Chapitre 38 (Eliott)

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8e mois de l’an 28 – Région de Mosley

Après l’attentat du mausolée, Eliott s’était jeté à corps perdu dans le boulot, pourchassant sans relâche les instables qui traînaient encore en ville. Mais après trois semaines de chasse intensive, il n’avait pratiquement plus rien à se mettre sous la dent pour s’éviter de penser. Et bien entendu, dès qu’il pensait, ce n’était qu’à elle.

La seule bonne décision qu’Eliott estimait avoir prise dans sa vie avait été de s’être ouvert à Evanna. C’était un fait. Elle l’avait littéralement métamorphosé, lui faisant découvrir la vie sous un angle nouveau et lui donnant l’espoir d’un avenir radieux. Mais depuis lors, il n’avait vécu qu’avec le poids des mensonges qui pesaient sur ses épaules. Car s’il avait été plus ou moins supportable de vivre avec lorsqu’il s’échinait à la repousser, les choses étaient devenues bien différentes depuis qu’il avait embrassé les sentiments qu’il lui portait.

— Eliott ? résonna la voix de Christie.

— Mh ?

— Tu vas bien ?

— Ouais.

La lolita punk échangea un regard inquiet avec Yann, mais eut la présence d’esprit de ne pas remuer le couteau dans la plaie. Comme tous les soirs depuis trois semaines, Eliott avait troqué ses soirées à musarder avec Evanna contre des soirées à pourchasser ce qu’il pouvait. Ce soir n’avait pas fait exception, sauf que cette fois‑ci, il avait décidé de rejoindre ses amis au Flanagan’s plutôt que de rentrer broyer du noir chez lui.

— Tu veux boire quelque chose ? lui proposa‑t‑elle.

— Ce que t’as de plus fort.

Nouveau regard inquiet, mais la barmaid finit par s’exécuter.

— Comment va Milly ? demanda Eliott.

— Aussi bien que tu peux l’imaginer, soupira son ami.

Il hocha la tête, son attention rivée sur le comptoir sous ses mains. Bien que Mila eût été la mieux placée pour remplir le rôle d’espion auprès d’Evanna en raison de son passif avec Hassan, Grant avait été bien mal avisé de l’y envoyer. Parmi tous ses collègues et amis, il n’en avait jamais connu aucun qui désirait autant que Mila retrouver une vie normale. Et la plonger à Esperanza de la sorte, lui donner un métier, une maison, des gens à aimer – bref, une vie – lui avait fait miroiter l’espoir qu’un jour, elle retrouverait sa liberté.

Espoir qu’il avait, là aussi, réduit à néant.

Préférant ne pas s’étendre sur le sujet, Eliott balaya les alentours. À leur table habituelle, il reconnut Mark accompagné de sa traditionnelle bande d’ivrognes. Mais contrairement à d’ordinaire, la table n’était pas recouverte de cadavres de bouteilles et de verres vides. Ils étaient, au contraire, tous très calmes. Trop calmes.

Le cœur battant la chamade, Eliott se redressa d’un bond. Mark avait été désigné responsable de la brigade chargée de la capture de cet enfoiré d’Orson. Et il était là, devant lui… ce qui ne voulait pouvoir dire qu’une chose.

— Putain de merde, vous l’avez coffré ?! s’écria‑t‑il en tapant du poing sur le comptoir, faisant trembler le verre que Christie venait de lui apporter. Bordel, Yann, et tu m’as rien dit ?!

Son ami n’eut pas besoin d’ouvrir la bouche pour qu’Eliott comprenne qu’il s’était complètement fourvoyé. Son cœur se resserra dans sa poitrine, dissipant du même fait l’espoir naissant qui s’y était confortablement installé.

— OK, allez, vas‑y, crache le morceau, soupira‑t‑il. Non, attends.

Il attrapa son verre et l’avala d’une traite, avant d’en demander un autre. La barmaid s’exécuta et il le siffla lui aussi, avant de le reposer violemment.

