~ (Erin)
Dans les forêts de Sadell, chaque pas était une symphonie sensorielle unique. Les arbres majestueux s'élevaient vers le ciel, leurs branches s'étirant comme des doigts vers l'infini. Les couleurs étaient un festival pour les yeux. Du vert éclatant des feuilles aux teintes dorées des rayons du soleil filtrant à travers la canopée, chaque nuance était un tableau vivant de la beauté naturelle. L'air était empli du parfum enivrant de la nature, mélange subtil de pins, de feuilles humides et de terre fraîche, tandis que son goût était pur et rafraîchissant, chargé des arômes de la végétation luxuriante. Sous les pas, le sol résonnait d'un léger frémissement, comme si la terre elle‑même chuchotait pour tous ceux qui voulaient bien la fouler. Le murmure apaisant des ruisseaux serpentant entre les arbres se mêlait au chant mélodieux des oiseaux nichés dans les branches, auquel répondait le froissement des feuilles sous le passage d’animaux invisibles.
Pourtant, malgré la splendeur des forêts de Sadell, rien ne pouvait égaler le spectacle des mines de Sadekha. Là‑bas, les cristaux d'amétrine scintillaient sous la lueur tamisée filtrant à travers les parois rocheuses, étincelants de nuances violettes et dorées. Le spectacle était éblouissant, chaque cristal semblant raconter une histoire ancienne gravée dans ses reflets chatoyants. L'air était empreint d'une fragrance envoûtante, et chaque inspiration était une bouffée de pureté saturée d’arômes mystiques.
Oui, ici, la magie était tangible, les rêves prenaient vie, et l'âme trouvait la paix dans la contemplation de la splendeur naturelle qui l'entourait… alors pourquoi diable son père refusait‑il qu’elle s’y rende ?!
— Mademoiselle Kaba !
Bien qu’on l’exhortât à revenir, Erin continua de courir à travers les arbres, sa longue robe flottant derrière elle tandis qu’elle traçait instinctivement son chemin parmi les sentiers de la forêt.
— Mademoiselle Kaba, revenez immédiatement !
La fuyarde gloussa d’amusement et redoubla d’effort, les pas précipités derrière elle fusionnant avec le bruissement des feuilles et le craquement des brindilles sur le sol. Seulement guidée par les traces de pas invisibles qui se dessinaient dans son esprit, Erin sauta par‑dessus un ruisseau et atterrit de l’autre côté. Les éclaboussures souillèrent ses bottes mais elle ne s’en préoccupa pas, reprenant sa route avec cette même aisance alors que la voix continuait de l’appeler sans relâche. Elle bifurqua brusquement sur la gauche et glissa agilement sous le tronc d’arbre à moitié renversé qui lui barrait la route. Sa robe se souilla dans le processus mais elle l’ignora, s’arrêtant net devant une fine ouverture que formaient deux rochers. Jetant un dernier coup d'œil par‑dessus son épaule, elle se glissa dedans et se dissimula dans le creux d'un vieil arbre éventré. Quelques secondes plus tard, sa gouvernante débarquait tout près d’elle, et elle retint sa respiration.
— C'est pas vrai, mais cette petite m'aura à l'usure.
La coupable retint un rire amusé devant le dépit de son instructrice. Ses pas s’éloignant à nouveau, elle sortit de sa cachette et grimpa à l'arbre pour évaluer la situation. Sous ses yeux divertis, sa gouvernante rebroussait chemin jusqu'au sanctuaire de méditation où l’attendait, bien sagement, Manna.
Tirée d'affaire, Erin descendit de l'arbre et reprit son chemin. Une nouvelle fois, elle avait réussi à éviter les séances de méditation. Elle ne savait pas pourquoi son père la forçait à y assister. Pourquoi devait‑elle s'entraîner et prier sans relâche chaque jour, au juste ? Elle aurait volontiers donné sa place à Beth mais son père ne s’y résignait pas, lui répétant que ce devoir lui revenait en tant qu’aînée.
C’était injuste.
Plongée dans ses pensées, l’adolescente ne remarqua pas tout de suite que ses pas l’avaient menée à l’entrée des mines de Sadekha. Son cœur bondit dans sa poitrine. Elle n’y était pas encore entrée qu’elle pouvait déjà entendre le tintement des cristaux lui murmurer leur mélodie, l’invitant à se perdre toujours plus loin dans leur dédale de galeries. Elle serpenta dans ses recoins les plus sinueux, à la recherche de nouveaux mystères à découvrir et de nouvelles beautés à déceler.
