Chapitre 34-1 (Evanna)
[...]
Le regard vide d'Evanna se posa sur Yann, puis sur Eliott. Tous deux fixaient leurs pieds, préférant le fuir plutôt que d’affronter ce qu’ils y verraient. Cette retenue trahissait sans doute du regret, mais elle ne suffisait pas à lui faire accepter des mois de mensonges.
Et puis il y avait Hassan.
Hassan qui regardait le plafond avec lassitude. Hassan qui détestait l’Élite et qui, par‑dessus tout, détestait Eliott. Longtemps, Evanna avait cru à une simple divergence d’opinions. Mais en les voyant tous les deux ici, elle ne voyait plus que deux orphelins que le destin avait séparés. Non. Que Moss avait séparés, choisissant ceux qu’il jugeait dignes de rejoindre l’Élite en abandonnant les autres.
L’orphelinat n’avait toujours été qu’une couverture. Un vivier dans lequel l’Élite venait piocher ses malléables et jeunes recrues. En se mettant à son service, Hassan avait voulu se dévouer à ceux qui se sentaient rejetés, et elle en avait assurément fait partie... raison pour laquelle il les avait aidés.
Puis vint le tour de Mila.
Des larmes coulaient sur ses joues, les inondant de reflets argentés. Pas des larmes de compassion, non – tout comme les autres, elle évitait son regard. Mais des larmes de culpabilité. La jeune femme s'était tout de suite montrée protectrice envers elle. Evanna avait naïvement pensé que c’était ce que faisaient les amis, lorsqu’ils s’appréciaient. Mais certains signes ne trompaient pas. Elle avait toujours défendu l’Élite avec ardeur, à tel point qu’elle avait même parfois semblé le prendre personnellement.
Oui, Mila Chiappa avait peut‑être bien perdu de vue Hassan lorsqu’elle était plus jeune, mais elle n’avait jamais quitté Mosley. Elle avait rejoint l’Élite, puis elle l’avait rejointe, elle, à Esperanza… parce qu’on le lui avait ordonné.
— J-Je suis désolée, Evy… gémit‑elle en tentant vainement de retenir ses larmes.
Evanna ne répondit rien, son regard vide glissant sur chacun d'eux. Elle comprenait mieux, désormais, pourquoi Hassan l’avait accueillie et aidée avec une telle facilité. Ce qu’elle était incapable d’expliquer, en revanche, c’était le regard haineux qu’il posait sur leur amie. Puis, elle comprit : comme elle, il avait cru Mila étrangère à tout cela. Il n’avait jamais su qu’elle avait rejoint l’Élite et avait pensé leur relation sincère, affranchie de tout lien avec ceux qu’il méprisait.
Les paroles qu’Hassan lui avaient un jour assénées lui revinrent en mémoire. Il lui avait dit qu’Eliott la ferait souffrir, que c’était ce qu’était l'Élite. De toute évidence, il ne s’était pas attendu à ce qu’il lui arrive la même chose.
— Alors tout ça, c’était que votre boulot ?
L’attention d’Evanna se porta sur Eliott. Son visage était si fermé qu’elle fut incapable d’y lire la moindre émotion, à croire qu’il s’était métamorphosé en son chef.
— Toi aussi ?
— C’était nécessaire, répondit Kaz.
Eliott laissa échapper un grognement, et elle ne détourna pas le regard de lui.
Une seconde, deux secondes…
De l’homme qu’elle aimait, et qui, s’il ne l’aimait pas en retour, tenait au moins à elle.
Trois secondes, quatre secondes…
Mais qui ne démentait pas.
Evanna secoua la tête d’un air entendu, observant l’homme qui venait de sauter à pieds joints sur les débris qu’il avait laissés dans sa poitrine. Mais il n’était pas le seul fautif. Ils l’avaient tous enfermée dans une bulle, lui faisant croire qu’elle était libre alors qu’ils avaient toujours surveillé chacun de ses faits et gestes. Ce qu’elle avait pris pour un nouveau foyer n’avait été qu’une imposture destinée à lui faire oublier que sa véritable famille, elle, se trouvait ailleurs. Parce qu’elle était importante pour l’Académie – ou pour les utopistes, elle ne savait même plus. Car elle l’était alors qu’elle n’avait jamais rien voulu d’autre que d’être normale.
