahissant son agacement. Vous ne vous posez pas les bonnes questions.

Pour la première fois, son interlocuteur se leva du banc sur lequel il était assis. Il s’approcha d’elle d’une démarche assurée, empreint de charisme et d’une confiance en soi qui l’exaspéra au plus haut point. Il s’arrêta à quelques pas d’elle, ses yeux perçants n’ayant jamais cessé de la fixer. Il la dépassait d’une tête, peut‑être plus, et elle s’obligea à lever la sienne pour ne pas lui faire le plaisir d’avoir l’ascendant sur elle.

— Mais puisque vous insistez, je vais vous répondre, rétorqua‑t‑il dans un rictus. Moi… Je ne suis ni plus ni moins que le nouveau président de l’Académie.

L’homme laissa flotter un silence pour lui permettre de comprendre toute l’étendue de ses paroles, mais sa déclaration n’avait rien fait d’autre que de la désarçonner davantage. Cet homme n’était pas le président, assurément. Il partageait peut‑être avec lui des traits communs, mais il était beaucoup, beaucoup, trop jeune pour occuper cette position.

Oh… Oh.

— Maintenant, permettez‑moi d’éclairer votre lanterne, Mademoiselle Orsby, ajouta‑t‑il. La véritable question, la seule qui importe vraiment, en réalité, est la suivante : que suis‑je en mesure de vous offrir ?

Annotations

Vous aimez lire Paolina_PR ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0