Chapitre 42 (Eliott)

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— Je veux toutes les informations qu’on a rassemblées sur l’ASU. Les rapports d’analyse des recherches d’Anderson et de la recrudescence des instables de l’année écoulée, les territoires contrôlés et leurs évolutions, les rapports de nos agents sur le terrain. Je veux tout, et tout de suite.

Alors que son supérieur contournait son bureau et y prenait place, Eliott s’ébouriffa les cheveux d’un air las et parcourut la pièce du regard à la recherche de Yann. Il le repéra quelques tables plus loin et alla le rejoindre, sautant agilement sur la chaise à ses côtés. Suite aux révélations de Moss au mausolée, le directeur de l’Élite avait fait venir tout le monde pour une réunion d’urgence. Et alors que la plupart flânaient jusqu’alors sur leurs bureaux ou discutaient avec animation, ils s’étaient tous activés à leur arrivée, se mettant au travail pour répondre aux exigences de leur chef.

— Qu’est‑ce qui s’est passé ? demanda Yann.

Eliott ne répondit pas et se retourna brusquement, scrutant la pièce à la recherche de quelqu’un qui ne pouvait de toute évidence pas être là. Pourtant, il était convaincu d'avoir senti son odeur, l’espace d’un instant, éphémère et pourtant bien réelle. Elle s'était imprégnée si profondément en lui qu'il peinait à croire qu'elle n'existait que dans son imagination, même s'il lui arrivait souvent de se la remémorer.

— Qu’est‑ce qu’il y a ? s’inquiéta son ami.

— Rien…

Il balaya une dernière fois la salle du regard, jusqu'à ce que ses yeux se posent sur une chaise vide non rangée au fond de la pièce.

— Rien, je… rien, répéta‑t‑il en se retournant.

Yann n’insista pas, et Eliott reporta son attention sur Grant. Son supérieur s’était mis à examiner les feuilles de son bonsaï d’un regard vide, avant que son œil expert ne prenne le relais. Il fronça les sourcils, puis sortit un spray du tiroir de son bureau avec lequel il les arrosa.

— Sarah, transfère‑moi également tout ce que tu as pu récupérer des données d’Orson, ordonna‑t‑il en rangeant le pulvérisateur là où il l’avait trouvé.

— Bien, Patron !

La mioche ne bougea pas, assise sur l’une des tables avec le lacet de son sweat‑shirt dans la bouche et les pieds se ballottant dans le vide tandis qu’elle s’activait sur son HoloTech. Malgré son jeune âge, Eliott devait bien avouer qu’elle était plutôt utile. Ses compétences se limitaient pour l’instant essentiellement à l’informatique et au piratage, mais sa curiosité et tout ce temps passé devant ses écrans faisait d’elle un véritable puits de connaissances. À bien des égards, il pouvait donc affirmer qu’elle ferait par la suite une très bonne Élite – si tant est qu’elle se conforme aux règles établies et qu’elle mette un peu plus d’entrain à s’entraîner.

— Faudrait aussi que tu t’infiltres dans le réseau de l’Académie pour récupérer ce que tu peux sur l’incident du laboratoire de Sadell, lui lança‑t‑il.

La demi‑portion ne lui répondit rien d’autre qu’un regard empli de dédain et de mépris. Elle n’avait apparemment pas digéré leur dernière altercation – ni toutes les autres –, mais il ne releva pas.

— C’était y’a p’têt vingt ans, précisa‑t‑il. Enfin, si t’es d’accord pour prendre ce risque, Patron ?

— Affirmatif, vas‑y, Sarah, confirma Grant. Et j’ai aussi besoin de quelqu’un dans les archives utopistes, conclut‑il. Je veux toutes les informations disponibles sur un certain Ekha.

Une fois les ordres tombés, le brouhaha reprit vigueur mais s’atténua presque aussitôt lorsque la voix fluette et cristalline de la môme s’éleva dans les airs.

— Euh… hésita‑t‑elle en levant une main en l’air.

— Oui ?

— Sur ce point, je peux sûrement vous éclairer, reprit‑elle en la laissant retomber sur sa cuisse. Les Ekha sont pour ainsi dire les sortes de dieux qui régissaient Barden. Ça, vous pouvez le trouver dans n’importe quel bouquin utopiste si tant est que vous y fouiniez un peu.

Elle dévisagea un moment son auditoire, et Eliott l’imita. Tous semblaient ne pas avoir eu vent de cette information qui lui paraissait, à elle, si évidente. Affligée par leur manque de connaissance dans le domaine, la demi‑portion soupira avant de reprendre.

