Chapitre 40 (Finn)
8e mois de l’an 28 – Région de Mosley
Cette fille était bizarre.
Plus encore, elle le déstabilisait et mettait à mal tout ce qu’il pensait savoir de la gente féminine. Jamais encore Finn n’en avait rencontré d’aussi exaspérante ni d’aussi incroyablement têtue. D’ordinaire, elles étaient dociles et obéissantes, ou bien alors fourbes et manipulatrices. Dans tous les cas, elles étaient prévisibles. Mais elle… elle était tout simplement déroutante. Aucune de ses actions ne semblait avoir de sens une fois mises bout à bout. Elles se contredisaient le plus souvent entre elles, si bien qu’il ne savait jamais à l’avance comment elle allait réagir. Et le pire de tout, elles étaient deux. À croire que lorsque l’une était trop fatiguée pour le faire sortir de ses gonds, l’autre prenait le relais.
Tour noir en D8.
En plus de cela, elle le pressait sans relâche pour obtenir des réponses comme si elle le soupçonnait de retarder délibérément les choses. Mais rien ne pouvait être plus éloigné de la réalité. Il ne désirait rien de plus que de la voir partir, de retrouver enfin la tranquillité qu'elle avait perturbée. Alors pourquoi diable s'amuserait‑il à prolonger ce supplice, à retarder l'instant où il pourrait enfin retrouver sa si précieuse routine ?
Cavalier blanc en F3.
Mais ce genre de choses prenait du temps, et il était seul pour les accomplir. Il consacrait déjà toutes ses journées et une grande partie de ses nuits à y travailler, que pouvait‑il faire d’autre ? Même s'il le voulait, il ne pouvait pas accélérer le processus.
Cavalier noir en F6.
Ne croyait‑elle pas qu'il était plus pressé qu'elle de voir son plan réussir ? Une fois achevé, il pourrait enfin récupérer son pouvoir légitime et la position qui lui revenait de droit. Alors, il aurait tout le loisir de reprendre ses projets là où il les avait laissés. Après quoi il ne lui resterait plus qu'à prendre la place de son père, et à mettre fin à cette guerre.
Reine blanche en H5.
Les lèvres de Finn s’ourlèrent en un sourire victorieux tandis qu'il renversait le roi noir.
— Échec et mat, vieil homme.
Finn nota consciencieusement les derniers mouvements de sa partie sur sa fiche, puis la rangea sous l'échiquier parmi ses autres notes récapitulatives. Il récupéra celle où il y avait noté les emplacements de la partie encore en cours et replaça méthodiquement les pions à leur place. Car en effet, à force de harcèlement et d'intrusion dans sa vie privée, le futur président de l’Académie avait consenti à laisser la fille entrer dans la bibliothèque – à condition qu'elle cesse de le harceler et qu’elle le laisse tranquille lorsqu'il s'y trouvait. Mais un matin, alors qu’il avait comme à son habitude rejoint sa pièce favorite, il avait remarqué qu’elle avait ouvert une nouvelle partie.
Ce n'était pas tant l'envie de jouer avec elle qui l'avait poussé à participer, mais plutôt l'opportunité de la remettre à sa place. Par la suite, ils n’en avaient tout simplement jamais parlé. Elle s’était contentée de sourire lorsqu’elle avait découvert qu’il avait répondu à son ouverture, et depuis lors, ils s'affrontaient par interposition à chaque fois que l'un ou l'autre prenait possession de la pièce.
Une fois les pions à leur place, Finn réfléchit à son prochain coup. Si ce petit jeu entre eux la divertissait, lui s’amusait plutôt du fait qu’elle puisse réellement penser gagner. Mais soit. Il lui prouverait bien assez tôt qu’elle n’avait aucune chance contre lui, et sa victoire n'en serait que plus savoureuse.
Il opta finalement pour une manœuvre défensive. La patience était mère de toute chose, et la fille semblait ne pas connaître cette notion ; elle se précipiterait sûrement et commettrait des erreurs le menant naturellement à la victoire.