— Allez, vas‑y, c’est bon, souffla‑t‑il pour se donner du courage. J’suis prêt.

Yann et Christie échangèrent un regard inquiet. Son ami prit enfin la parole, tandis que la barmaid prenait l’initiative de lui en servir un nouveau.

— Nos sources sont unanimes, Orson a rejoint la frontière hier, annonça‑t‑il. Grant a ordonné l’arrêt des recherches. Il s’en est tiré… J’suis désolé, mon pote.

Eliott se pinça les lèvres pour réprimer le cri de fureur qui lui tordait les entrailles. Après mûre réflexion, il n’était pas prêt, pas prêt du tout à entendre une telle chose… et encore moins à l’accepter. Il attrapa son verre et le vida d’une traite, mais le liquide ne fit qu’attiser le brasier qui brûlait déjà en lui.

« Il s’en est tiré. »

Eliott frappa le comptoir de son poing. Ces quelques mots résonnaient en écho dans son esprit, le torturant toujours plus. La colère s’intensifia, bientôt étranglée par les remords et les regrets qui se lovaient autour de lui comme des serpents. Il se prit la tête entre les mains et la secoua frénétiquement, accablé par sa propre impuissance.

Pourquoi n’avait‑il pas choisi de le poursuivre quand il en avait eu l’occasion ? Pourquoi l’avait‑il laissé s’échapper ? Pourquoi n’avait‑il rien fait alors qu’il aurait pu le tuer de ses mains et échapper à ce tourment ? Pourquoi, pourquoi, prenait‑il toujours les mauvaises décisions ?

Bon à rien.

Eliott se leva brusquement, faisant basculer le tabouret sur lequel il était assis. Il ne pouvait pas rester une seconde de plus ici. Pas avec tout ce brouhaha guilleret de gens heureux qui l’assommait. Il avait besoin de faire quelque chose, n’importe quoi, qui le libérerait de ce poids.

— Eliott… tenta Yann.

— J’dois y aller, le coupa‑t‑il en arrachant la bouteille des mains de Christie.

— Eliott, tu devrais rester ici, lui conseilla‑t‑elle alors qu’il se dirigeait vers la sortie. Tu risquerais de faire une connerie, dehors, dans ton état…

— De quoi t’as peur ? rétorqua‑t‑il. Le seul mec que j’voulais buter s’est fait la malle.

N’attendant pas de réponse, il claqua la porte derrière lui et s’éloigna.

— Et y’a plus personne à tabasser dans cette ville de merde.

*

« Le temps guérit ce que la raison ne peut guérir »

Eliott ignorait qui avait bien pu énoncer un tel adage, mais celui‑là n’avait assurément jamais été confronté à la peine et au désarroi. Pour cet homme, le temps semblait être un allié, un remède miraculeux contre les tourments de l'âme. Mais pour lui, ni le temps, ni la raison n’étaient en mesure d’apaiser les siens… ou bien peut‑être manquait‑il simplement de patience.

Plus les jours passaient, plus Eliott perdait toute motivation. Les activités qui le passionnaient lui semblaient vides de sens, et il passait ses journées effondré sur le canapé de la salle de repos du QG à regarder la télévision, un gobelet à la main tandis que les cendres de ses cigarettes s'accumulaient aux alentours. Il n'était pourtant pas un fumeur assidu, mais ces instants étaient devenus une sorte de rituel, un moyen de noyer ses pensées tumultueuses dans la nicotine et l'alcool.

— Eh, E.J !

— Combien de fois je vais devoir te répéter d’arrêter de m’appeler comme ça, la môme ? grogna‑t‑il alors que Sarah se postait devant lui, l’empêchant de suivre sa série. Et dégage de là, putain. J’vois plus rien.

— Tu veux bien venir m’aider ? l’ignora‑t‑elle.

