Chapitre 41 (Evanna)
Après la chaleur écrasante de la journée, le crépuscule apporta avec lui une fraîcheur bienvenue. Plongée dans le confort du fauteuil de la bibliothèque, Evanna feuilletait un livre mais son regard errait au‑delà de la baie vitrée, se perdant parmi les étoiles scintillantes. Les regardait‑il, lui aussi, en pensant à elle ? Ou bien était‑il déjà passé à autre chose, reprenant sa vie d’avant à courir après les filles ?
La jeune femme soupira et reporta son attention sur son livre. En journée, elle parvenait à garder le cap mais le soir venu, les ténèbres envahissaient son âme. Pour échapper à ses pensées oppressantes, elle se réfugiait dans la littérature. Mais parfois, comme ce soir‑là, même ces escapades ne suffisaient pas à chasser les sombres nuages qui obscurcissaient son esprit.
Des larmes silencieuses vinrent perler ses paupières, et elle cligna des yeux pour les faire tomber. L’une d'entre elles s'écrasa sur la page du roman qu'elle tenait, faisant baver l'encre dans son sillage. Puis, comme une rivière indomptable, d'autres tracèrent leur chemin sur ses joues. Elle referma le livre d’un geste brusque, cherchant un peu de répit dans le silence de ses paupières closes.
Peu à peu, la douce présence d'Erin l'enveloppa, apportant avec elle réconfort et sécurité. Dans cette intimité apaisante et maternelle, Evanna laissa retomber sa tête contre le dossier moelleux du fauteuil. Elle se sentait comme nichée dans le creux de son épaule et pouvait presque percevoir la chaleur de sa peau. Une caresse légère effleura sa joue, comme pour sécher ses larmes et l’attirer plus près d’elle encore. Puis, doux comme une brise nocturne, un murmure imperceptible lui chuchotant que tout irait bien.
4e jour du 8e mois de l’an 28,
Appartement de Finn Weber, siège de l’Académie, Mosley.
Evanna se réveilla le lendemain matin dans le fauteuil de la bibliothèque, emmitouflée dans un plaid douillet dont elle ne se souvenait pas s’être enveloppée. Le soleil brillait déjà dans le ciel, et elle rejoignait le salon quand son attention fut captée par l’échiquier au centre de la pièce. Observant attentivement le déplacement de son adversaire, elle décida d’échanger un pion pour ouvrir une ligne pour sa tour avant de sortir.
Comme d'habitude, l’appartement était désert et silencieux. Bien que son hôte eût été contraint de délaisser sa routine habituelle, il ne passait que très rarement de temps ici, se contentant de visites éclair lorsqu'il avait des informations à lui communiquer. La pièce principale était aussi sobre et bien rangée que d'ordinaire, à l'exception faite de l'espace salon qu'elle avait investi. Sur la table basse se trouvait un amas de livres et de brochures en tous genres, allant de l'histoire de Barden à celle de l'Académie en passant par les rites utopistes et les actualités liées à la guerre. Autant de sujets dans lesquels elle se plongeait chaque jour pendant des heures sans qu’aucun ne lui donne réellement satisfaction.
Alors qu'elle se perdait dans ses pensées, l’ex‑vice‑président fit son apparition. Il se dirigea vers la table basse sans même un regard pour elle, y déposant les trois mouchards qu’il souhaitait la voir déposer au QG de l’Élite. Elle inspirait profondément, désireuse d’apaiser la peur qui lui tordait le ventre, quand son hôte la dépassa pour rejoindre la bibliothèque et claquer la porte derrière lui.
5e jour du 8e mois de l’an 28,
Appartement de l’ex‑vice‑président, siège de l’Académie, Mosley.
Installée sur le canapé, Evanna contemplait les papiers éparpillés devant elle. Son regard morne glissa sur l’un d’eux, qu’elle attrapa du bout des doigts avant de se laisser retomber en arrière. Pour le lire ? Non. Que lui apprendrait‑il de nouveau, après tout ? Elle l’avait déjà étudié sous toutes les coutures. S’en servant comme d’un éventail, elle se contenta de combattre la chaleur étouffante qui semblait ne pas vouloir décroître.
Pour ajouter à son exaspération, l’ex‑vice‑président ne tarda pas à surgir dans le salon, rompant du même fait le silence maussade dans lequel elle était plongée. Son regard d’acier brillait d’amusement dans la toile de glace que formait son visage, avant que ses lèvres ne se courbent en son éternel sourire en coin.
