Chapitre 34 (Evanna)
Quelques heures auparavant
Evanna déambulait dans les rues de Mosley en compagnie d’Hassan, le cœur lourd et les yeux dans le vide. Cela faisait plusieurs heures qu’ils marchaient, et elle n’avait pas dit un mot. Pourquoi ? Parce qu’elle avait été forcée d’abandonner tous les gens qu’elle aimait. Pourtant, elle n’en avait eu aucune envie. Dès qu’elle avait vu ses amis, elle n’avait pas hésité une seconde à les rejoindre pour se battre à leurs côtés. Mais elle avait ensuite croisé le regard d’Eliott et, dans le vacarme alentours, l’avait entendu lui hurler de se mettre à l’abri. Mais maintenant qu’elle errait dans les ruelles sombres de Mosley, elle se haïssait de l’avoir abandonné.
Reniflant sans élégance, Evanna tenta de penser à autre chose. Son compagnon de voyage n’avait pas non plus souhaité parler, mais elle n’en connaissait pas la raison. Il s’était contenté de la traîner en sécurité, ne la lâchant qu'après avoir quitté l’enceinte extérieure du mausolée. Elle s’interrogeait sur la raison de son silence lorsqu’elle réalisa que quelqu’un manquait à l’appel. Assez bêtement, elle s’arrêta en plein milieu de la rue et regarda tout autour d’elle.
— Hass’… Hassan, où est Milly ?
Son ami ne répondit rien. Il continuait d’avancer en la laissant derrière, dans l’expectative d’une réponse qui ne venait pas. Prise de panique, Evanna se précipita vers lui pour le forcer à s’arrêter. Il s’exécuta en silence, ne relevant la tête que lorsqu’elle l’y obligea. Ses yeux sombres brillaient d’un mélange de tristesse et de colère, un regard qui parlait bien plus qu’il ne taisait.
Non…
Ils restèrent un moment figés en plein milieu de la route, le vrombissement d’un moteur brisant peu à peu le silence funeste dans lequel ils s’étaient plongés. Elle l’ignorait, peinant à accepter la sombre réalité qui s’imposait à elle, quand le claquement d’une portière la ramena brutalement à la réalité. Éblouie par l’éclat aveuglant des phares de la voiture, elle ne reconnut pas tout de suite la silhouette qui s’approchait d’eux.
Puis, son cœur chavira dans sa poitrine.
— Milly ! hurla‑t‑elle en se précipitant sur son amie. J’ai… J’ai cru…
Incapable de finir sa phrase, Evanna laissa les sanglots parler pour elle. Elle la relâcha à regret lorsqu’une autre porte claqua, laissant apparaître d’autres silhouettes sombres. Un vent de soulagement la traversa lorsqu’elle les reconnut, ses mains trouvant sa bouche pour étouffer un énième sanglot : ils étaient tous là.
Kaz fut le premier à s’avancer jusqu’à elle. Elle eut envie de lui sauter dans les bras, mais son regard glacial et ses traits tirés l’en dissuadèrent presque aussitôt.
— Kaz ! s’exclama‑t‑elle avec entrain malgré la boule qui lui tenaillait le ventre. Quelle bonne surprise, qu’est‑ce que tu fais là ?
— Tu te moques de moi, Evanna ? rétorqua‑t‑il sèchement.
— Alors oui, je sais, comme ça, on pourrait croire que… balbutia‑t‑elle, sachant pertinemment ce qu’il allait lui reprocher. Mais c’est pas du tout ce que tu crois. Ça m’est tombé dessus, si je puis dire ! Je suis une victime !
— Pourquoi n’es‑tu pas allée te mettre à l’abri dans ce cas ?
— C’est ce que j’ai fait, justement !
— C’est ce que tu as fait… répéta‑t‑il.
— Oui…
Tentant tant bien que mal de garder son calme, Kaz ferma les yeux et soupira faiblement. Il s’approcha si près d’elle qu’elle pouvait sentir son odeur, et seules les Gardiennes savaient qu’elle n’en avait pas souvent eu l’occasion. Récupérant l’arme qu’elle avait glissée à l’arrière de son jean, il lui lança un regard faussement interrogateur.
— C’était juste au cas où, marmonna‑t‑elle en se tortillant sur place. Je ne m’en suis même pas servie ! Enfin, à part le… couteau, se vit‑elle contrainte d’avouer lorsqu’il le récupéra, lui aussi.
— Ça suffit, Evanna. Je te ramène chez toi.
Kaz avait parlé d’une voix plus rauque qu’à l’accoutumée, un ton qui lui murmurait qu’il avait eu peur pour elle. Et elle le comprenait bien, plus que bien même. Elle le suivit en silence, cherchant au passage du réconfort auprès de Yann et Eliott. Mais si le premier lui en accorda bel et bien, le second ne daigna même pas relever la tête de ses pieds.
La culpabilité l’étreignit aussitôt. Comme elle, Eliott avait eu peur de la perdre, et elle le connaissait désormais assez pour savoir qu’il ne savait pas gérer ce genre d’émotions. Elle reprit sa route jusqu’à l’arrière du camion et s’assit à son bord, laissant Yann et Hassan la dépasser tandis que Kaz, Mila et Eliott prenaient place en face d’elle.
— Qu’est‑ce qu’ils étaient… ? demanda‑t‑elle. Ils n’étaient pas de l’ASU, n’est‑ce pas ? Leurs uniformes…
— Ce n’est pas ton problème.