— Selon les utopistes, le monde était autrefois dirigé par les Immuables Ekha. Mari et femme, Diano Ekha régnait sur les vivants et Yamba Ekha sur les morts. Enfin sur leurs âmes plus exactement, précisa‑t‑elle en les dévisageant les uns après les autres. Sous leur règne, la vie sur Barden prospérait, et tous évoluaient en harmonie dans la vie comme dans la mort. Car une fois que leurs enveloppes charnelles retournaient à l’état de poussière, les âmes des défunts quittaient la douce étreinte de Diano pour rejoindre celle de Yamba dans l’Écume, afin d’accéder à la vie et au repos éternels. Afin de respecter ce cycle parfait, les Gardiennes leur avaient retiré le droit de procréer…

— Les Gardiennes ? la coupa un Élite.

— Sérieusement, vous connaissez même pas les Gardiennes ? s’offusqua leur narratrice.

— Sarah, la réprimanda Grant.

— OK, pardon. Selon les utopistes, ce sont trois Gardiennes qui sont à l’origine de Barden : Šariagg, Šabaeri et Šamana. Les Immuables Diano et Yamba sont les premiers Hommes à qui Šariagg a insufflé la vie. Afin de servir de guide aux hommes égarés, elles chargèrent Diano de veiller sur les vivants. Elles chargèrent ensuite Yamba de veiller sur les morts, afin d’éviter que leurs âmes ne s’égarent à leur tour.

— Tu as dit que les Gardiennes leur avaient retiré le droit de procréer, l’interrogea Mila en relevant pour la première fois la tête de son ordinateur. Pourquoi ? N’est‑ce pas là l’essence même de la vie ? Ce qui aurait fait perdurer le cycle ?

— Tel n’était pas leur destinée, répondit l’adolescente d’une voix mélodieuse et dramatique. Barden a, à l’origine, été façonnée selon un équilibre parfait. Une harmonie telle que rien ne pouvait ne serait‑ce que l’ébranler. Le ciel et la terre. Le jour et la nuit. La vie et la mort. Tout avait été savamment étudié pour que rien ne vienne perturber cet équilibre.

— Mais… ? l’encouragea Eliott à continuer. Parce qu’y a forcément un « mais ».

Sarah le dévisagea d’un air dédaigneux, mais hocha la tête en guise d’approbation.

— La suite n’est pas relatée dans les livres, il s’agit simplement d’une… légende transmise de génération en génération, hésita‑t‑elle.

Elle fit une nouvelle pause pour vérifier si elle devait continuer ou non, mais son auditoire semblait tellement captivé qu’elle n’attendit pas la bénédiction de Grant pour reprendre.

— Mais un jour, poussés par leur amour mutuel et leur désir de fonder une famille, les Ekha défièrent les Gardiennes et parvinrent à engendrer un fils, déstabilisant ainsi le cycle éternel de Barden. Pour les punir de leur audace, elles mirent fin aux jours de Yamba, enceinte, et bannirent son âme. Comme châtiment, elles condamnèrent Diano à endosser le rôle de sa défunte femme dans l’Écume, contraint de guider les âmes des mortels pour l’éternité.

— C’est insensé ! s’offusqua quelqu’un derrière lui. Si c’était l’équilibre qu’elles cherchaient, qui s’occupait des vivants après ça ?!

— D’aucuns disent qu’elles ont effectivement brisé l’équilibre en agissant ainsi, répondit Sarah. Et que c’est la raison pour laquelle l’Homme ne vit plus en harmonie avec la planète et qu’il est aussi vicié.

Le silence retomba dans l’assemblée, chacun se perdant dans ses propres pensées et réflexions. Celles d’Eliott le menèrent irrémédiablement aux paroles de Moss et à ce qu’il leur avait raconté. Si ce qu’il avait dit était vrai, il ne faisait désormais plus aucun doute que c’était ce Diano Ekha qui était à l’origine de tout ce qui leur arrivait. Mais dans quel but ? Retrouver Erin ? Retrouver sa place parmi les vivants ? Les deux ?

Un vacarme strident déchira soudain le silence et tous les regards se tournèrent vers l’instigatrice. Les yeux rivés sur son écran, Mila avait laissé échapper un cri perçant et s’était précipitamment levée de sa chaise. Intrigué, Eliott se pencha pour tenter de voir ce qui se passait mais sa collègue referma rapidement son ordinateur, le glissant sous son bras avant de s'excuser et de se ruer vers la sortie. Grant ne réagit pas outre‑mesure, et il ne s’attarda pas non plus sur cet incident.

— Comment sais‑tu tout ça, Sarah ? s’étonna Yann.

— Je l’ai lu dans des bouquins, répondit‑elle en haussant les épaules.

Le rouquin fronça les sourcils, dubitatif. Ne venait‑elle pas de dire que cette légende n’avait jamais été contée dans les livres ? Comme attendu, son ami lui fit la même réflexion. Elle haussa de nouveau les épaules avant de détourner le regard, se prenant soudain de passion pour ses pieds. Se levant de sa chaise, Eliott se laissa glisser par‑dessus la table qui les séparait et s'agenouilla devant elle.

