Chapitre 35 (Evanna)

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— Qu’êtes‑vous en mesure de m’offrir ?

Pour seule réponse, le vice‑président lui adressa un sourire en coin et se décala sur le côté pour l’inviter à avancer. S’exécutant, Evanna jeta un coup d’œil rapide à l’immense bureau qui lui faisait face. Pas étonnant d’être aussi imbu de sa personne quand on vivait dans une telle opulence : cet homme était né avec une cuillère en argent dans la bouche.

Alors qu’il l’avait accompagnée jusqu’à la table, son hôte tira le dossier d’une magnifique chaise en cuir pour qu’elle s’y assoit. Elle la lui arracha des mains devant ses fausses bonnes manières, ce qui n’eut pour seul effet que de lui soutirer un nouveau sourire.

La situation semblait l’amuser. Pourtant, Evanna n’avait aucune envie de rire. Elle n’avait pas besoin qu’un abruti dans son genre s’amuse de sa victoire, mais elle pouvait aisément deviner qu’il était ce genre d’homme. Il avait beau avoir besoin d’elle, la tentation de la narguer lui était bien trop forte. Il aimait avoir le pouvoir, il aimait avoir le contrôle. Il le portait sur son visage figé dans de fausses expressions, et dans ses yeux dénués de toute chaleur.

Et elle le lui avait donné.

Bien qu’Evanna n’eût jamais été mauvaise joueuse, avoir ravalé sa fierté lui avait coûté, mais rien n’était désormais plus important à ses yeux que de reprendre sa vie en main. Et si elle devait jouer à un petit jeu sournois de manipulation avec cet homme pour arriver à ses fins, soit. Elle le ferait. Durant cette brève introspection, le vice‑président s’était assis à sa droite et avait croisé ses mains sur la table, muet comme une tombe.

— C’était bien la peine d’insister pour que je vous la pose si vous n’êtes même pas en mesure d’y répondre, cracha‑t‑elle alors qu’il l’observait depuis plusieurs minutes.

— Vous semblez tendue.

Evanna dut se mordre la langue pour s’empêcher d’être vulgaire. Il l’avait bassinée pour aller droit au but, et maintenant qu’elle avait bien gentiment plié l’échine devant lui, il lui faisait la causette ? Pure provocation. La bonne humeur apparente de l’homme eut raison d’elle, venant empirer la sienne.

— Je suis toute ou…

— Qu’êtes‑vous en mesure de m’offrir, Monsieur Weber ? le coupa‑t‑elle.

Le regard de son interlocuteur s’assombrit légèrement, avant de retrouver sa teinte froide. Il passa nonchalamment une main dans ses cheveux pour éloigner une mèche rebelle, avant de la dévisager à nouveau.

— Je peux vous aider à retrouver votre frère, proposa‑t‑il enfin. Mais en l’état actuel des chos…

— Vous avez besoin de moi pour prendre la place de votre père.

Une lueur de surprise traversa furtivement son regard, avant qu’elle ne disparaisse dans les méandres de son imperturbabilité. Alors qu’il l’observait toujours, un homme élégamment vêtu se présenta pour déposer devant chacun d’eux une assiette et des couverts. Il les déclocha d’un geste agile et expert, dans un excès de noblesse tel qu’elle en serait probablement morte de rire si le contexte n’avait pas été le leur.

Après avoir attendu qu’il s’éloigne, Evanna reprit la parole :

— C’est pour cette raison que vous avez tenté de l’assassiner ? Pour le pouvoir ?

Cette fois, le visage du vice‑président se déforma en une grimace étrange, et elle n’arriva pas à déterminer quelle émotion cette expression était censée représenter. Peut‑être la surprise de l’avoir vue poser là une vérité simple qu’il pensait secrète ?

— Si vous voulez mon avis, vous êtes plus doué pour cacher vos émotions que pour les simuler, le moqua‑t‑elle. Alors je vous en prie, cessez cela, vous faites peine à voir.

