Chapitre 39-1 (Eliott)
Des câbles enchevêtrés émergeaient de l'estrade au centre de la pièce, indiquant bien clairement que quelque chose, un jour, avait trôné là.
— Me dites pas que… débuta Eliott.
— Ils ont récupéré l’accélérateur, acheva Grant.
— Où est le cylindre que je vous avais remis ? demanda Moss.
— J’ai ordonné sa destruction.
— Quoi ?! s’offusqua Eliott. Tu te fous de moi, pourquoi t’as fait ça ?!
Grant se tourna vers lui avant de soupirer d’agacement.
— On dirait Hassan quand je lui en ai donné l’ordre, répondit‑il. Le garder était un risque inutile. Rendre sa liberté à Evanna ne vaut pas le risque de laisser l’ASU s’en emparer. Nous n’avons aucune idée de leur intention. Et puis…
Son regard plongea plus profondément dans le sien.
— Evanna est plus en sécurité avec quelqu’un veillant sur elle en permanence, reprit‑il. C’est d’autant plus vrai maintenant qu’elle n’est plus entre nos mains.
Eliott avait horreur de l’admettre, mais il avait raison.
— Avez‑vous pu l’étudier ? demanda Moss. Ont‑ils une chance d’en créer un nouveau ?
— Nous en avons déterminé sa composition mais sans accès à l’accélérateur, il nous était impossible de faire davantage de tests. Mais oui, je pense qu’ils sont en mesure de le reproduire, poursuivit Grant après un temps. Le cylindre était composé d’amétrine, qu’on ne trouve que dans les mines de Sadekha. D’après nos sources, la zone est la première sur laquelle s’est concentrée l’ASU. Ça, cumulé au fait qu’ils ont désormais en leur possession l’accélérateur…
— Il ne leur manque donc plus que votre amie, acheva le fondateur de l’Académie.
Tous trois demeurèrent silencieux, mais les pensées d’Eliott ne lui laissaient aucun répit. Quelque chose ne tournait pas rond, et les questions se bousculaient dans sa tête.
— Ça n’a aucun sens, on a déjà établi que l’ASU faisait tout ça pour récupérer Evanna, leur fit‑il remarquer. Jamais ils n’ont réclamé l’accélérateur, et encore moins le cylindre. Ils sont rentrés en guerre directe avec l’Académie simplement parce qu’ils pensaient qu’elle était entre leurs mains. Alors pourquoi voler l’accélérateur maintenant ?
Ses deux mentors le scrutèrent sans mot dire, avant que les sourcils de Grant se froncent.
— Qui nous dit que c’est Evanna qu’ils cherchent à récupérer, d’ailleurs ?
— Qu’est‑ce que tu veux dire ?
— Nous sommes partis du principe qu’ils cherchaient à avoir la main mise sur elle parce qu’ils n’ont eu de cesse d’essayer de la récupérer, reprit le directeur. Anderson à Sadell, Kaba auprès de l’Académie… Mais il y a une possibilité que nous n’avons jamais évoqué. Et si… Et si celle qu’ils recherchaient vraiment n’était pas Evanna, mais Erin ? C’est même plutôt logique, vu l’entrain avec lequel Orson l’étudiait.
D’ordinaire plutôt inexpressif, le visage de Moss se figea dans une grimace, mais Eliott ne s’en préoccupa pas. L’analyse était pertinente, mais elle ne les avançait pas plus.
— Bon, p’tet bien, mais y’a quand même quelque chose qui m’échappe, lâcha‑t‑il. Non, en fait, y’a carrément toute cette histoire qui m’échappe. On avance dans le brouillard. Si Erin est vraiment tout ce qu’ils veulent, pourquoi ont‑ils attaqué le mausolée et volé l’accélérateur ? Pourquoi avoir repris les mines ? Et surtout, pourquoi font‑ils tout ça ?! s’exclama‑t‑il en tapant du poing dans sa main. Qu’est‑ce qu’ils cherchent à faire, à la fin ? Si ce n’était que pour les recherches, pourquoi Anderson a‑t‑il quitté l’Académie auprès de laquelle il a pu assouvir son obsession toutes ces années ? Merde, mais vous trouvez pas ça bizarre, vous ?! insista‑t‑il avec hargne. Ça fait plus d’un an qu’on se bat contre une menace dont on ne connaît absolument pas l’objectif, et en plus de ça, l’Académie ne bouge pas d’un pouce alors qu’elle en a clairement les moyens ! J’ai jamais rechigné à suivre les ordres, mais avouez que c’est allé beaucoup trop loin pour qu’on ne continue qu’à les appliquer. C’est la guerre, ajouta‑t‑il en en prenant seulement conscience lui‑même. La guerre, vous entendez, et l’Académie ne fait rien. Pire, elle se laisse même gentiment faire. Pourquoi ? On n’est plus sur des petits groupes isolés qui sévissent aux quatre coins de Barden. Ils sont organisés, ont pris le contrôle de toute une région, ont commis un attentat au sein même de Mosley, et ont assassiné des centaines de personnes innocentes, sans compter toutes celles qu’ils retiennent captives à Sadell. Et nous, on stagne parce qu’on a peur d’agir !