— Sarah, l’interpella‑t‑il en cherchant à capter son regard, mais elle détourna les yeux pour contempler cette fois‑ci le plafond. Comment tu sais tout ça sur les légendes utopistes ?

— Fous moi la paix, toi, cracha‑t‑elle furieusement.

— On est ta nouvelle famille, maintenant, insista‑t‑il sans se décourager face à la hargne dont elle faisait preuve. Va falloir t’ouvrir un peu plus à nous, d’accord ? C’est comme ça que ça fonctionne, ici. Personne te jugera, personne te rejettera, on accepte tou…

— Pourtant, tu passes ton temps à me rejeter, toi, siffla‑t‑elle entre ses dents.

— D’accord, excuse‑moi, admit‑il, et il se surprit à l’être vraiment. J’suis dur avec toi, je sais. Mais t’apprendras à me connaître et tu verras qu’au fond, c’est qu’une attitude, ça. Ça veut rien dire du tout. J’suis un gros con avec la moitié des gens présents dans cette salle et pourtant, ils savent tous que je donnerais ma vie pour eux. Parce qu’ils savent qui je suis vraiment. Alors laisse‑nous voir qui tu es aussi, d’accord ?

L’adolescente le dévisagea avec méfiance, comme si elle s’assurait qu’il n’était pas en train de la manipuler. Mais bien que cela eût très bien pu être le cas, il n’en était rien. Il avait bizarrement été sincère, et il se surprit à avoir été capable de s’exprimer avec une telle aisance.

— Ma mère était une utopiste chevronnée, avoua‑t‑elle dans un murmure. Elle me racontait souvent ces légendes le soir, pour m’endormir… Je… Je suis sadellienne, enfin à moitié… Mon père… N‑Non, j’ai pas envie de parler de mon père.

Elle renifla faiblement, et Eliott plaça sa main sur son épaule pour l'inciter à le regarder. Il lui offrit un sourire encourageant, mais elle ne lui retourna rien d’autre qu’une moue sévère qui le fit sourire d'amusement.

— Ça change rien du tout, je t’en veux toujours, à toi, cracha‑t‑elle d’un air bougon.

— C’est bien beau tout ça, mais ça reste qu’une légende, les coupa Jade. L’ASU, elle, est une menace bien réelle, au cas où vous l’auriez oublié.

— Sarah, l’ignora Grant. Est‑ce que les légendes disent si, oui ou non, ce Diano Ekha souhaitait quitter l’Écume ? Pour se venger ou quoi que ce soit d’autre ?

Son amie d’enfance leva les mains au ciel d’un air scandalisé, comme si elle ne pouvait pas croire un seul instant que cette piste puisse réellement être envisagée.

— Bien sûr, confirma la môme. Mais les Gardiennes l’en ont toujours empêché.

— Comment ?

— Aucune idée… Mais si elles l’avaient pas fait, on serait plus là pour en parler.

— Qu’est‑ce que tu veux dire ? s’étonna Yann.

— Que sans lui pour les guider dans l’Écume, les âmes y résidant se déchaîneraient sur notre monde, intervint Grant en paraphrasant Moss. Pas seulement des âmes perdues, mais des âmes qui auraient goûté au paradis, contraintes de retourner sur une terre viciée. C’est ça ?

Sarah hocha la tête, et un silence de mort retomba dans l’assemblée.

— Ouais, enfin, c’est qu’une légende hein… reprit‑elle pour détendre l’atmosphère. Pas la peine de faire ces têtes d’enterrement…

— C’est complètement ridicule, s’offusqua Jade en frappant de ses mains la table devant elle. Ce ne sont que des foutaises, ça n’a tout simplement aucun sens. On a affaire à un scientifique fou qui a perdu les pédales et détraqué le cerveau des gens. Il n’y a rien de magique là‑dedans, rien de divin, s’énerva‑t‑elle en les scrutant tous les uns après les autres. Et s’ils veulent mettre la main sur votre protégée adorée, c’est simplement parce que ça a réussi sur elle et qu’ils veulent savoir comment ! C’est. Tout, cracha‑t‑elle en croisant les bras sur sa poitrine.

Mais Eliott, lui, était désormais persuadé que tout ceci était vrai. Et même si ça ne l’était pas, pourquoi prendraient‑ils le risque ? De toute évidence, ça ne changeait rien au plan d’action : empêcher l’ASU de mettre la main sur Evanna et de synthétiser le cylindre, et détruire l’accélérateur de particules. Les choses étaient en réalité très simples. Dans un cas, ils les empêcheraient de continuer leurs expériences et les affaibliraient suffisamment pour que l’Académie les mette hors d’état de nuire, et de l’autre, ils empêcheraient un être divin de mettre leur monde à feu et à sang. Le choix était vite fait… et Grant vint valider son raisonnement.

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