Le véhicule démarra, ponctuant la dernière réplique du directeur de l’Élite. Evanna pinça les lèvres, déçue du peu d’entrain dont il faisait preuve après tant de temps sans se voir.
— Écoute, je comprends que tu sois énervé et j’en suis sincèrement désolée, concéda‑t‑elle. Mais je ne pouvais pas rester sans rien faire alors que vous vous battiez, et…
— Et pourtant si, tu aurais dû, la coupa‑t‑il froidement.
— Comment tu peux dire ça ?! s’offusqua‑t‑elle.
Kaz ferma les yeux un instant. Il les rouvrit peu après, l’air doucereux.
— Thomas n’aurait pas voulu que tu risques ta vie inutilement, Evanna.
— Sauver une vie humaine n’a rien d’inutile, Kaz ! rétorqua‑t‑elle. Et puisqu’on en parle, si, c’est exactement ce qu’il aurait fait !
— C’était un soldat. Il était formé pour, et c’était son métier.
— Et pourquoi crois‑tu que je m’entraîne ?!
— Tu ne le remplaceras jam…
— ET TOI NON PLUS, s’emporta‑t‑elle. Il est mort et tu ne prendras jamais sa place, t’as compris ?! Alors arrête de croire que t’es responsable de moi et que tu peux contrôler ma vie ! Merde, je t’ai pas vu depuis trois mois, Kaz ! Tu m’as abandonnée et maintenant, tu te pointes là pour me faire la morale ?! Mais c’est quoi ton problème, sérieux ?!
Les larmes lui montèrent aux yeux sans qu’elle puisse les retenir. Comment osait‑il la traiter ainsi alors que tout ce qu’elle avait fait était de vouloir les protéger ? C’était insensé.
Kaz laissa échapper un petit rire et elle le dévisagea sans mot dire, incrédule.
— Tu peux me détester autant que tu le veux, Evanna. Ça ne changera rien.
Encore cette phrase. Toujours cette phrase. Il la lui servait à toutes les sauces, et elle n’en pouvait tout simplement plus. Vouloir la protéger ne justifiait pas tout, et encore moins de se ficher complètement de ce qu’elle pouvait ressentir.
— Au contraire, ça change to…
— Thomas est en vie.
La voix d’Eliott résonna presque autant dans son esprit que dans le silence pesant qui suivit ses paroles. Abasourdie, Evanna se tourna vers lui tandis que Mila l’affublait d’un coup de coude dans les côtes.
— Pardon ?
— E.J, arrête…
— M’appelle pas comme ça, grogna‑t‑il en lui rendant la politesse.
— Perkins, ça suffit.
— Je te demande pardon ? insista‑t‑elle.
— Thomas est en vie, répéta‑t‑il en se redressant.
— Que… ? C’est pas drôle, Eliott…
— Ça tombe bien, parce que c’est pas une blague.
Déboussolée, Evanna chercha une explication du côté de Kaz. Il ne chercha même pas à lui mentir, ses iris noirs le lui murmurant avec la même clarté que s’il avait ouvert la bouche. Elle ferma les yeux pour retrouver un semblant de lucidité, mais quand elle les rouvrit, il la regardait toujours de ce même air calme et assertif qui ne fit que confirmer les dires d’Eliott.
Il avait dit vrai… Eliott avait dit vrai.
Thomas était vivant.
À la pensée de son frère, le monde d’Evanna sembla soudain plus lumineux. Mais une sensation étrange commençait déjà à remonter le long de son ventre. Une gêne diffuse qui, peu à peu, venait grignoter son euphorie naissante.
— Où est… ? Ahem, où est‑il ?
— On sait pas, répondit Eliott.
— Alors comment savez‑vous qu’il est, ahem… qu’il est en vie ?
— Il a attaqué Grant quand on traquait Moss en début d’année.
Moss… La traque…
Evanna ne sut pas quelle information traiter en premier. La voix froide et détachée de l’homme qu’elle aimait lui annonçant que son frère était toujours en vie, ou le fait qu’il lui avoue détenir cette information depuis plus de six mois sans le lui avoir dit. Sa tête lui tourna et elle la secoua encore, passant un doigt dans le col de son T‑shirt pour mieux respirer. Le bonheur n’était déjà plus qu’un lointain souvenir, ne laissant derrière lui qu’un poids écrasant qui lui comprimait la poitrine.
Sans trop savoir quoi en attendre, son attention se porta sur Kaz.
— Tu peux me détester autant que tu le veux, Evanna, répéta‑t‑il. Ça ne changera rien.
Elle ne réagit même pas.
Un an. Un an que son frère était dans la nature, et elle n’en savait rien.
Un an que lui et Eliott lui mentaient effrontément, et elle n’avait rien vu.
Aveuglée.
Evanna partit en quête de soutien auprès des autres, mais pas un ne daigna lui offrir le réconfort dont elle avait désespérément besoin. Pas un ne la regardait, excepté Kaz. Car malgré tous ses défauts, le directeur de l’Élite était un homme d’honneur. Quoi qu’aient pu être ses décisions, il les assumait toujours pleinement. Après tout, ça ne changeait rien.
Mais les autres, eux, ne pouvaient pas la regarder en face.
Et elle comprit.
Parce que la vérité était telle que chacun d’entre eux avait su.
[...]

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