Malgré l’interdiction formelle de son père et ses mises en garde, elle se sentait bien ici, en harmonie avec la planète. Bien plus en harmonie, d’ailleurs, que lorsqu’il la forçait à communier avec les Gardiennes. Alors pourquoi ne la laissait‑il pas faire, au lieu de l’obliger à faire une chose pour laquelle elle n’avait aucune prédisposition ? Beth aurait tout aussi bien pu prendre sa place – elle était faite pour ça, en plus d’en mourir d’envie. Cela n’avait‑il pas plus de valeur aux yeux de leur père que ce stupide droit d’aînesse ?
Erin grogna de frustration. Du haut de ses quinze ans, elle ne savait peut‑être pas grand‑chose du monde, mais elle savait pour sûr qu’elle n’avait aucune envie de devenir prêtresse ou elle ne savait pas trop quoi. Non, elle aspirait à autre chose. Tout ce qu’elle voulait, elle, c’était jouer la comédie. Elle voulait transmettre aux autres, les voir rire et même pleurer. À dire vrai, peu importait l'émotion tant qu'elle pouvait leur faire ressentir quelque chose. Après tout, n'était‑ce pas là le vrai sens de la vie ?
Elle s'aventurait toujours plus loin dans sa caverne aux merveilles, les yeux emplis d’étoiles et le cœur gonflé d’espoir, quand une douce brise lui chatouilla la peau et la tira de sa rêverie. Intriguée, elle chercha du regard l'origine de cette caresse inhabituelle. Nichée dans le creux d’une paroi cristallisée, une galerie étroite semblait s’ouvrir vers l'extérieur. Erin se pencha pour l’examiner de plus près. C’était la première fois qu’elle décelait une sortie. Jusqu'alors, chaque galerie la ramenait invariablement à l'entrée de la mine par laquelle elle arrivait. La curiosité l’emporta sur la prudence et elle se faufila à l’intérieur, la tête baissée pour ne pas heurter le plafond.
Le passage était étroit et tortueux, à tel point qu'elle se demanda si elle parviendrait à en ressortir. Pourtant, elle persista, laissant derrière elle la mélodie cristalline de la mine pour être peu à peu plongée dans le parfum enivrant des fleurs. Puis, comme par enchantement, le couloir s'ouvrit brusquement devant elle, laissant filtrer la douce lumière du soleil.
Si elle avait souvent été témoin des merveilles de la nature, jamais encore Erin n'avait été confrontée à une telle splendeur. Devant elle, la terre de la clairière était un tapis vivant de fleurs resplendissantes virevoltant gracieusement au gré du vent. Les coquelicots écarlates rivalisaient avec les tournesols dorés, tandis que les bleuets se fondaient avec délice sous la canopée. Plus loin, une majestueuse arche de pierre se dressait sur un rocher, imposante et mystérieuse.
Guidée par une excitation croissante, l’adolescente releva les pans de sa robe et la ceignit à sa taille. Traversant le parterre de fleurs, elle escalada avec agilité le rocher qui soutenait l'arche. Des motifs étranges y avaient été ciselés, à moitié recouverts par les lichens et les mousses qui dénotaient drastiquement avec sa majesté grise. Les pétales flamboyants des lupins disséminés à ses pieds lui donnaient une aura presque mystique, mais ce n’était rien en comparaison de ce qu’elle vit ensuite. Au cœur de l'arche, là où elle s'attendait à trouver un simple passage, se dévoilait une vision presque surnaturelle. Sa surface semblait se fissurer à travers les nuages flottants à l’intérieur, comme sur le point de révéler une autre réalité.
Le cœur d’Erin battait la chamade dans sa poitrine, non pas empli de crainte ou de peur, mais d'une excitation fiévreuse et incontrôlable. Une idée folle surgit soudain dans son esprit. Et si, en la touchant simplement, elle pouvait accéder à de nouveaux mondes ? Comme attirée par une force magnétique, elle approcha lentement sa main de l’étrange matière et l’effleura du bout des doigts.
À peine l’eut‑elle touchée que tout son être fut traversé par un frisson électrique intense et puissant. Ce n'était pas seulement une sensation sur la peau mais une vibration profonde, comme si une énergie inconnue pénétrait chaque fibre de son être. Surprise et un peu effrayée, elle retira précipitamment sa main.
