Chapitre 37-1 (Evanna)
Un vacarme duquel saillit une respiration stable, lentement substituée par une réalité implacable. Au centre de la pièce, une petite fille vêtue d’une salopette, nichée dans les bras d’un homme en blouse. À leurs côtés, un homme similaire au premier, regardant avec fascination des écrans de contrôle affichant des données complexes et indéchiffrables. Puis, plus loin, un cadavre. Une femme dans la fleur de l’âge, son visage pâle et sans vie fixant l’enfant de ses yeux éteints.
Les deux hommes se confrontent, hurlent, et se déchaînent. La petite fille pleure, le regard tourné vers le corps inanimé de la femme gisant au sol. Elle se débat avec hargne, secoue la tête, se cache les yeux. Elle cherche à fuir. Mais elle n’y arrive pas.
On cherche à la récupérer, mais l’homme tient bon, la protège. Puis, il l’emmène. Les murs éclatants se transforment en des parois sombres et boueuses, des lumières chaudes et vacillantes se substituent à l’éclairage froid du laboratoire tandis qu’ils progressent dans des dédales de galeries.
Une peine indescriptible. Une tristesse insupportable.
Une envie effrénée de crier, de pleurer, mais les cris restent enracinés, les pleurs enfouis.
Un désir démesuré de se détourner, de fuir, mais les visions demeurent, inéluctables. Elles s’imprègnent, s’immiscent, et se faufilent, jusqu’à disparaître dans les méandres d’une âme mutilée et mortifiée.
*
— Non !
Evanna se réveilla en sursaut, sa voix résonnant dans la pièce jusqu’à ce que vienne se substituer un son strident et désagréable qui lui martela les oreilles. Le cœur battant la chamade, elle tâtonna sa table de nuit dans l’espoir de mettre fin à cette cacophonie. Le silence retomba enfin, et elle se redressa avant de passer ses mains sur son visage.
— Allez, t’y es habituée, Evy. Ressaisis‑toi.
Peut‑être l’était‑elle, en effet, mais quelque chose louchait. Ce rêve surgissait de plus en plus souvent dans son esprit, et le fait qu’elle n’avait rien à faire durant sa captivité l’avait naturellement poussée à lui accorder plus d’importance. Les visages qu’elle y voyait avaient toujours été flous. Ils l’étaient toujours, bien sûr, mais après tout ce qui s’était passé ces derniers mois, elle n’avait désormais plus aucun doute sur leur identité.
Ce n’était pas un rêve qui la torturait, non. C’était le passé. Un souvenir inextinguible qui remontait à la surface, la forçant à se confronter à une réalité qu’elle avait toujours refusé de voir. Car c’était l’Académie qui lui avait infligé cela. Qui leur avait infligé cela. Pourquoi ? Elle l’ignorait encore, mais relevait néanmoins l’amère ironie de sa situation : elle s’était rendue à ses détracteurs. Était‑ce pour cette raison que l’Élite ne l’avait pas livrée ? L’avaient‑ils su sans, une nouvelle fois, le lui dire ?
Une colère naissante l’obligea à serrer les poings, avant qu’elle ne la chasse d’un soupir. Elle se leva d’un bond, bien décidée à ne plus se morfondre. Son réveil n’avait pas sonné par hasard : elle avait une mission à accomplir. Dans moins de dix minutes, l’ex‑vice‑président reviendrait de sa séance de sport pour déjeuner, et elle devait absolument être sur place lorsqu’il arriverait.
Sans même prendre le temps de se rafraîchir, Evanna prit la direction du salon et s’installa en tailleur à sa place favorite, sur le grand tapis en poil long au pied du canapé. Sur sa gauche, les baies vitrées laissaient filtrer les premiers rayons du soleil, d’une puissance déjà éclatante. Elle attrapa la télécommande et sélectionna la chaîne que son hôte regardait chaque matin, avant de feindre de s'intéresser à l’un des livres abandonnés sur la table basse.
Dans moins de cinq minutes, Weber fils apparaîtrait et verrait sa si précieuse routine chamboulée. Bien sûr, il y avait toujours le risque qu’il l’abandonne, mais elle le soupçonnait bien trop fier pour reculer face à cette provocation. Et justement, il arrivait. Le bruit de ses pas résonna en écho dans le salon, avant de s’évaporer dans les airs. Une tension palpable le remplaça, preuve que sa victime hésitait entre voir ses habitudes perturbées ou devoir y renoncer. Mais son choix fut vite fait lorsque, la seconde suivante, il se dirigea vers la cuisine pour préparer son petit‑déjeuner.
