Chapitre 33 (Finn)

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Du haut de l'Académie, Finn Weber observait la scène se dérouler à travers la baie vitrée de son bureau. Il s’y était réfugié dès qu’il l’avait pu. Non pas par crainte – quoique se retrouver aussi proche de la populace l’avait rendu nerveux, bien plus nerveux même que d’être confronté aux instables –, mais pour réfléchir à la suite.

Le soleil avait décliné à l’horizon. Si tout s’était passé comme prévu, il aurait dû, à l’heure actuelle, pleurer la mort de son père et feindre la tristesse d’avoir perdu quelqu’un de si cher à son cœur. Un homme qui, en plus d’avoir fait de lui la personne qu’il était aujourd’hui, avait dirigé l’Académie avec détermination et courage, ayant à cœur le bonheur de ses concitoyens. Il aurait dû, en sa mémoire, accéder au pouvoir avec regret, certain de ne pas pouvoir surpasser un si grand homme, mais promettant de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour au moins l’égaler.

Foutaises.

Mais il se retrouvait ici. À contempler les ruines du mausolée que leurs propres créations avaient détruites de l’intérieur, semant la terreur et tuant sans vergogne tous ceux qui se trouvaient sur leur chemin. Et bien qu’il acceptât volontiers que quelques sacrifices étaient nécessaires pour lui permettre d’atteindre ses objectifs, il n’appréciait que très modérément de voir son peuple souffrir sans raison, et encore moins de sa faute. Auquel cas il ne valait pas mieux que son géniteur.

En parlant de son paternel, la porte de son bureau s’ouvrit à la volée. Finn détourna son regard de la ville, paré pour la confrontation à venir. Sans aucun doute, il l’accuserait de tout ce qui s’était passé ce soir. Après tout, ce n’était pas la première fois qu’il attentait à sa vie. De plus, il était impossible que l’ASU ait pu infiltrer Mosley sans aucune aide, surtout depuis l’incident qui avait secoué l’Élite quelques mois auparavant. Incident que son paternel lui avait d’ailleurs à juste titre attribué, bien qu’il eût été bien incapable de le prouver.

Finn ne bougea pas d’un pouce, attendant patiemment que son adversaire choisisse son ouverture dans cette partie d’échecs qu’ils s’apprêtaient à disputer. Aujourd’hui, il prendrait le contrôle des noirs. Le vieil homme aurait peut‑être le privilège de poser les bases du jeu selon ses conditions, mais cela lui donnerait l’opportunité d’inverser la situation en tirant profit de ses potentielles erreurs.

La partie ne tarda pas à commencer. Comme attendu, le visage joufflu de son géniteur ne s’étirait pas en une grimace de colère, ni même de tristesse feinte. Sur son faciès peu avantageux, seule se lisait de la déception. Non pas celle de voir son propre fils tenter de l’assassiner mais celle de le voir, une nouvelle fois, échouer. La honte. Voilà ce qu’il pouvait d’ores et déjà déceler chez son adversaire.

Sans un regard, le président de l’Académie se dirigea vers sa réserve d’alcool et se servit un verre de vieux whisky. Un de plus. Un de trop. Il eut ensuite l’affront de contourner son bureau et de poser la main sur son fauteuil avec une telle assurance que rien ne semblait pouvoir l’ébranler. Même s’il mettait toute son âme à annihiler chacune de ses émotions, Finn ne pouvait pas se targuer d’avoir atteint un tel niveau de sang‑froid. À tel point que lorsque son paternel plongea son regard provocateur dans le sien et s’assit éhontément sur son fauteuil, il lutta de toutes ses forces pour ne pas lui lancer un regard meurtrier.

Les lèvres du président s’étirèrent en un sourire en coin, avant qu’il ne les plonge avec contentement dans le breuvage ambré qu’il tenait en main. S’il possédait des expressions faciales similaires à celles de son géniteur, Finn se félicitait de ne pas avoir hérité de ses traits grossiers et peu définis qui faisaient en ce moment‑même déformer son visage.

