Chapitre 32 (Finn)

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Evanna Orsby avait beau le dévisager d’un air de défi, tout chez elle portait à croire qu’elle ne savait pas quoi penser – ni même comprendre quoi que ce soit à ce qui était en train de se passer.

Pauvre petite chose stupide.

Dix mois. Dix mois durant lesquels Finn Weber avait usé de stratagèmes pour mettre la main sur elle. Et maintenant qu’il avait réussi à trouver une autre solution pour atteindre son objectif, elle se présentait simplement à lui de la sorte. Quelle ironie.

Posture droite, regard ferme, sourcils froncés, lèvres pincées…

Fierté mal placée dans trois… deux… un… Maintenant.

— Je n’ai pas besoin de votre aide.

Si prévisible.

— Vous êtes toujours là, pourtant, lui fit‑il remarquer.

— Que voulez‑vous ?

Mâchoire crispée, respiration rapide, muscles tendus.

Aucune maîtrise de ses émotions.

Pathétique.

— Vous proposer un marché équitable.

— Je n’ai rien à vous offrir.

— Vous ne posez toujours pas la bonne question.

— Et ne comptez pas sur moi pour vous la poser.

Tiens, ça a du caractère.

— Maintenant, si vous voulez bien m’excuser.

Oh, ça s’en va.

— Votre fierté est‑elle vraiment plus importante que votre frère ?

Touché, ça se retourne.

— Vous n’avez qu’une seule question à poser, reprit‑il.

Regard confus, respiration haletante, mouvements maladroits.

Les lèvres de Finn s’étirèrent en un sourire en coin : il la tenait.

— Oui.

Pardon ? Non, ce n’est pas censé se passer ainsi.

— Votre arrogance vous perdra, Monsieur le vice‑président.

Elle tournait les talons et s’éloignait quand l’attention de Finn fut happée par un bruit assourdissant qui résonna dans toute la chapelle, faisant trembler jusqu’aux murs alentours. Son regard croisa instinctivement celui de la fille. Il y vit un mélange de méfiance et d’inquiétude alors que le sol se mettait à craquer sous leurs pieds, faisant grincer le bois des bancs.

Quoi ? Non, ce n’est pas ce qui était prévu.

Puis, son regard changea drastiquement. La méfiance laissa place à l’incompréhension et l’inquiétude à l’effroi lorsque le dallage se disloqua sous elle. Elle vacilla, tentant vainement de recouvrer une stabilité qu’elle ne pouvait de toute évidence plus retrouver.

Finn ne mit pas plus d’une seconde à se ruer sur elle pour la rattraper avant qu’elle ne disparaisse à travers le sol. Non pas par bonté d’âme ou miséricorde, non – il ne risquerait jamais sa vie inutilement –, mais parce que force était de constater qu’il avait besoin d’elle.

Mais il arriva trop tard. La fille disparut sous ses yeux, et il n’eut pas le temps de réfléchir plus avant qu’il perdit lui aussi l’équilibre. Il dégringola pendant de longues secondes avant d’atterrir sur ce qu’il estima être un pan de mur détruit. L’impact lui coupa le souffle. Il se retourna péniblement, évitant du même coup les débris qui pleuvaient sur lui.

Rien. Ne se passait. Comme prévu.

Finn se releva pour se mettre à l’abri, son regard cherchant d’ores et déjà la fille. Il la trouva immobile sous un amas de décombres, qu’il s’employa à déblayer. Il ne s’agissait par chance que de débris de bois, et il l’en extirpa assez facilement pour constater qu’elle respirait encore.

Bien. Analysons la situation.

L’éboulement avait au moins eu le mérite d’apporter un peu plus de luminosité aux environs. Inspectant le couloir dans lequel ils étaient tombés, aucune issue directe ne lui apparut. À en juger par l’absence totale de victimes, les lieux avaient été désertés plus tôt, la populace s’étant affairée à rejoindre l’antichambre pour assister à l’oraison de son idiot de père. Pourtant, il pouvait avec certitude affirmer que cette partie du mausolée n’avait pas été la seule touchée. Tout autour, des cris, des pleurs et des coups de feu jaillissaient de toutes parts, se mélangeant au bruit sourd des explosions qui résonnaient encore. Les combats semblaient, eux aussi, ne pas décroître au‑delà des éboulis qui les avaient coincés ici.

Bande d’idiots.