Le silence retomba lorsque la porte de la bibliothèque claqua derrière lui. Evanna soupira de frustration, reportant son attention sur les mouchards qui gisaient devant elle comme un rappel cruel de son inaction. Son hôte s’en amusait peut‑être, mais elle n’avait absolument aucune envie de rire. Tout comme elle n’avait aucune envie de retourner là‑bas.
6e jour du 8e mois de l’an 28,
Appartement du plus crétin des hommes, siège de l’Académie, Mosley.
Allongée sur le canapé, la tête en bas et les pieds en l'air, Evanna observait les mouchards avec toujours plus de dédain. Comme pour la contrarier un peu plus, la silhouette détestable et froide de l'ex‑vice‑président apparut dans sa vision périphérique. Mettant d’ordinaire toute son âme à l’ignorer, il s’approcha cette fois d’elle pour lui tendre une feuille qu’elle plaça à hauteur de ses yeux.
« Réunion d’urgence. 10 heures. Présence obligatoire. Salle de briefing n°7 »
Evanna se remit à l’endroit et dévisagea son hôte, sourcils froncés.
— Il ne s’agit pas d’une mission confiée par l’Académie, je m’en suis assuré, lui confirma‑t‑il. L’Élite n’a pas été sollicitée par le président depuis l’attentat du mausolée, excepté pour nettoyer la ville des instables. C’est quelque chose d’autre, Mademoiselle Orsby.
Elle resta silencieuse un instant, les yeux rivés sur le document.
— Quelque chose qui pourrait bien vous aider à retrouver votre frère.
Les paroles de son hôte restèrent suspendues dans l’air. Elle savait ce qu’elle devait faire, elle le savait pertinemment. Elle devait coûte que coûte retrouver Thomas, et il lui offrait là le moyen parfait d’en apprendre davantage. Mais elle n’avait aussi aucune envie de tous les revoir. L’idée la terrifiait, d’autant plus qu’ils ne la laisseraient sûrement pas repartir s’ils mettaient la main sur elle. Grant Kazuki, du moins…
Profitant de sa confusion, l’ex‑vice‑président récupéra les mouchards de la table basse. Il attrapa sa main pour les y laisser tomber, la gardant précieusement dans la sienne pour l’encourager. Mais comment pouvait‑il être si sûr qu'elle ne resterait pas avec eux ? Qu’est‑ce qui lui donnait cette assurance qu’elle reviendrait auprès de lui une fois sa mission accomplie ?
« Après tout, une seule chose vous intéresse… : retrouver votre frère. »
Evanna se perdit un peu plus dans son regard bleu acier. Il avait eu raison depuis le début et le savait, voilà pourquoi. Un léger sourire étira ses lèvres avant qu’il ne la relâche et ne la laisse seule avec ses pensées. L’image de Thomas s’incrusta dans sa rétine, assez pour que les doigts d'Evanna se referment d’eux‑mêmes sur les mouchards.
*
Se dressant dans le ciel, le quartier général de l’Élite s'élevait comme une sentinelle moderne au milieu des bâtiments qui l’entouraient. Ses parois de verre captaient les rayons du soleil, projetant des reflets métalliques à travers l'horizon urbain. Tel un géant de cristal et d'acier, il semblait toucher les cieux tout en gardant jalousement les mystères qui se cachaient en son sein.
Il fut un temps, Evanna était l’une d’entre eux.
Mais aujourd’hui, elle s’apprêtait à l’infiltrer.
Pour l’occasion, la jeune femme avait remonté ses cheveux en une queue de cheval qu’elle avait passée dans la boucle de sa casquette. Des lunettes rondes dissimulaient une bonne partie de son visage, et l’ex‑vice‑président lui avait fourni un uniforme de l’Élite. Habillée ainsi, elle ressemblait tellement à une Élite revenue de mission que même les gardes à l’entrée n’y avaient vu que du feu.
Régulant sa respiration, l’espionne en herbe s’engouffra dans le hall avec assurance. Elle salua naturellement la standardiste qui lui répondit d’un sourire enthousiaste, manifestement ravie d’être pour une fois saluée. Tout autour d’elle, les murs épais du QG semblaient défier toute tentative de pénétration. Les caméras de surveillance scrutaient chaque recoin avec une vigilance impassible, et les gardes patrouillaient tels des ombres silencieuses.
Arrivée devant les portiques, Evanna sortit son badge et le scanna – non sans retenir sa respiration. Après sa fuite, elle ne savait dire si Kaz avait pris les dispositions nécessaires la concernant ou s’il la considérait toujours comme la bienvenue ici. Elle en eut bien vite la réponse quand la machine bipa une nouvelle fois, avant d’ouvrir la barrière devant elle.