— Ton absence a été remarquée à l’hommage de ce soir, lança‑t‑il, son verre tournoyant entre ses doigts boudinés.

— Je suis moi aussi ravi que vous vous en soyez sorti indemne, ironisa Finn.

Le vieil homme laissa échapper un rire disgracieux qui résonna dans la pièce.

— Cela valait‑il le coup, Finn ?

— Que dois‑je comprendre ?

— Tu le sais très bien.

— Éclairez‑moi.

— Mettre toutes ces vies en jeu pour m’abattre. Encore. Tu n’apprendras donc jamais de tes erreurs ? Quand comprendras‑tu enfin que tu ne peux rien contre moi ?

La déception et la honte qui avaient jusqu’alors habillé son visage se mua en quelque chose d’autre. Quelque chose que Finn n’avait pour ainsi dire jamais vu chez lui : la tristesse et la contrariété. Comptait‑il vraiment jouer cette carte‑là ? Croyait‑il vraiment réussir à lui faire croire que cette nouvelle tentative d’assassinat le touchait ? C’était complètement ridicule. Son géniteur n’avait jamais eu aucun cœur, il était bien placé pour le savoir.

— Si ta mère te voyait, Finn… Elle aurait honte de toi.

Le masque d’indifférence qu’il s’était jusque‑là efforcé de porter tomba, et sa mâchoire se crispa. Une colère brute s’empara de son esprit, une haine telle qu’il aurait tout aussi bien pu se jeter sur l’homme qui lui faisait face pour le tuer de ses mains nues. N’en avait‑il pas marre d’utiliser cet argument contre lui pour le déstabiliser ?

Ne sois pas idiot. Garde le contrôle.

Aussitôt avait‑il eu cette pensée que son corps se détendit. Fort heureusement, son géniteur n’avait cette fois rien remarqué de son moment de faiblesse, trop occupé à se noyer dans son verre.

— Ça ne t’a pas suffi de la tuer, elle, tu veux aussi te débarrasser de moi ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ? Je t’ai offert le monde. Je t’ai laissé le diriger à mes côtés, tu n’avais qu’à en profiter. Mais tu en veux toujours plus. Tu veux le pouvoir, tu veux la puissance…

Je veux te voir mort, vieil homme. Je veux…

— Alors que tu n’es capable de rien ! reprit‑il en claquant son verre sur la table. Toutes tes piètres tentatives pour m’assassiner sont ridicules, Finn !

— Sur quel fondement vous basez‑vous pour fomenter pareilles allégations ?

— Ne joue pas à ça avec moi, aboya‑t‑il.

— Même si tel avait été le cas, vous seriez mal avisé de me le reprocher étant donné que vous avez vous‑même ordonné la mise à mort de feu grand‑père l’année dernière.

— Cesse donc tes airs suffisants et prétentieux. Tu peux prétendre tant que tu le veux, nous savons tous deux ce qu’il en est réellement. Tu es une honte pour cette famille.

Le reproche aurait peut‑être eu plus d’impact si Finn n’avait pas entendu cela toute sa vie durant. Son paternel se leva et vint se poster devant lui, les émotions se confrontant sur son visage rougi par l’alcool.

Pas aussi imperturbable que tu sembles le penser, vieil homme.

— Tu ne comprends rien à rien, et tu penses pouvoir faire mieux que moi ?!

Précisément.

— Tu n’as pas ce qu’il faut pour diriger.

— Une fois de plus, sur quel fondement vous basez‑vous pour proférer ces insinuations ? répéta‑t‑il d’un air ennuyé.

— C’est fini, Finn. Je n’ai plus le temps pour tes petits jeux absurdes. J’ai été plus que patient avec toi, mais c’est fini.

— Il va falloir vous montrer plus précis.

— Il semblerait que freiner ton influence n’ait pas été suffisant pour calmer tes rêves de grandeur. Tu es désormais démis de tes fonctions et n’interviendras plus dans aucune décision en ce qui concerne l’Académie.

— Vous ne pouvez pas faire cela.