C’était injuste.
Brutalement, le corps d’Evanna relâcha tout ce qu’elle n’avait pas eu conscience de retenir. Elle suffoqua, accablée par le manque d’air. La panique commença à s’emparer d’elle, lui nouant l’estomac et le lui tordant avec férocité.
Erin dut le ressentir car une colère infinie se mêla à la danse de ses émotions. Le camion s’arrêta sous son impulsion, ses portes s’ouvrant à la volée pour lui apporter l’oxygène dont elle avait si cruellement besoin. Elle se rua à l’extérieur, mais la lourdeur de l’atmosphère ne l’aidait en rien à respirer convenablement. Pire, la fureur qui grandissait en elle menaçait de tout emporter dans son sillage.
— Va‑t’en… Va‑t’en Erin, s’il te plaît…
La rage qui l’avait animée s’amenuisa aussi vite qu’elle était apparue, mais quelque chose demeurait toujours coincé dans son estomac. Elle pouvait le sentir, juste là, prenant de plus en plus d’ampleur et remontant le long de sa gorge. Elle s’appuya contre le lampadaire pour le laisser sortir, jusqu’à ce que ses entrailles ne se vident complètement au sol.
Un bruit derrière elle la força à se redresser, et elle essuya du coin de sa bouche ce qui lui restait de malaise. Kaz, Yann et Eliott étaient descendus, le premier ordonnant déjà au deuxième de la rebalancer dans sa prison dorée.
— Tu peux me détester autant que tu le veux, Evanna. Ça ne changera rien.
— Effectivement, ça ne changera rien.
La jeune femme avait répondu du tac au tac, bien décidée à ne plus laisser cet homme dicter sa vie une minute de plus. Elle avait beau savoir qu’ils cherchaient à la protéger, ce n’était plus pour elle un argument suffisant – d’autant plus que Thomas aurait été tout à fait capable de le faire, lui aussi. Alors quand Yann arriva à sa hauteur, elle n’eut d’autre choix que de se défendre. Mais l’Élite n’y mit pas tout son cœur, évidemment. Elle se contenta donc d’esquiver ses fausses attaques, jusqu’à trouver l’opportunité de s’emparer de son arme.
Un sourire fier se dessina sur les lèvres de son ami, sans pour autant alléger sa peine. Elle réprima un sanglot, son regard glissant sur la scène qui lui faisait face. Eliott attendait patiemment les ordres de Kaz, occupé à la fixer de son regard sombre. Hassan, lui, demeurait les yeux rivés au plafond, tandis que Mila s’était approchée du bord et pleurait en silence.
— Eliott.
Comme activé, l’Élite fit un pas dans sa direction. Elle retint sa respiration, la gorge serrée de douleur. Yann n’y avait peut‑être pas mis tout son cœur, mais Eliott… Eliott, lui, ferait ce qui devait être fait. Même s’il n’en avait aucune envie.
Evanna se refusa à craquer, mais son corps l’implorait de fuir. Après tout, elle le pouvait. Tout était fini, et Erin n’aurait eu aucun mal à tous les maîtriser. Mais son esprit, lui, ne le voulait pas. Elle n’était pas faible – du moins se plaisait‑elle à penser qu’elle ne l’était plus.
Rassemblant tout son courage, elle le mit en joue pour le forcer à s’arrêter. Il s’exécuta, un rire cynique ne tardant pas à franchir la barrière de ses lèvres.
— Alors quoi, Princesse ? la provoqua‑t‑il. Tu vas me tuer ?
Evanna le dévisagea longuement sans mot dire, l’esprit mortifié. Il était évident qu’elle ne pourrait jamais faire une telle chose. Elle ne serait jamais capable de lui faire du mal ni de le faire souffrir délibérément, même par vengeance.