Dans un profond soupir, Eliott se laissa retomber en arrière.

— Ouais, OK, d’accord. Pourquoi pas.

— C’est vrai ?!

— Nan. Allez, dégage de là.

Il lui balança un gobelet vide pour la forcer à bouger, sans succès. Au contraire, la demi‑portion piailla plus encore, lui hurlant dessus sans même remarquer son désintérêt.

— T’es vraiment un gros con, putain !

— Ton langage.

Les larmes aux yeux, elle continua de l’insulter de tous les noms avant de ramasser son projectile et de le lui lancer en pleine figure. Il l’esquiva de justesse, les yeux levés au ciel.

Depuis quelques temps, Sarah se montrait tout bonnement insupportable. Elle n’arrêtait pas de le solliciter pour tout et n’importe quoi, traînant dans ses pattes et s'immisçant dans ses affaires alors qu'il ne souhaitait rien d'autre que la tranquillité. Certes, il la repoussait un peu trop souvent, mais elle n’avait qu’à ne pas être si envahissante… d’autant plus qu’elle était parfaitement capable de gérer seule toutes les tâches pour lesquelles elle le sollicitait.

Enfin, l’adolescente se décida à bouger et il reporta son attention sur la télévision.

— Salut, Eliott.

C’est pas vrai, elles se sont toutes passées le mot, ou quoi ?!

Voyant qu’il n’avait aucune intention de lui répondre, Jade se laissa tomber à ses côtés. Il tenta de l’ignorer, mais il sentit bientôt son regard insistant peser sur lui.

— Bon, tu veux quoi ? grogna‑t‑il.

— J’ai appris la nouvelle… Je suis désolée pour vous.

— Ouais, OK.

Eliott n’était clairement pas d’humeur à ce qu’on s’apitoie sur son sort, alors elle pouvait tout aussi bien garder ses larmoiements pour elle. De plus, il était de notoriété publique que son amie d’enfance n’avait pour ainsi dire jamais apprécié Evanna : sa sincérité restait donc encore à prouver.

— D’un autre côté, ça pouvait pas marcher…

Sourcils froncés, il l’interrogea du regard.

— Ben oui, vous étiez trop différents… reprit‑elle. Elle n’aurait jamais pu te comprendre, comprendre ce que tu dois faire, en tant qu’Élite. La preuve…

Elle tenta de poser une main réconfortante sur sa cuisse, mais la retira presque aussitôt lorsqu’elle remarqua son regard foudroyant.

— T’as pas autre chose à foutre que de m’emmerder, Jade ?

— J’essaye simplement d’être là pour toi, Eliott, se défendit‑elle.

Eliott garda le silence. Depuis toute petite déjà, Jade lui avait toujours été d’un soutien inconditionnel. Peu importe la situation ou les circonstances, elle avait toujours pris sa défense, même quand il avait été en tort – ce qui était arrivé plus d’une fois, il devait bien l’avouer. Assez pour que malgré sa mauvaise humeur, il se sente coupable de son comportement. S’était‑il toujours montré aussi désagréable envers elle ?

Interprétant son silence comme une approbation, Jade s'approcha de lui. Elle attrapa délicatement sa main, avant de se blottir contre son épaule dans un soupir de bien‑être.

— Il n’y a qu’un Élite pour en comprendre un autre, Eliott… murmura‑t‑elle.

Elle resta un moment lovée contre lui, lui laissant tout le temps de méditer sur ses paroles. Elle finit pourtant par se relever, au moment même où la sonnerie de son téléphone le rappelait à la réalité. Empli d’un espoir stupide, Eliott se rua dessus pour finalement constater qu’il ne s’agissait que de Grant.

— Ouais, Patron ?

Le silence fut sa seule réponse, lourd comme une chape de plomb. C’était un silence pesant mais familier, de ceux que son chef et ami avait pour habitude de leur réserver avant l’annonce d’une terrible nouvelle.

— Moss est revenu.

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