Le cœur de Finn cessa subitement de battre. Pour la première fois depuis une éternité, sa voix s’était mise à trembler, donnant l’opportunité à son paternel de s’engouffrer dans une brèche qu’il avait passé vingt‑huit ans à colmater. Un sourire victorieux vint étirer les lèvres du vieil homme, chassant la contrariété de ses traits.

— Tu n’es pas aussi infaillible que tu sembles le penser, mon fils. Tu ne l’as jamais été. Pensais‑tu vraiment gagner face à moi ?

Finn ne répondit rien, de peur d’à nouveau laisser ses émotions prendre le dessus. Car il pouvait accepter bien des choses, en supporter plus encore, mais perdre son pouvoir ? Voilà quelque chose qui le terrorisait.

Reprends‑toi.

— Tu as de la chance que ta mère t'aimait autant, Finn, cracha‑t‑il avec mépris. Autrement, tu ne serais plus qu'un lointain souvenir.

— Est-ce pour cette raison que vous l’avez laissée mourir ? le provoqua‑t‑il d’un ton cinglant. Est‑ce là l’image de l’Académie ? Un vieil homme incapable de sauver sa propre femme ? Pathétique.

Un bruit sourd résonna dans la pièce, avant que le silence ne le recouvre. Finn resta figé sur place, paralysé par la surprise : pour la première fois de sa vie, l’homme qui se faisait appeler son père avait levé la main sur lui. Tentant de réprimer son indignation, il releva la tête avec dignité mais l’homme tournait déjà les talons, quittant le bureau en claquant la porte derrière lui.

L’ex‑vice‑président n’eut pas le temps de digérer ce qui venait de se passer que la sonnerie de son téléphone retentit. Il secoua la tête, tentant tant bien que mal de remettre de l’ordre dans ses idées. Oui, il devait se concentrer sur la manière de gérer sa récente destitution et non pas se laisser décontenancer. Cet incident n’était qu’un contretemps. Un contretemps regrettable, certes, mais loin d’être insurmontable.

D’un pas assuré, il se dirigea vers son bureau et sécurisa l’appel avant de décrocher. Une seule personne pouvait se permettre de le joindre sans passer par sa secrétaire, et justement, il avait des comptes à régler avec elle.

— J’attends vos explications, s’exprima‑t‑il d’une voix calme.

Nous avons été contraints de quelque peu… modifier nos plans.

— Pour quelle raison, je vous prie ?

Pour la simple et bonne raison que nous l’avons décidé ainsi.

— Nous avions un accord.

Accord dont vous n’avez pas respecté les termes, lui fit remarquer la voix au téléphone. Jusqu’à preuve du contraire, nous n’avons toujours pas la main mise sur la fille.

— J’ai pourtant souvenir de vous l’avoir livrée sur un plateau, rétorqua‑t‑il. Vous n’aviez qu’à la cueillir, et vous avez failli à cette tâche des plus simples.

Pourtant, ce sont vos Élites qui ont massacré mon peuple ce jour‑là, et ce dans le seul et unique but de la récupérer. Vous vous évertuez à la protéger malgré notre accord on ne peut plus clair et explicite. Et vous attendez de nous que nous accédions à vos revendications ? Soyez raisonnable, Monsieur le vice‑président.

— Cessons de tourner en rond, je vous prie, Kaba, lança‑t‑il à la dirigeante de l’ASU. Je vous ai pourtant expliqué à moult reprises qu’il m’est impossible d’agir tant que j’aurais les mains liées. Le président ne cédera jamais à vos revendications. Il n’acceptera jamais aucune négociation, et vous le savez tout aussi bien que moi. C’est pourquoi il était vital que vous respectiez votre part du marché ce soir.

Finn s’efforçait de rester calme, mais il n’acceptait que difficilement l’idée que l’échec de son plan si parfait soit dû à la fierté mal placée d’une bande d’utopistes qui ne réfléchissaient pas judicieusement. Désormais, il n’avait plus aucun moyen de récupérer la fille. Et même s’il remettait un jour la main sur elle, il n’avait plus aucun intérêt à la remettre à l’ASU.