Eliott ne savait même pas dire pourquoi il prenait seulement conscience de tout cela maintenant, mais il avait enfin l’impression de reprendre le contrôle de la situation.
— Allons, quoi, Grant, reprit‑il. On sait de source avérée que l’Académie n’est pas ce qu’on pensait qu’elle était et on continue de se battre pour elle. Pourquoi ?
— On ne se bat pas pour elle, mais pour ce qu’elle pourrait être, rétorqua‑il. Ou plutôt pour ce qu’elle était. On se bat pour que l’héritage de Moss survive. Je vous l’ai dit et je vais vous le redire, mon objectif n’a pas changé. J’ai encore l’espoir de la sauver.
— Comment ?
— Je ne sais pas encore. L’ASU est une menace plus importante à gérer pour le moment, et je ne peux pas me battre sur tous les fronts, admit‑il. En tant que directeur de l’Élite, je ne peux pas me permettre de voir les choses sous le même angle que toi, Eliott. Vous êtes sous ma responsabilité, et ce n’est certainement pas le moment de déclarer la guerre à l’Académie en plus du reste. Vous vous retrouverez traqués et dans l’incapacité d’agir librement. Crois‑moi, rester sous leur coupe est la meilleure chose à faire si nous voulons combattre la vraie menace.
— Mais qui te dit qu’ils sont la vraie menace ? insista‑t‑il. On sait même pas ce qu’ils veulent, au final.
— Tu as raison, avoua‑t‑il à mi‑mot. Tout serait plus simple si on savait pourquoi, et contre qui on se battait vraiment…
— Je peux peut‑être…
Moss, qui s'était contenté d'observer l'échange silencieusement, s'avança vers eux et les dévisagea avec gravité. Il laissa échapper un long soupir et s’assit difficilement sur le rebord de l’estrade, avant de les inviter à le rejoindre. Eliott s’exécuta sans un mot, son malaise déjà bien ancré au creux de ses entrailles.
— J’ai bien peur que tout ceci ne dépasse largement tout ce que nous pensions savoir… Je n’aurais jamais cru cela possible…
— De quoi parlez‑vous ? le pressa Grant.
— Ce que je vais vous révéler n’a jamais été raconté dans les livres d’Histoire, soupira‑t‑il. Je n’ai d’ailleurs aucune preuve, seulement la parole d’une femme. Une utopiste que j’ai rencontrée lors de ma croisade contre Keith Kaba il y a trois décennies.
Leur mentor marqua un temps d’arrêt, et Eliott se retint de le héler pour qu’il continue.
— La grâce incarnée, un visage d’ange… et une actrice de renom, poursuivit le vieil homme en riant après s’être remémoré un souvenir de jeunesse. Mais plus que tout, une mère dévouée. Elle aurait fait n’importe quoi pour son enfant. Alors quand Keith a exigé son sacrifice… elle est venue me trouver pour me demander de mettre fin à tout cela. Pour sauver son enfant à naître, elle était prête à trahir son propre peuple.
— Quel rapport avec notre situa…
Grant ne termina pas sa phrase, Moss ayant levé la main pour l’en empêcher.
— Je lui ai demandé pourquoi, et elle m’a répondu… Elle m’a répondu qu’Ekha voulait son enfant. Et que pour rien au monde elle ne le laisserait lui faire du mal.
— Attendez, qui est Ekha ? s’étonna Eliott.
— C’est ce que je lui ai demandé ce soir‑là, témoigna Moss. Elle m’a alors confié, en désespoir de cause, qu’Ekha était une entité résidant dans l’Écume avec qui elle pouvait communiquer. Pas une âme perdue dans notre monde qui y errerait, précisa‑t‑il alors que Grant s’apprêtait à prendre la parole. Mais une entité résidant de l’autre côté du linceul. Au sein même de l’Écume.