La mission en elle‑même n’était pas très compliquée. Il s’agissait simplement de disposer un mouchard dans la salle de briefing principale et un autre, ainsi qu’un traceur, dans le bureau du directeur de l’Élite. La réunion d’urgence débuterait dans trente minutes, d’après les dires de son informateur : elle devait donc commencer par là si elle voulait savoir de quoi il retournait.
Malgré les larges vitres qui laissaient filtrer la lumière du couloir, la salle de briefing était plongée dans l’obscurité, preuve que personne n’était encore arrivé. La pièce était identique à celle dans laquelle Kaz avait réuni ses hommes pour leur annoncer la trahison de Moss. Elle remonta les tables alignées pour rejoindre le bureau du directeur. Là, le bonsaï qu'elle lui avait offert plusieurs mois auparavant trônait, fier et majestueux. Ses feuilles semblaient cependant défraîchies, privées d’une lumière qui les faisait habituellement s'épanouir.
Un soupir las s’échappa de ses lèvres. Elle aussi, à sa manière, était comme ce bonsaï. On l’avait négligée, lui offrant tout juste de quoi survivre sans jamais lui accorder la chance de grandir. Evanna secoua la tête pour chasser ces pensées sombres, refusant de se laisser happer par des souvenirs auxquels elle tentait désespérément d’échapper.
— Bon, tu seras mon complice, Sergueï, annonça‑t‑elle au bonsaï alors qu’elle dissimulait le mouchard sous son pot. Après tout, c’est moi qui t’ai sauvé d’une vie de misère, n’est‑ce pas ?
À peine eut‑elle le temps de le placer que des bruits de pas retentirent au loin, accompagnés d’un brouhaha de voix qui se rapprochait. Le cœur battant la chamade, Evanna se rua vers la porte mais trop tard : les premiers arrivants passaient déjà l’angle, offrant une vue dégagée sur l’intérieur de la salle de briefing. Réprimant un juron, elle se camoufla dans un renfoncement et se colla au mur, espérant passer inaperçue. La porte s'ouvrit quelques secondes plus tard pour laisser entrer une lumière froide, apportant avec elle les premiers Élites qui s’installèrent en petits groupes autour des tables.
Les éclats de voix résonnaient dans la pièce depuis plusieurs minutes mais Evanna restait tapie dans son renfoncement, paralysée. Elle se sentait comme une brebis égarée au milieu d'une meute de loups affamés, et l'idée d'être dévorée à tout moment l'angoissait plus que de raison. Mais alors que la salle se remplissait progressivement et que l’heure fatidique approchait, elle se résolut à agir.
Profitant de la cohue, elle se mêla à la foule d’un air faussement décontracté et se dirigea vers la sortie. Un pas, deux pas, trois pas… et personne ne sembla la reconnaître ni même la remarquer. Lâchant un soupir de soulagement, elle accélérait la cadence lorsqu’elle aperçut la carrure massive de Yann assis un peu plus loin. À la table voisine, Mila, vêtue de l'uniforme de l'Élite, était plongée dans son ordinateur.
Son cœur se serra dans sa poitrine. C’était la première fois qu’elle la voyait dans son uniforme, et cela lui remémora brutalement tout ce qui s’était passé. Pourtant, à mesure qu'elle les observait tous les deux, un sentiment étrange naissait dans son ventre. La rancœur et la tristesse s'éclipsaient lentement au profit d’une émotion moins viscérale… la joie. Oui, elle était heureuse de les voir. Tellement heureuse qu'elle s'autorisa à s'asseoir un moment au fond de la salle pour les observer encore un peu.
Elle ne sut pas dire combien de temps elle resta ainsi, absorbée par ses souvenirs et les visages de ses amis, mais une voix qu’elle ne connaissait que trop bien la ramena brusquement à la réalité.
— Je veux toutes les informations qu’on a rassemblées sur l’ASU. Les rapports d’analyse des recherches d’Anderson et de la recrudescence des instables de l’année écoulée, les territoires contrôlés et leurs évolutions, les rapports de nos agents sur le terrain. Je veux tout, et tout de suite.
Le silence retomba dans l’assemblée tandis que le directeur de l’Élite remontait l’allée, vêtu de son éternel costume noir impeccablement repassé. Si le cœur d’Evanna avait bondi dans sa poitrine à sa vue, il ne s’arrêta de battre que lorsqu’elle le vit, lui. Occupé à s’ébouriffer les cheveux, Eliott suivait son chef de sa démarche nonchalante habituelle, avant de sauter avec aisance sur la chaise vide à côté de Yann. Elle détourna le regard, le cœur au bord des lèvres. Elle flancherait si elle le regardait encore, et elle ne pouvait pas prendre ce risque.
Elle devait s’en aller.

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