Alors qu'elle s'interrogeait encore sur la nature de cet étrange phénomène, son regard fut happé par un objet cylindrique posé sur un socle enchâssé dans l’arche. Illuminé par des reflets jaunes et violets semblables aux cristaux qu'elle chérissait tant, cet objet exerça sur elle une fascination plus profonde encore. À travers sa fine couche opaque, il semblait liquide à l’intérieur, diffusant une lueur mystérieuse et inquiétante.
Animée par la curiosité, Erin le saisit entre ses mains. Soudain, la substance visible à travers l'arche vibra, tourbillonnant sur elle‑même dans une danse hypnotique. Un vent puissant se leva, soulevant des tourbillons de poussière autour d’elle. Elle fut projetée en arrière, le cylindre glissant de ses doigts pour rouler sur le sol dans un tintement cristallin. Elle releva les yeux et resta immobile, stupéfaite. Des filaments argentés avaient jailli de l'arche, se tordant et s'entrelaçant dans l'air pour créer une brume d’argent presque palpable.
Au cœur de cette nébuleuse éthérée, un visage se dessina peu à peu, arborant un sourire qui semblait transpercer l'espace et le temps. Une cascade de paroles incompréhensibles envahit son esprit, se faufilant dans chaque recoin de sa conscience tel un torrent inarrêtable. Puis, aussi rapidement qu'il était apparu, le visage se fondit dans la brume, et l'arche reprit sa forme originelle.
Mais même si la vision s’en était allée, la voix, elle, demeurait.
Une voix douce et bienveillante, qui résonnait en elle.
Une voix qui lui murmura son nom : Ekha.
*
Le souffle haletant, Erin courait à travers la forêt sombre, son cœur battant la chamade dans sa poitrine. Les branches des arbres semblaient se pencher menaçantes sur elle, amplifiant le sentiment d'urgence et de peur qui ne lui laissait aucun répit. Elle entendait les bruits de ses poursuivantes derrière elle, leurs pas résonnant dans le silence oppressant de la nuit.
— Erin ! Erin, reviens, je t’en supplie !
La voix de Manna résonna à ses oreilles, bientôt rejointe par celle de Beth qui l’implorait de rebrousser chemin. Elle n’écouta aucune d’elles. Ses pensées avaient beau être chaotiques, elle savait qu'elle devait continuer. Mais chaque mouvement était un effort, chaque obstacle une épreuve supplémentaire à surmonter.
Erin arriva bientôt aux abords du ruisseau qu’elle avait à de si nombreuses reprises traversé. Elle s'efforça de le franchir à nouveau, mais la fluidité de ses mouvements, jadis si naturelle, avait disparu, entravée par son ventre rebondi qui rendait chacun de ses pas laborieux. À peine eut‑elle touché l'autre rive que la douleur perçante dans son ventre la fit grimacer, mais elle reprit instantanément sa route. Elle continua tout droit, passant sans s’arrêter devant les deux rochers entre lesquels elle avait autrefois l’habitude de se cacher. Sa sœur et sa meilleure amie étaient toujours sur ses traces, mais les mines étaient proches : elles n’auraient alors aucune chance de la retrouver.
Elle atteignit enfin l'entrée de la caverne et s'y enfonça, ses pieds trébuchant sur les rochers inégaux du chemin étroit. Mais même si cet endroit avait longtemps été son refuge, il lui semblait désormais hostile. Dans la pénombre oppressante de la mine, ses pas précipités résonnaient comme autant d'échos lugubres de sa propre angoisse. La lueur des cristaux avait faibli, comme si eux aussi avaient ressenti le poids du fardeau qui lui revenait.
Erin se fraya avec peine un chemin à travers le dédale des galeries, jusqu’à atteindre le passage tortueux qui l’amènerait à la clairière. Avec le temps, le passage s’était légèrement agrandi, mais pas assez pour que son ventre enflé ne l’empêche de passer. Se refusant à abandonner, elle refoula les contractions qui la crispaient et se mit à genoux pour ramper entre les deux parois, plus espacées près du sol.
Enfin, la lumière salvatrice de la lune et les contours de la clairière se dessinèrent devant elle. Dans un dernier effort, elle s’extirpa péniblement de sa prison de pierre. La nuit enveloppait la scène mais au loin, l'arche émettait une lueur singulière, entourée d'une myriade de filaments argentés qui dansaient dans les ténèbres. Debout devant elle, un homme se dressait, une silhouette familière mais étrangement distante. Était‑ce son père ? Non. Plus depuis longtemps.