Finn s’était mis à déblayer les ruines pour leur permettre de sortir au plus vite lorsqu’un genre de hoquètement furtif, au‑delà des décombres, le mit instantanément aux aguets. Il jeta un coup d’œil dans l’interstice qu’il avait créé, mais n’eut pas le temps d’observer quoi que ce soit que le souffle d’une explosion le projeta en arrière. Une ombre se jeta si vivement sur lui qu’ils roulèrent tous deux sur plusieurs mètres, avant qu’il ne parvienne à la plaquer au sol.

… Merde. Les instables.

Sous lui, l’ancien soldat de l’Académie hoquetait, un sourire édenté étirant le bas de son visage tandis que ses yeux voilés roulaient dans leurs orbites. Il cessa de s’agiter un instant, dévisageant le plafond au‑dessus de lui avec adoration.

— Elle est là, elle est là ! s'exclama‑t‑il sans cesser de rire aux éclats. Mais où, où ?

À peine eut‑il fini sa phrase que le pauvre homme se débattit de plus belle, déblatérant le même charabia avec la même dévotion.

— Elle est là, elle est là ! Ah ah, alors attrape‑l…

Il ne finit jamais sa phrase, la lame de son propre couteau planté dans la tempe. Ses yeux voilés s’éteignirent lentement, chacun de ses membres retombant lourdement au sol.

Finn récupéra la lame qu’il venait de planter dans le crâne de l’un de ses hommes – ou plutôt de ce qu’il en restait. Il se redressa péniblement, mais à peine debout, un autre soldat lui sauta sur le dos. Profitant de son élan, le vice‑président le fit basculer au‑dessus de lui, mais l’instable lui faucha la jambe dans sa chute. Il trébucha, lâchant involontairement le couteau qu’il tenait. Ça ne l’empêcha pas d’accabler son adversaire de coups de poings mais celui-ci ne réagit pas, trop occupé à débiter des paroles vides de sens. Il ne cherchait même pas à se battre, naviguant sur les rives de la folie à la recherche d’un trésor impossible à attraper.

Pendant plusieurs minutes, Finn lutta contre l’instable que le fanatisme rendait imprévisible. Or, lui puisait sa force dans l’observation et l’adaptabilité. Face à un adversaire sans logique ni schéma d’action, ces atouts ne lui servaient donc à rien. En désespoir de cause, il chercha à récupérer le couteau qu’il avait lâché plus tôt. Il tâtonna au sol sans le trouver, comprenant bien vite pourquoi. En une demi-seconde, le soldat avait repris le dessus, tentant de le lui planter en plein cœur.

Finn banda ses muscles pour repousser la main armée, mais il se sentait déjà flancher. D’ici quelques secondes, la lame s’enfoncerait profondément dans son cœur, et tout s’arrêterait. Il était suffisamment pragmatique pour en avoir pleinement conscience.

Quelle blague, mourir ainsi.

Son adversaire, lui, riait toujours plus, comme possédé.

Ce n’est pas digne de moi.

Mais alors que sa poigne l’abandonnait, la lame meurtrière resta immobile au‑dessus de sa poitrine, maintenue par une force invisible. Les yeux de son assaillant roulèrent, avant qu’il ne se mette à rire plus fort encore.

— Elle est là, elle est là ! Attrapons‑l…

Ses paroles moururent sur ses lèvres, mais Finn n’en était cette fois pas responsable. L’instable retomba de tout son poids sur lui, entraînant dans son élan celle qui lui avait planté un couteau dans le crâne. La fille le retira d’un geste sec avant de se laisser retomber en arrière, ses yeux affolés gesticulant à mesure qu’elle prenait conscience de ce qu’elle venait de faire.

À coup sûr, sa sauveuse venait de tuer pour la première fois. Finn repoussa difficilement le soldat sur le côté pour s’asseoir en face d’elle, le souffle court et les muscles endoloris. Bien que l’usage eût voulu qu’il la remercie, il se contenta de rester silencieux.

— Pourquoi t’as fait ça ?

— Je vous demande pardon ?

— Pourquoi t’as fait ça ? répéta‑t‑elle, ses yeux s’agitant plus encore.

Super. Ça panique.

— Vous m’avez sauvé la vie.

Mais elle ne l’écoutait pas, toujours aussi bouleversée.

— Ils vont venir maintenant, sanglota‑t‑elle. Pourquoi t’as fait ça ?