— Nous en avons donc fini, conclut‑il.

En effet.

— Une dernière chose, néanmoins, ajouta‑t‑il avant qu’elle ne raccroche. Vous avez ce soir pris la vie de centaines d’innocents, et pourquoi ? Vous n’avez rien gagné.

Oh, mais nous ne sommes nullement responsables de ce qui s’est passé ce soir, Monsieur le vice‑président.

Le cœur de Finn manqua un battement. Qui, si ce n’est eux, aurait pu fomenter pareille attaque et pourquoi ? Il envisagea toutes les possibilités, même les plus improbables, mais aucune ne lui parut suffisamment viable pour être retenue. Seule l’ASU en avait eu un intérêt certain, ainsi que les ressources nécessaires. Il arriva bien vite à la conclusion que Kaba se jouait simplement de lui, et son cœur recouvra un rythme normal. Cette tentative de déstabilisation, en plus d’être totalement ridicule, n’avait été étayée d’aucune preuve concrète les discréditant.

Mais je m’en réjouis cependant, reprit‑elle dans un rire homérique. Ce soir, le monde entier a vu le vrai visage de l’Académie. Et ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle ne s’effondre de l’intérieur. Adieu, Monsieur Weber. Mes amitiés à votre père.

Kaba raccrocha, le laissant seul au bout du fil. Finn l’imita avant de faire les cent pas. Dès l’instant où il avait croisé le premier des instables, il avait su que l’ASU tenterait de les utiliser contre eux, exposant au grand jour les expériences qu’ils menaient maintenant depuis des années. Mais la solution lui était immédiatement apparue, simple et parfaite. L’Académie n’aurait qu’à prétendre que les soldats libérés au mausolée n’étaient que le fruit des recherches d’Anderson, qui avait rejoint le camp ennemi une année auparavant.

Non, l’Académie ne souffrirait pas de ce qui s’était passé ce soir. Quoi que l’ASU espérait, elle ne parviendrait pas à les faire ne serait‑ce que tressaillir. Ils contrôlaient les médias, ils contrôleraient donc les foules. Et leur piètre tentative de les faire flancher ne leur apporterait rien d’autre que davantage de haine de la part du peuple.

Dans son malheur, cette idée était la seule qui lui remontait un tant soit peu le moral. Les utopistes s’étaient eux‑mêmes tiré une balle dans le pied en plus de totalement détruire leur chance de récupérer un jour leur précieux spécimen. Cette pensée en amena une autre, tout aussi intéressante. Kaba se donnait tellement de mal pour le récupérer qu’il lui serait tout aussi bénéfique de l’étudier à son tour s’il le pouvait. Avec un peu de chance, et s’il arrivait à en tirer quelque chose d’intéressant, son imbécile de père le réhabiliterait et lui rendrait sa position qui lui revenait de droit.

Mais on ne le laissa pas poursuivre son raisonnement, les dieux auxquels il ne croyait pas semblant s’être soudain rangés de son côté. Il se stoppa net tandis que les portes de son bureau s’ouvraient dans un fracas tonitruant, claquant contre les murs de granit derrière elles.

— Je suis désolée, Monsieur, je n’ai rien pu faire… s’excusa sa secrétaire affolée.

Finn ne prit pas la peine de la rassurer, son regard ancré à celui de la fascinante petite chose qui s’approchait de lui. Evanna Orsby avait la respiration haletante, les cheveux en désordre, et des yeux rougis par ce qu’il estima avoir été des pleurs. Mais dans son regard, point de tristesse, de peur, ni même de fierté comme il avait pu en apercevoir auparavant. Seulement de la détermination et, bien dissimulée derrière ce voile de résolution... une lueur d’espoir.

S’arrêtant à sa hauteur, elle le dévisagea pendant de longues secondes avant de s’adresser à lui de cette voix qu’il se surprit, cette fois, à apprécier :

— Qu’êtes‑vous en mesure de m’offrir ?

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