L’horloge accrochée au mur indiquant minuit passé, Finn se décida à retourner travailler un peu. Il rejoignait le salon pour retrouver ses quartiers lorsqu’il reconnut en toile de fond une mélodie qu’il n’entendait que trop, récemment. Elle émanait du balcon, rompant le calme et la tranquillité dans lesquels il se sentait bien mieux. Soupirant d’exaspération devant la fâcheuse tendance de son invitée à se sentir chez elle, il claqua la porte derrière lui et accéléra le pas pour la confronter. Mais lorsqu’il l’aperçut enfin à travers la vitre…
Sous le couvert du ciel étoilé, la petite chose stupide qu’il avait accueillie dansait avec une énergie débordante en compagnie de son entité. Finn l’avait déjà vue agir ainsi à de multiples reprises. Et même s’il s’agaçait la plupart du temps de son comportement, il devait bien admettre qu’elle était distrayante à ses heures perdues – du moins lorsqu’elle n’était pas trop occupée à le contrarier. Dans ces moments‑là, sa vue lui était même presque agréable.
Sans y penser vraiment, Finn s’approcha des baies vitrées pour mieux l’observer. Accablée par la chaleur de cette nuit d’été, elle s’était revêtue d’une robe et s’était mise pieds nus pour mieux se balancer au rythme de la musique. Elle se trémoussait sous le scintillement de la lune et des lointaines lumières de la ville en contrebas, riant de manière insouciante comme une ombre invisible. Son visage avait ce teint lumineux qu’il lui connaissait parfois, ses cheveux relâchés rebondissant avec une pointe de folie.
Son regard erra sur elle un instant, suivant la ligne gracieuse de ses courbes. Il s’interdit pourtant de laisser ses pensées divaguer, préférant se concentrer sur sa mine radieuse. Mais au moment même où il prenait cette résolution, la petite chose ridicule cessa de gesticuler et se tourna vers lui. Ses yeux dorés s’ancrèrent aux siens, effaçant le sourire et la joie qui illuminaient jusqu’alors son visage. Il songea d’abord à de la honte, mais ses joues ne rougissaient pas. Aucun signe de colère, non plus. Non, elle se contentait de le fixer, comme si elle cherchait elle-même à déterminer quelque chose.
Finn se refusa à détourner les yeux ; il était trop tard pour cela. L’entité de la fille avait encore attiré l’attention de sa maîtresse sur lui, et il n’avait cette fois pas eu le temps de feindre l’indifférence. Il ne lui restait donc plus qu’à attendre qu’elle agisse pour mieux s’extirper de cette situation ridicule dans laquelle il s’était fourré. Et c’est ce qu’elle fit. Elle l’invita à la rejoindre d’un signe de la main mais il n’y répondit pas, se contentant de saisir cette occasion pour reprendre sa route.
De retour à son bureau, Finn s'immergea immédiatement dans son travail, reprenant là où il l'avait laissé un peu plus tôt dans la soirée. Sans grande surprise, il ne tarda pas à être interrompu. À peine avait‑il eu le temps de s'installer dans son fauteuil et de se replonger dans ses travaux que des coups retentirent à sa porte, et il les ignora.
Bien évidemment, elle entra quand même. Il ne releva pas la tête, concentré sur les mécanismes complexes qu’il manipulait entre ses doigts. Pourtant, il perçut sa présence alors qu'elle s'approchait et s'installait confortablement sur la chaise en face de lui.
Pourquoi… se montre‑t‑elle toujours… si intrusive ? s'exaspéra‑t‑il tandis qu'elle s'emparait d'un des traceurs qu'il n'avait pas encore achevé pour l'examiner. Il le lui arracha des mains sans un regard et le remit à sa place, avant de se replonger dans sa tâche avec ferveur.
— Y’a‑t‑il un domaine dans lequel vous n’excellez pas ? demanda‑t‑elle après plusieurs minutes de silence. Je veux dire, à part dans les relations sociales.
Soupirant intérieurement, Finn releva la tête pour la voir le dévisager avec curiosité. Il reporta presque aussitôt son attention sur l’appareil entre ses mains, attrapant sa pince à bec pour plier les quelques câbles qui le gênaient.
— N'importe quel homme est capable de tout faire, pour peu qu’il s’en donne les moyens et possède la curiosité et l’intellect suffisants, répondit‑il.