Finn, qui avait jusqu’alors pensé qu’elle se parlait à elle‑même, réalisa soudain qu’elle s’adressait à l’entité vivant dans son esprit. Elle releva la tête vers lui, son regard s’ancrant au sien comme si elle le voyait pour la première fois. Sa tête se pencha légèrement, une lueur de compréhension naissant dans ses iris ambrés.

— Vous… ?

Fascinant.

— J’ai tué un homme, lâcha‑t‑elle comme un constat, la mine brisée.

— Vous m’avez sauvé la vie, répéta‑t‑il.

— Dites‑moi qu’il n’était pas humain…

— Il n’était pas humain.

— C’est vrai ?!

— Non, mais vous m’avez demandé de vous le dire.

Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, avant de laisser échapper un petit rire nerveux. À la manière dont ses épaules se relâchèrent, Finn comprit qu’il avait réussi à désamorcer la situation sans pour autant lui voiler la face.

Bien. On va peut‑être pouvoir y retourner, maintenant.

— Allons‑y.

Elle hocha la tête et se remit maladroitement sur pied, coinçant le couteau à sa ceinture. Finn l’imita et se dirigea vers l’endroit d’où les expériences de son paternel avaient surgi. Au moins, la sortie était désormais toute désignée.

— Ne fais plus rien d’inconsidéré, l’entendit‑il marmonner derrière lui.

Fascinant, mais vraiment étrange.

— Suivez‑moi, et tout se passera bien, assura‑t‑il en ouvrant la marche.

Elle ne répondit rien, se contentant de le suivre en silence. Finn s’attendait à devoir de nouveau gérer sa culpabilité d’un instant à l’autre, mais au lieu de cela, elle retrouva aussitôt sa mordacité.

— Vous êtes plus sympathique quand vous êtes en danger de mort, on vous l’a déjà dit ?

Intéressant.

— Et vous plus agréable à supporter lorsque vous êtes inconsciente, rétorqua‑t‑il.

— Je retire ce que je viens de dire, vous êtes toujours un gros con.

— Mesurez vos paroles, vous semblez oublier à qui vous vous adressez.

— À un homme dont la confiance en soi est tellement démesurée qu’il n’a pas jugé utile de remercier une bonne âme comme moi de lui avoir sauvé la vie.

Finn s’arrêta net et se tourna vers elle, consterné par son impertinence.

— Non, c’est pas ça ?

— Vous êtes insolente.

— Et vous arrogant, condescendant et hautain.

Il reprit sa route avec un calme olympien, bien décidé à ne pas se laisser manipuler par cette petite chose qui tentait assurément de le faire sortir de ses gonds. Son attitude l’irrita davantage, ce qui lui arracha un sourire en coin : il était tellement simple de la manipuler.

— Je ne suis pas stupide, vous savez.

Si tu as besoin de le préciser, c’est que tu l’es, petite chose.

— Vraiment ? répliqua‑t‑il.

— Vous ne me ferez pas croire que c’est votre bonté d’âme qui vous pousse à m’aider.

— Vous parlez trop.

— Mais vous n’obtiendrez rien de moi.

— Écoutez, cessons ces futilités et jouons franc jeu, voulez‑vous ?

Finn se tourna une nouvelle fois vers elle, ne laissant rien transparaître de son exaspération. S’il y avait une chose qu’il avait en horreur, c’était discutailler pour ne rien dire et perdre son temps avec des sujets qui n’en valaient pas la peine… et elle avait réussi l’exploit de cumuler les deux.

— C’est aussi simple que cela, reprit‑il calmement. Je n’ai jamais cherché à ce que vous m’appréciiez, ni même à forcer votre confiance à mon égard. Tout ce que j’ai fait, c’est vous exposer des faits, depuis le début. J’ai besoin de vous. Tout comme vous avez besoin de moi.

— Je n’ai pa…

— Vous avez des questions, la coupa‑t‑il avant qu’elle ne recommence à parler pour ne rien dire. Et j’ai des réponses. Beaucoup de réponses. Peut‑être même celles que vous avez cherchées toute votre vie, qui sait ? Un échange de bons procédés, c’est tout ce que je vous demande de considérer, car nous avons tous deux à y gagner. Alors étudiez ma proposition et cessez de tergiverser. Vous nous ferez gagner du temps à tous les deux.

La petite chose le scruta sans rien dire. Il n’attendit pas de réponse pour se remettre en route, profitant de l’accalmie qu’elle semblait s’être décidée à lui octroyer. Et les cris, les pleurs et les coups de feu alentours ne lui parurent jamais plus agréables qu’en cet instant.

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