Les larmes menaçaient de couler, mais Erin les refoula avec force tandis qu’elle s’approchait de lui. L'homme se tourna vers elle et esquissa un sourire, lui tendant sa main dans une invitation silencieuse.
— C’est l’heure, Erin.
— Oui, c’est l’heure… Ekha.
Le visage de son père s'illumina d'un sourire doux et réconfortant, et elle attrapa sa main tendue. Son cœur s’arrêta de battre à son contact, mais il ne sembla pas le remarquer, l'entraînant toujours plus près de l'arche.
De l’Écume.
La tête baissée, Erin posa une main tremblante sur son ventre arrondi, laissant les larmes couler librement sur ses joues. Le chagrin l'enveloppait, menaçant de la submerger et de noyer son âme dans un océan de désespoir. Mais elle n’avait pas le choix. Elle ne reculerait devant rien… et l’heure était venue.
— Je suis désolée… murmura‑t‑elle.
— Ne le sois pas. Nous allons vivre éternellement. En famille. Ensemble.
Elle ferma les yeux avec force, réprimant un sanglot qui lui serrait la gorge.
— Je suis désolée… Papa.
Le regard de son père se figea, reflet de ce qu’Ekha venait de comprendre.
— Non !
Il tenta de l’en empêcher, mais trop tard. Dans un râle de désespoir, Erin saisit son couteau et poignarda le corps innocent de son père. Les milliers de filaments argentés l’enveloppèrent dans une danse hypnotique, avant de s’en retourner vers leur berceau. Le regard mourant de son père retrouva la sagesse qu’elle lui connaissait, libéré de l’emprise de l’Immuable.
— Je suis désolée, Papa, sanglota‑t‑elle comme une enfant alors qu’il lui tombait dans les bras. Je n’avais pas le choix, je suis désolée… J‑Je devais… J‑Je dois…
Désespérée, elle posa une main sur son ventre tandis que son père la fixait intensément. Dans son regard, ni tristesse ni chagrin, seulement le soulagement d’être enfin libéré. Il tendit une main vers elle et lui caressa la joue, essuyant une larme qui y coulait avant de prononcer ses toutes dernières paroles.
— Ma petite fille… Ma toute petite fille…
Erin pleurnicha contre lui, anéantie. Elle n’avait pas fini. Elle devait encore…
— Fais‑le, Erin… l’encouragea‑t‑il. Avant qu’il ne revienne…
À travers ses sanglots et ses reniflements, Erin acquiesça. Elle ne pouvait pas reculer. Plus maintenant. Si elle n'allait pas jusqu'au bout, Ekha reviendrait éternellement et son père serait mort pour rien : elle devait refermer le passage.
Prenant une profonde inspiration, elle laissa sa raison prendre le pas sur son cœur.
— Je t’aime, Papa, murmura‑t‑elle. Pardonne‑moi…
D'un geste vif, elle retira le poignard de son corps et le poussa à travers l’arche, libérant son âme pour qu’il rejoigne l’Écume. Tremblante, elle fouilla dans ses poches et se saisit du cylindre, le replaçant précipitamment sur son socle.
Instantanément, l’arche retrouva sa tranquillité originelle, celle qu’elle avait découverte pour la première fois six ans auparavant avant qu'elle ne libère Ekha. Le silence s'abattit sur la clairière, funeste et mortel. Il n'était rompu que par ses sanglots étouffés, témoins de sa douleur indicible.
Mais bientôt, une douleur physique lancinante s'ajouta à sa peine. Elle hurla de douleur, les mains posées sur son ventre. Les contractions la plongèrent dans l’agonie la plus totale, la forçant à se laisser tomber au sol. Sa robe se maculait de sang entre ses cuisses, une image terrifiante de la vie et de la mort s'entremêlant dans la noirceur de la nuit.
La panique la submergea lorsqu'elle réalisa qu'elle allait devoir accoucher ici, seule, loin de toute aide et de toute compassion. La culpabilité l'étreignit, mêlée à l'horreur de ses propres actes. Elle avait aujourd’hui pris la vie de son père, et le destin l’obligeait maintenant à la donner.
Erin tenta désespérément de calmer son esprit. Elle inspira profondément, cherchant un semblant de paix dans ce chaos.
Et elle le trouva.
Ses yeux se rouvrirent lentement, et les larmes s’asséchèrent d’elles‑mêmes sur ses joues. La mort pouvait avoir frappé son père, mais elle ne lui prendrait pas son enfant.
Son enfant, lui, vivrait.
Et elle ne le quitterait plus jamais.

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