Chapitre 39 (Eliott)

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Dans la noirceur de la nuit, même les étoiles avaient fui leur berceau, plongeant les vestiges du mausolée dans une pénombre que la lune elle‑même n’osait pénétrer. Au loin, les lumières de la ville scintillaient mais son tumulte ne leur parvenait pas. Rien ne semblait pouvoir perturber la quiétude qui régnait ici. Pas même le souffle du vent qui s’engouffrait dans ses entrailles décharnées, ni même l’ululement des chouettes dans les arbres ou le bruissement des insectes rampant sur le sol. Tous avaient décidé de respecter la tranquillité des morts dans un silence révérencieux et indéfectible.

Au milieu de cette toile de déférence, Eliott ne se sentait pas à sa place. Son supérieur à ses côtés n’en était pas plus digne, mais il ne semblait pas en avoir cure. Adossé contre un pan de mur détruit et les bras croisés sur sa poitrine, il regardait fixement devant lui, le regard encore plus froid et fermé que d’habitude.

— Pourquoi il est revenu, tu crois ? osa‑t‑il formuler.

Aucune réponse.

Eliott haussa les épaules et reporta son attention sur la noirceur du ciel. Grant ne lui avait pratiquement pas adressé la parole depuis l’attentat du mausolée, ni même confié la moindre information sur tout ce que ceci signifiait. Et pour cause, il était persuadé qu’il avait failli à sa mission. C’était vrai – et il vivait avec cette culpabilité –, mais le fait qu’il ait décidé de dire la vérité à Evanna n’indiquait pas pour autant qu’il n’était plus digne de confiance. La preuve en était, il était là, à ses côtés. Lui, et non pas n’importe quel Élite.

— Elle l’aurait découvert un jour ou l’autre, tu sais, insista‑t‑il. On pouvait plus continuer à lui mentir comme ça. Elle méritait de savoir.

Toujours aucune réponse.

— Grant…

— L’amour ne doit en aucun cas interférer avec ce qui doit être fait. C’est la première règle de l’Élite, et tu l’as transgressée.

— Sérieusement, tu crois encore à ces conneries ? Après tout ce qu’on a app…

— Tu t’es laissé dicter ta conduite par tes sentiments.

— Et alors, tu l’as jamais fait ?!

— Tout ce que j’ai jamais fait, c’est la protéger, Eliott !

Eliott esquissa un pas en arrière. Son chef s’était approché de lui à une vitesse fulgurante, les traits tirés par la colère et ses yeux sombres fulminant. À bien y réfléchir, jamais encore il ne l’avait vu se laisser aller à l’expression d’une quelconque émotion. Grant le réalisa aussi puisqu’il toussota, tirant légèrement sur la veste de son costume pour reprendre contenance.

— Tu lui as tout avoué pour alléger ta culpabilité, reprit‑il d’une voix calme et maîtrisée. Tu as eu peur qu’elle le découvre par elle‑même, alors tu le lui as avoué dans l’espoir qu’elle te pardonne. Tu as agi égoïstement. Ce n’était ni pour elle, ni pour l’Élite, ce n’était pour personne d’autre que t…

— Comment tu peux dire ça, bordel ?! Elle me hait maintenant, en quoi ça m’est bénéfique ?!

— Et en quoi ça lui est bénéfique ?

Eliott ouvrit la bouche pour répliquer, mais ne sut quoi répondre.

— Elle est partie, répondit‑il à sa place. Elle est partie et elle nous méprise, alors que nous étions les seuls à vraiment vouloir son bien. Et le pire dans tout ça, c’est que nous n’avons aucune idée d’où elle est et de ce qu’elle compte faire. Quoi que ce dernier point reste discutable, n’est‑ce pas, puisque nous savons effectivement ce qu’elle compte faire. Nous ne savons juste pas où, quand et comment. Plutôt cocasse, non ? Voilà ce que ta précieuse vérité lui a apporté. Tu n’as rien fait d’autre que de la mettre en danger. Vis avec ça, Perkins.

La colère monta en lui, et il serra les poings pour tenter de la contrôler. Grant avait raison. Il avait agi égoïstement, et la situation était mille fois pire désormais. Pourquoi ne pouvait‑il jamais rien faire de bien ? Eliott expira lentement, tentant tant bien que mal de libérer toute la pression accumulée. Il devait absolument se ressaisir et arrêter de se morfondre. Les choses étaient ce qu’elles étaient et il devait apprendre à vivre avec… même si elle n’était plus là.