Après un bon quart d’heure d’attente insoutenable, le cuir du canapé se froissa enfin sur sa gauche. Plusieurs minutes passèrent sans qu’aucun d’entre eux ne parle, le silence seulement troublé par la télévision et le cliquetis des couverts de son voisin. La jeune femme ne sut dire, maintenant qu’ils étaient tous deux en place, si elle devait amorcer la conversation ou bien attendre qu’il le fasse. Elle était en train de peser le pour et le contre lorsqu’il décida pour elle :
— Si vous tenez tant que ça à m’agacer, faites‑le au moins correctement. Votre livre est à l’envers.
Le cœur d’Evanna chuta dans sa poitrine. Paniquée, elle scruta les caractères du roman qu’elle avait feint de lire pour réaliser qu’il avait effectivement raison. Non, mais quelle idiote. Un plan si méticuleusement ficelé, et elle l’avait saboté par inattention.
Bien déterminée à ne pas se laisser abattre, elle balança son faux alibi sur la table et se tourna vers lui. Il avait d’ores et déjà détourné le regard et recommencé à manger, l’ignorant comme si elle n’avait jamais été là.
— Ça fait plus d’une semaine que je suis ici, et toujours rien.
— Toujours aussi perspicace, ironisa‑t‑il.
Elle lui octroya un regard mauvais, mais il ne daignait toujours pas s’intéresser à elle. Ses yeux étaient rivés devant lui, à croire qu’il mettait toute son âme à l’ignorer.
— Ne pensez‑vous pas qu’il serait temps d’accélérer un peu les choses ?
— Ne pensez‑vous pas que j’y travaille déjà ? répliqua‑t‑il.
— Donnez‑moi au moins des informations.
— Vous n’avez nul besoin d’en avoir.
— Que prévoyez‑vous de faire ?
Il relâcha brusquement sa fourchette, fermant les yeux un instant avant de les rouvrir. Il avait beau tenter de garder la face, son agacement était plus que flagrant.
— Je ne vous lâcherai pas, vous savez, insista‑t‑elle tandis qu’il reprenait ses activités. Alors ce serait moins pénible pour nous deux si vous acceptiez dès maintenant de me fournir des explications.
— Je peux me montrer particulièrement endurant, vous savez.
— Et moi considérablement agaçante.
— Vous m’en direz tant, rétorqua‑t‑il d’un ton cinglant.
Exaspérée, Evanna s’affala contre le canapé en soupirant. Elle avait pensé pouvoir obtenir quelque chose de lui, mais elle réalisait maintenant à quel point elle avait été naïve.
Un rayon de lumière, plus puissant que les autres, vint l'extirper de ses réflexions. Ses lèvres se courbèrent en un sourire, et elle se leva pour aller admirer l’horizon. À travers la surface lisse de la baie vitrée, la chaleur du soleil lui léchait la peau, et elle posa sa main contre la vitre pour mieux la sentir. Toute la frustration accumulée ces derniers jours s’évapora alors, laissant place à un sentiment de plénitude et d’espoir.
Un jour, elle retrouverait Thomas, se promit‑elle. Elle le retrouverait, et ensemble, ils parcourraient le monde comme ils l’avaient si souvent rêvé. Qu’est‑ce qu’elle serait heureuse, lorsque cela arriverait… Mais, comme si elle n’était pas digne de cette bénédiction, un voile de nuages vint dissimuler les rayons dorés de l’astre, assombrissant son âme.
Si… cela arrive.
L’esprit torturé, Evanna laissa retomber sa tête contre la vitre à la recherche de cette chaleur qui l’avait un peu plus tôt enveloppée. Mais, à l’inverse, son contact lui glaça le sang.
Ça n’arrivera jamais…
Alors qu’elle tentait désespérément de la retrouver, Erin vint l’envelopper de son cocon maternel. Les nuages se dissipèrent presque aussitôt, laissant les rayons du soleil s’éparpiller à nouveau dans le ciel.
T’as raison, on désespère pas… Merci, Erin.
Elle n’obtint pour seule réponse qu’une légère tape sur l’épaule – bien impersonnelle, si elle devait en juger, en comparaison de sa compassion habituelle. Elle s’en désolait quand les tapes se multiplièrent, lui faisant réaliser qu’elles n’avaient en réalité jamais eu pour but de la soutenir mais plutôt d’attirer son attention.
— Quoi, qu’est‑ce qu’il y a ? s’étonna‑t‑elle en se retournant.
Sans grande surprise, Erin ne lui répondit pas. Evanna balaya la pièce à la recherche de ce qui avait bien pu interpeller son amie, mais rien d’inhabituel n’était à signaler. Son hôte avait toujours les yeux rivés sur les informations, l’air sérieux. Une nouvelle tape, à l’arrière du crâne, cette fois‑ci, lui fit lâcher un aïe ! de surprise. Il l’ignora de plus belle, bien trop heureux de retrouver sa tranquillité perdue.