N’attendant ni réponse, ni réaction, Evanna attrapa sa fourchette. Elle s’apprêtait à la piquer dans un topinambour quand un souvenir encore bien ancré en elle l’en empêcha. Un sourire vint élargir les lèvres de son interlocuteur – non pas celui qu’il lui avait servi depuis le début, mais un réel sourire amusé.

— Allons donc, vous pensez vraiment que je vous assassinerais de la sorte ?

Inutile de tenter le diable, mieux valait rester prudente. Reposant ses couverts sur la table, elle s’employa à échanger leurs assiettes.

— Vous êtes nettement plus intéressante quand vous n’avez plus rien à perdre.

Ignorant la provocation, elle nota néanmoins que sa remarque venait totalement valider sa théorie. Elle piqua de bon cœur dans sa nouvelle assiette, mais l’insistance de son voisin de table la brûlait tellement qu’elle hésita de nouveau. Elle resta un moment à fixer son légume, sous le regard diverti de celui qui s’amusait toujours plus de sa méfiance.

Dans un soupir ennuyé, Evanna lui tendit sa fourchette.

— Sérieusement ?

Elle ne pipa mot, se contentant de secouer légèrement son couvert pour qu’il s’exécute. Il la porta à sa bouche, attrapant avec une élégance rare le pauvre topinambour qui n’avait rien demandé à personne.

Après plusieurs secondes, rien ne sembla se passer.

— Qu’est‑ce qui vous fait dire que j’ai attenté à la vie du Président ? reprit‑il.

— Je croyais que vous n’aimiez pas discutailler ?

— Cette information m’est cruciale. Si vous l’avez remarqué, alors n’importe qui en aura fait autant.

Evanna lui adressa un regard noir, avant de finalement répondre.

— Vous avez mangé la peau de l’ours avant de l’avoir vendu.

— Vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué.

— Oui, ça.

Le vice‑président se frotta les yeux. Il passa une main sur son visage, tentant au passage de dissimuler un sourire à la frontière entre l’amusement et le dépit. Evanna en fut surprise, certaine qu’il n’était pas genre d’homme à ne pas savoir se contrôler.

— Vous étiez persuadé d’avoir gagné, reprit‑elle. Si persuadé que vous n’avez pas daigné vous rendre à l’hommage de votre père, là où vous auriez dû être. En lieu et place, vous êtes allé vous réfugier dans les jupons de votre défunte mère, si j’ose m’avancer, vous demandant ce qu’elle ressentirait si elle vous voyait ainsi attenter à la vie de votre père. De la déception ? De la fierté ? Peu importe, car vous ne le saurez jam…

— Laissez tomber les analyses psychologiques et venez en au fait, je vous prie.

— Votre excès de confiance vous a tellement aveuglé que vous en avez oublié un principe de base plutôt simple.

— Lequel ?

— Ne pas manger la peau de l’ours avant de l’avoir vendu, répéta‑t‑elle. Vous n’écoutez rien. Votre erreur a été de vous présenter à moi comme étant le nouveau président de l’Académie. Car ce faisant, vous m’avez laissé entendre que celui en place ne le serait plus pour bien longtemps… et que vous en aviez parfaitement conscience.

— Je vois.

L’homme n’avait pas cessé de la fixer d’un regard intense, et elle le lui retourna alors qu’elle faisait glisser un morceau de viande entre ses lèvres. Il semblait se contenir, mais ses yeux trahissaient son énervement. Envers lui‑même.

— Je suis encore trop longue à la détente pour vous, ou ça va ?

Il lui adressa un sourire faux auquel elle ne répondit pas.

— Maintenant parlons affaires, Monsieur Weber. Car je ne suis pas venue ici pour vous tailler la bavette, et encore moins pointer du doigt vos erreurs stupides.

Evanna se redressa, son regard ancré au sien.

— Par quoi on commence ?

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