Un bruit émergea des profondeurs, capturant l’attention des deux hommes. Emmitouflé dans un long trench noir, Moss s’avançait vers eux, son regard errant autour de lui d’un air désolé. Eliott en eut de la peine pour lui. Seules des ruines s’étendaient sous ses yeux fatigués, vestiges d’un mausolée qu’il avait érigé en mémoire d’une paix qu’il avait voulu construire ; un symbole d’espoir qui avait été réduit à néant en quelques heures tout au plus.

— Vous n’auriez jamais dû revenir, lança Grant.

— Je ne pouvais pas rester sans rien faire.

La voix du fondateur de l’Académie avait sonné étrangement faible, bien plus faible que lors de leur dernière rencontre. Elle accentuait une fragilité déjà bien apparente, renforçant son malaise face à l’homme qui les avait élevés.

— L’attaque du mausolée était un signe trop préoccupant, reprit leur mentor.

— Avez‑vous de quelconques informations qui pourraient nous être utiles ?

Le vieil homme les scruta attentivement, avant qu’un soupir ne mette fin au silence.

— Le laboratoire expérimental d’Anderson se trouve sous le mausolée, lâcha‑t‑il enfin.

— Nous l’avions envisagé, confirma Grant. Mais nous n’avons rien trouvé.

— Parce que vous ne saviez pas où chercher.

Devant leur mine circonspecte, le fondateur de l’Académie sortit une lampe torche de son trench avant de leur ordonner de le laisser passer. Il les trimballa à travers les ruines du mausolée, se repérant parfaitement dans les dédales de couloirs alors même que certains avaient croulé sous leur propre poids. Il avança d’un pas lent mais assuré, jusqu’à arriver dans la partie la mieux conservée du bâtiment. Là, il leur fit passer des murs dissimulés au détour d’allées sinueuses qu’ils avaient pris pour des impasses. Ils arrivèrent enfin devant un nouveau mur, qu’Eliott ne fut même pas surpris de voir se dérober sous ses yeux.

Au bout de l’escalier qu’ils venaient de descendre, une grosse porte blindée gisait au sol. Il plissa les yeux pour tenter d’apercevoir ce qui se cachait derrière, mais seules des ombres menaçantes dansaient sur les murs, projetées par la lumière vacillante de la lampe de Moss. Une lumière vive s’empara du lieu lorsqu’ils s’y engouffrèrent, illuminant l’espace de sa froideur à mesure que les néons s’allumaient au‑dessus d’eux.

Le laboratoire lui donna immédiatement la chair de poule. Les murs étaient flanqués de part et d’autre par d’énormes tubes qui servaient à accueillir – en témoignaient les corps de soldats qui jonchaient le sol – de pauvres sujets d’expériences. Certains étaient d’ailleurs encore prisonniers de leur geôle, seulement retenus par des câbles qui les reliaient à un terminal de contrôle accolé à chacun des tubes.

Prudemment, Eliott s’avança vers l’un d’entre eux. La femme qui y était enfermée ne devait pas avoir plus de vingt ans et portait l’uniforme de l’armée académique – sans doute venait‑elle tout juste de s’enrôler et s’était‑elle laissée embringuée dans une affaire qui l’avait dépassée. Il réprima un haut‑le‑cœur, la colère s’emparant de lui. Ses cheveux châtains tombaient nonchalamment sur ses épaules, contrastant avec ses traits juvéniles qui se tordaient dans une grimace de douleur. Ses grands yeux noisette le fixaient avec une supplication silencieuse, comme s’ils l’imploraient de la libérer.

L’espace d’un instant, une vision troublante l’assaillit. Les cheveux de la malheureuse ondulèrent, son nez se retroussa, et ses yeux s’éclaircirent jusqu’à prendre une teinte dorée. Ses traits s’étirèrent alors, prenant la forme de ceux de sa princesse.

Je l’ai condamnée. J’aurais dû la protéger. Grant a raison.

Submergé par le désarroi, Eliott se rua sur le terminal de contrôle pour en marteler les touches. Des bip résonnèrent dans l'air, chargé de désespoir, jusqu'à ce qu'il parvienne enfin à ouvrir le tube. Le corps de la jeune femme tomba lourdement à ses pieds. Il s’agenouilla à ses côtés pour lui fermer les yeux, tandis que le directeur de l’Élite se précipitait vers lui.

— Ça lui arrivera pas, Grant. Tu peux me croire, un truc pareil… ne lui arrivera jamais. Je les laisserai jamais mettre la main sur elle. Ni l’ASU, ni l’Académie, ni personne. Jamais.

Son chef et ami posa une main compréhensive sur son épaule, avant de l’inviter à rejoindre Moss. Obnubilé par les cuves, Eliott n’avait même pas réalisé qu’une estrade dominait le centre de la pièce.

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