Mais elle n’en avait pas encore fini avec lui.
— Vous avez beaucoup voyagé, n’est‑ce pas ?
— Vous recommencez à parler pour ne rien dire, s’agaça‑t‑il.
— Moi, j’ai toujours rêvé de parcourir le monde, reprit‑elle en admirant l’horizon. Depuis toute petite !
— Vous m’en voyez ravi.
— C’est vrai quoi, il y a tellement de choses à voir ! l’ignora‑t‑elle. Qui ne rêverait pas de découvrir toutes ces merveilles ?
— …
— Alors ? le harcela‑t‑elle en le rejoignant sur le canapé. Vous avez voyagé ?
Pour toute réponse, l’homme éteignit la télévision et se leva en silence, avant de se diriger vers la cuisine pour laver sa vaisselle. Elle lui emboîta le pas, bien décidée à ne lui laisser aucun répit.
— En tout cas, je peux me targuer d’avoir visité un endroit que vous n’avez jamais vu !
— Ah oui, et lequel ?
— Sadell !
— Et qui vous dit que je n’y suis jamais allé ?
— J’y ai passé toute ma vie. Je m’en serais souvenue, quand même.
Un léger rire cynique s’échappa de ses lèvres, et elle arqua un sourcil perplexe.
— Quoi ?
— Cela serait donner un trop grand crédit à votre mémoire, Mademoiselle Orsby.
Evanna se redressa brusquement, piquée au vif.
— Ne pouvez‑vous donc pas cesser d’être aussi dédaigneux ? s’offusqua‑t‑elle.
— Oh, je le peux, figurez‑vous.
Après la fin de sa corvée, son hôte attrapa de quoi s’essuyer les mains.
— Et vous n’avez qu’une seule chose à faire pour cela, reprit‑il.
— Quoi donc ?
— Me laisser tranquille.
Evanna lui lança un regard noir. Lorsqu’il remarqua qu’elle se trouvait être plus agacée par son comportement que lui par le sien, il la gratifia de son éternel sourire narquois et fier avant de la contourner. Elle lui emboîta le pas en direction de la bibliothèque, fermée à clé près de la télévision. Selon sa si précieuse routine, il restait encore une heure avant qu’il ne quitte l’appartement : une heure qu’elle pouvait donc encore saboter.
— Qu’espérez‑vous, au juste ? lâcha‑t‑il d’une voix glaciale après qu’elle se soit interposée dans l’encadrement de la porte.
— Je veux rester avec vous.
— Certainement pas.
— Vous allez pourtant devoir vous faire à l’idée, parce que je ne bougerai pas d’ici.
— Sans vouloir vous offenser, Mademoiselle Orsby, je ne vois vraiment pas ce que vous pourriez faire dans une pièce telle que celle‑ci.
Elle lui répondit par un regard noir, qui eut pour seul effet d’élargir un peu plus son rictus.
— Après tout, si, rectifia‑t‑il. Vous pouvez vous sentir offensée.
— Ne croyez pas être en mesure de m’offenser, Monsieur… hum, comment dois‑je vous appeler, déjà ?
Le regard de son interlocuteur s’assombrit et ses lèvres se pincèrent, signe qu’elle venait indéniablement de toucher une corde sensible. Mais son bonheur fut de courte durée. L’instant d’après, le bord des lèvres de son hôte se soulevait en un rictus faux tandis que le sien s’effaçait, emporté par l’intensité glaciale de ses iris perçants. Il avança d’un pas, puis de deux, la contraignant à reculer d’autant. Lorsqu’enfin, elle eut cédé suffisamment de terrain à son goût, il se pencha vers elle pour lui murmurer :
— « Monsieur le Président » ira très bien.
Il la gratifia d’un dernier regard méprisant, avant de refermer la porte sur lui et de tourner la clé dans la serrure. Evanna demeura paralysée sur place, déconcertée par la rapidité avec laquelle il venait de reprendre l’ascendant. Ses yeux restèrent un moment fixés sur l’obstacle qu’il avait érigé entre eux, comme si sa seule détermination pouvait encore le faire céder.
Ok, je crois que t’as perdu, Evy… revint‑elle enfin à la raison.
Mais alors qu’elle s’éloignait, un cliquetis caractéristique résonna derrière elle. Elle se retourna brusquement vers l’endroit qu’elle venait de quitter mais la porte demeura close, seulement libérée du verrou qui l’entravait jusqu’alors.
Un sourire satisfait étira ses lèvres. Ce n’était certes pas une victoire écrasante, mais ce petit exploit suffit à la contenter. Il était la preuve que, même s'il n'était pas prêt à lui donner gain de cause, son si détestable et ô combien arrogant hôte était disposé à faire des compromis pour que leur cohabitation se déroule au mieux.

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