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. De toute évidence, personne n’avait jamais réussi à communiquer avec l’Écume au fil des siècles. Certains mythes parlaient bien d’utopistes ayant cette capacité, mais rien n’avait jamais véritablement été prouvé.
— Elle l’appelait l’Immuable, reprit le fondateur de l’Académie. Il était celui qui guidait les âmes vers l’Écume, les appelant à lui pour leur offrir la vie éternelle. Elle disait que, sans lui pour les diriger, les âmes y résidant se déchaîneraient sur notre monde. Des âmes qui auraient goûté au paradis et qui auraient été forcées de retourner sur Terre.
— C’est ridicule ! s’écria Eliott, plus par réflexe que par conviction.
— En quoi cela est‑il plus ridicule que tout le reste ? répliqua Moss. Nous ne savons rien de cet autre monde sinon que les âmes de nos morts y résident. Nous ne savons rien de son fonctionnement ni de ses règles, malgré toutes nos recherches.
— Mais…
— Je ne vous demande pas de me croire, le coupa‑t‑il. Simplement de prendre en considération mes paroles.
— Monsieur ? intervint Grant. Vous avez dit que Keith Kaba avait exigé le sacrifice de son enfant… osa‑t‑il formuler. Mais qu’elle était venue vous voir en affirmant qu’Ekha le voulait.
— Selon elle, l’Immuable agissait au‑travers de Keith.
— Quoi ?! s’exclama Eliott en se levant d’un bond. Mais comment ?
Moss secoua tristement la tête.
— Nous n’en savions rien. Mais sans savoir comment il opérait, elle en était convaincue. Elle semblait, bizarrement, avoir tissé des liens très fort avec lui.
— Une âme avec des sentiments ? s’interrogea Grant.
— Pas vraiment une âme, réfuta leur mentor. Contrairement à celles qui rejoignent l’Écume, celle‑ci avait sa conscience propre.
— Comme un… humain, mais qui vivrait dans l’Écume ? osa Eliott.
Moss hocha la tête. Le fondateur de l’Académie avait beau être très sérieux, Eliott avait du mal à croire à tout ce qu’il entendait. Tout cela lui semblait irréel, presque comique, comme une histoire qu’on aurait inventée pour endormir un enfant… ou lui faire faire des cauchemars. Du moins, c’est ainsi que réagissait l’Élite en lui. L’homme, en revanche…
— Vous pensez que c’est Ekha qui pousse désormais Beth Kaba à agir ainsi ? demanda Grant. Comme il aurait poussé son père à en faire de‑même ?
— Je n’ai aucune certitude… Mais une chose est sûre, j’ai toujours entretenu de très bons rapports avec elle au fil des ans. Son changement d’allégeance ne peut pas être un hasard.
— Mais pourquoi ne pas avoir mentionné tout cela avant ?
La question de Grant était légitime. Le vieil homme aurait pu leur raconter cette histoire lors de leur dernière rencontre, mais il ne l’avait pas fait. Probablement parce qu’il n’avait pas vu la relation entre cette histoire et leur situation. Mais désormais, il la voyait. Pourquoi ?
Soudainement, la vérité s’imposa à lui. La réaction de Moss un peu plus tôt n’avait pas été anodine. Grant lui avait transmis une information qu’il n’avait jusqu’alors pas eu en sa possession. Cela, combiné au fait que tout était parti en vrille depuis qu’Anderson avait appris l’existence d’Evanna, et par conséquent…
— Parce qu’on lui a donné une information qu’il n’avait pas jusqu’alors, répondit Eliott. On lui a donné son nom.
Le regard des deux hommes se releva dans sa direction. Mais là où celui de Grant le dévisageait sans comprendre, celui de Moss ne fit que confirmer ce qu’il pensait.
— Je lui ai donné ma parole, reprit‑il en continuant son histoire là où il l’avait laissé. Alors un soir, elle a entraîné Keith Kaba à l’écart et lui a planté un couteau dans le cœur. Ce faisant, elle a permis à l’Académie de s’élever, et à sa sœur de diriger le reste de son peuple.
— Comment s’appelait cette femme, Moss ? insista Eliott. Dites‑le.
Leur mentor soupira gravement, avant de secouer la tête d’un air abattu.
— Elle s’appelait Erin. Erin Kaba.

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