Faible.
Accablée par la tristesse, elle jeta l’arme au sol et laissa échapper un premier sanglot.
— Non, Eliott… arriva‑t‑elle à articuler. Vis plutôt avec ça.
La mâchoire de l’Élite se crispa, preuve qu’elle venait de toucher une corde sensible.
— Je t’aimais, moi… sanglota‑t‑elle. Je t’aimais plus que tout au monde. Et je pensais que tu… tu… Enfin, comment t’as pu me cacher un truc pareil ?!
Un hoquètement involontaire s’échappa de ses lèvres alors qu’il la fixait toujours. Elle le connaissait par cœur. Il tentait d’intérioriser ses sentiments en jouant à l’intouchable, mais il ne tiendrait pas longtemps. La preuve : ses yeux s’assombrissaient déjà et il jura avant de s’enfoncer dans la nuit, frappant si violemment le camion que la carrosserie se tordit. Evanna le regarda l’abandonner alors même qu’il lui avait assuré que rien ne l’éloignerait plus jamais d’elle. Comme elle avait été naïve de le croire…
Déterminée à ne pas se laisser abattre, la jeune femme essuya les larmes de ses joues et se dirigea dans la direction opposée. Thomas était là, quelque part, et elle devait absolument le retrouver. Il était tout ce qu’elle avait, désormais.
— Je ne te laisserai pas faire, Evanna, lâcha Kaz derrière elle.
— C’est ce qu’on va voir, rétorqua‑t‑elle en continuant d’avancer.
— Je le traque depuis plus de six mois et je n’ai jamais retrouvé sa trace, reprit‑il sans se soucier de son intervention. Alors comment penses‑tu pouvoir y arriver à toi toute seule ?
La jeune femme se stoppa net, stupéfaite, avant de se tourner vers lui.
— Traque ? répéta‑t‑elle. Pas encore retrouvé sa trace ?
Il ne répondit rien, lui offrant une mine impassible tel l’Élite qu’il était et qu’il serait toujours. Le sang d’Evanna ne fit qu’un tour. Pourquoi souhaitait‑il retrouver sa trace, au juste, si ce n’était parce qu’il en avait reçu l’ordre ? Oui, avec cet aveu, il n’y avait désormais plus aucun doute possible. Si l’Élite voulait mettre la main sur Thomas, c’était assurément pour, au mieux, le mettre en cage, et au pire, le tuer. En tout état de cause, certainement pas pour le lui ramener gentiment, auquel cas ils ne se seraient pas tous évertués à lui cacher la vérité.
— Evanna, insista‑t‑il en s’approchant, déclenchant chez elle un mouvement de recul instinctif. Il ne voudrait pas que tu te mettes en danger, et tu le sais.
— Ils t’ont demandé de le tuer.
Elle savait pertinemment que cela n’arriverait jamais, mais elle espérait au fond d’elle‑même qu’il nie, qu’il lui assure qu’il le lui ramènerait sain et sauf et qu’elle allait le revoir. Mais Kaz garda le silence, et elle ferma les yeux pour ne plus avoir à supporter sa vue. Pourtant, elle avait toujours pensé qu’il s’était occupé d’elle en la mémoire de Thomas. Alors pourquoi était‑il désormais prêt à l’abattre ?
Rouvrant lentement les yeux, Evanna reprit sa route d’un pas déterminé. Il était hors de question qu’elle laisse l’Académie trouver son frère avant elle. Et si l’Élite ne voulait pas l’aider, soit, elle trouverait quelqu’un d’autre qui accepterait. Quelqu’un qui, par exemple, aurait besoin d’elle.
Dans son dos, des pas rapides se précipitaient dans sa direction. Ils pouvaient toujours essayer de la rattraper, ils auraient été bien mal avisés de tenter leur chance. Car si, elle, pouvait accepter cette trahison, Erin en était incapable.

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