— Quand bien même. Ne vous êtes‑vous jamais dit que vous iriez plus vite si vous laissiez ce genre de tâches aux personnes compétentes ?
— Avoir des alliés augmente le risque de se faire trahir, Mademoiselle Orsby.
— Alors pourquoi vous être associé à moi ?
Il s’arrêta net et releva la tête vers elle, inébranlable.
— Vous ne voyez vraiment pas pourquoi ?
Elle le fixa sans mot dire, les lèvres pincées. Le teint si lumineux qu’elle avait arboré plus tôt avait disparu, laissant place à une mine sombre et fatiguée. Enfin, son regard se posa sur l'amas de câbles et de pièces électroniques qui s’étalait sur son bureau.
— Qu’est‑ce que c’est ? demanda‑t‑elle en pointant du doigt tout le matériel.
Peut‑être s'agissait‑il là d'une tentative de détourner son attention, ou peut‑être se demandait‑elle vraiment si tout ce qu’il tramait ici avait un lien avec leur affaire. Cela ne lui importa que peu, puisqu’il avait tout intérêt à lui répondre.
— Ça, c’est la première étape de mon plan, expliqua‑t‑il en reprenant son travail. Ce sont des mouchards que vous irez déposer au QG de l’Élite. Une fois que je les aurai terminés, bien évidemment.
— Pardon ? s’offusqua‑t‑elle. Il est hors de question que je fasse une telle chose.
Évidemment, Finn avait envisagé cette réaction, tout comme il en avait imaginé des dizaines d’autres. La petite chose qui lui faisait face était peut‑être imprévisible, mais lui était méthodique, prévoyant, et ne laissait jamais rien au hasard. Aussi n’avait‑il pas attendu d’être mis devant le fait accompli pour trouver un moyen de contrer toutes les éventualités.
— Vous savez, Mademoiselle Orsby… peu importe ce que vous devez endurer, vous ne devez penser qu’à votre objectif final, lâcha‑t‑il en vérifiant l’un des circuits sur son oscilloscope, mais les signaux affichés à l’écran étaient curieusement distordus. Et à ce que vous y gagnerez.
— C’est ce que vous vous êtes dit quand vous avez tenté d’assassiner votre père ?
— Il y a deux questions que vous devez vous poser, reprit‑il en ignorant son sarcasme. La première : suis‑je capable d’atteindre mon objectif ? J’entends par là en avoir l’envie, la détermination, les moyens, et les ressources. Et enfin, la seconde : cet objectif vaut‑il tous les sacrifices que je pourrais être amenée à faire ?
Cette fois‑ci, aucun sarcasme ne vint troubler le silence qui suivit ses paroles, preuve qu’elles avaient eu l’impact escompté. Il les laissa suspendues dans l’air, attendant patiemment qu’elles fassent leur effet. Assurément, le fait qu’elle demeure silencieuse ne pouvait signifier qu’une chose : elle méditait sérieusement sur la question.
— Vous vous êtes déjà posé ces deux questions me concernant, n’est‑ce‑pas ? se hasarda‑t‑elle, et il fut surpris de la justesse de son raisonnement. C’est pour ça que vous êtes si sûr de vous. Vous savez que j’en ai l’envie et la détermination, et vous m’apportez les ressources et les moyens. Quant à la deuxième question… eh bien, n’y a‑t‑il pas plus grand sacrifice que d’être enfermée ici avec vous ?
Finn ne put réprimer un sourire amusé à cette remarque : le sentiment était donc partagé. Mais en tout état de cause, elle avait raison. Il savait pertinemment qu’elle finirait par accepter.
— Vous êtes un livre ouvert pour toute personne normalement constituée qui se respecte, Mademoiselle Orsby, reprit‑il. Vous savez tout comme moi que vous finirez par accéder à ma demande. Après tout, une seule chose vous intéresse : retrouver votre frère.
Il laissa ses paroles planer un instant, avant de reprendre.
— Non, deux, corrigea‑t‑il. L'autre étant de m'exaspérer autant que faire se peut alors que je vous ai expressément demandé de me laisser tranquille.

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