Chapitre 44 (Evanna)
Il n’était pourtant que dix heures, mais Evanna avait la sensation que cette journée n’en finissait pas. Déambulant à travers les couloirs du QG avec la même assurance feinte qu'elle avait adoptée depuis son arrivée, elle s'était engagée dans les étages à la recherche du bureau de Kaz, son deuxième objectif. Elle se figea à la dernière intersection pour scruter les environs, avant de se pencher à l'angle pour vérifier le couloir. Constatant qu’il était désert, elle hâta le pas jusqu’à atteindre la porte du tant convoité bureau.
— Erin ? chuchota‑t‑elle.
La poignée vibra légèrement, et elle n’attendit pas plus d’une seconde pour s’engouffrer dans la pièce. L’espace était à moitié plongé dans la pénombre. Après avoir inspecté les environs, l’endroit idéal pour placer le mouchard lui sembla être la bibliothèque qui recouvrait tout le mur du fond.
— Voilà, plus que le traceur…
Sortant de sa poche le dernier dispositif, Evanna le connecta à l’unité centrale de l’ordinateur. Mais alors que son si charmant hôte lui avait affirmé qu’elle n’aurait rien d’autre à faire, l’écran s’alluma pour lui laisser apparaître des lignes de code. Elle les lut un moment, avant de réaliser qu’elle ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elles signifiaient.
— Bon, eh bien… vous vous contenterez du mouchard, Monsieur Weber, chuchota‑t‑elle en récupérant la clé.
Désireuse de quitter les lieux au plus vite, Evanna effaça toute trace de son passage et se glissa hors du bureau. Elle savourait à peine la réussite de son infiltration qu’un tourbillon bleu lui fondit dessus. Elle se retrouva projetée dans un placard à balais, se redressant tant bien que mal pour découvrir qu’on la tenait en joue. Son cœur se figea aussitôt de douleur, son assaillant abaissant son arme pour se jeter contre elle en pleurant.
— Evy !
— Milly…
Laissant de côté sa rancœur, Evanna l’étreignit à son tour. Son amie se détacha d’elle et la dévisagea de haut en bas, avant de rire nerveusement.
— J’étais en pleine réunion et j’ai vu des pointages sur ton badge. Non pas que je les vérifie tous les jours, mais… si, je les vérifie tous les jours, admit‑elle sans honte aucune. Mais passons. Est‑ce que je veux savoir ce que tu es venue faire ici ? l’interrogea‑t‑elle, les yeux toujours humides.
La coupable répondit par la négative, et l’Élite secoua la tête d’un air faussement sévère.
— Tu m’as manqué, Evy… Si tu savais comme je suis désolée…
Les lèvres pincées, Evanna ne répondit rien d’autre qu’un hochement de tête. Son amie baissa la sienne d’un air contrit avant de lui attraper les mains.
— Allons discuter dans mon appartement, tu veux bien ?
Sans attendre de réponse, elle l’entraîna dans le couloir. Elles marchèrent en silence jusqu’à l’étage supérieur, seulement troublé par l’écho de leurs pas. Une fois la porte refermée derrière elles, Mila l’invita à s’asseoir.
— Où étais‑tu passée ?
— Par‑ci, par‑là… esquiva‑t‑elle.
— Mais tu es sûre d’être en sécurité ?
— Oui.
— D’accord… Je te crois. De toute façon, je n’ai plus envie de jouer à ce petit jeu.
Evanna observa son amie préparer le thé. D’ordinaire si enthousiaste, elle semblait désormais éteinte, des cernes encerclant ses yeux pétillants. Elle hésita à poser la question, mais le silence qui régnait dans l’appartement eut raison d’elle.
— Comment vont… les autres ?
— Grant est fidèle à lui‑même, mais personne n’est dupe, avoua Mila. Tout le monde voit bien qu’il est au bout du rouleau… Quand il n’est pas enfermé dans la serre, il passe le plus clair de son temps cloîtré dans son bureau à étudier tout ce qu’on a rassemblé sur l’ASU et à mettre la pression à Breen pour qu’elle finisse de synthétiser l’inhibiteur. Yann va bien, tu lui manques aussi. Il a essayé de te joindre à plusieurs reprises, tout comme moi d’ailleurs…
— Désolée.
— Et Elio…
— As‑tu des nouvelles d’Hassan ?
Le visage de Mila se figea. La théière vacilla entre ses doigts avant de lui échapper et de heurter la table, renversant la tasse qu’elle venait de servir. Le thé brûlant éclaboussa la surface et se répandit sur Evanna, tirant son amie de sa torpeur.
— Merde, désolée, Evy !
Mila s’empara aussitôt d’un torchon, mais elle l’arrêta.
— Non, non, c’est rien. Je vais le faire, assieds-toi, la rassura-t-elle en se levant pour récupérer une éponge. Je suis désolée, ce n’était pas très délicat de ma part.
Evanna s’employa à nettoyer tandis que l’Élite laissait glisser son regard vide sur la scène, encore perturbée par sa question.
— Je… Je n’ai pas quitté le QG depuis ce qui s’est passé, marmonna‑t‑elle d’une voix tremblante. J‑Je ne suis pas retournée à Esperanza.
— Pourquoi pas ?
— J’ai honte… Je lui ai menti, Evy… sanglota‑t‑elle. Je vous ai menti à tous les deux.
La jeune femme ne sut quoi répondre : voilà qu’elle se retrouvait à réconforter l’une de celles qui l’avait trahie. Malgré tout, elle prit sur elle pour ne pas y penser davantage. Mila semblait vraiment perturbée par ce qui s’était passé et sa culpabilité ne faisait aucun doute. De plus, il était évident qu’elle avait pris goût à la vie loin de l’Élite et que ses obligations envers elle la rongeaient.
Prenant place à ses côtés, Evanna prit ses mains dans les siennes.
— Regarde‑moi, Milly.
L’Élite s’y refusa, mais elle lui releva doucement le menton pour l’y forcer.
— Peux‑tu me dire ce que tu veux vraiment, au fond de toi ?
Elle ferma cette fois les yeux, secouant la tête comme pour échapper à ses désirs.
— Si, tu le sais, Milly… insista‑t‑elle doucement. Dis‑le, il n’y a pas de honte à avoir.
Son amie continuait de secouer la tête, refusant obstinément de dévoiler une vérité pourtant si simple à deviner. Enfin, elle expira un bon coup puis se lança, les lèvres tremblantes.
— Je… Je veux aller le retrouver et fuir tout ça, balbutia‑t‑elle. Je veux fuir l’Élite, l’Académie, tout. Je veux juste être avec lui.
Mila rouvrit un œil inquiet, balayant les alentours comme si ses paroles avaient pu, par miracle, déclencher un raz‑de‑marée.
— Tu vois, y’avait pas mort d’homme, la rassura Evanna en replaçant une mèche de cheveux derrière son oreille. Tu devrais aller le voir, d’accord ? Je suis sûre qu’il comprendra si tu lui expliques. Et puis… pour être honnête, le plus dur sera de faire avaler la pilule à Kaz, ajouta‑t‑elle sur le ton de la plaisanterie.
Son amie se mit à rire doucement à sa remarque, avant de renifler et d’acquiescer. Plutôt satisfaite du chemin qui se dessinait devant elle, Evanna se releva et récupéra ses affaires.
— Et toi, qu’est‑ce que tu vas faire ?
— Retrouver Thomas.
— Je voulais dire, pour Eliott…
La jeune femme se stoppa net dans son élan, n’ayant cette fois pas senti le sujet arriver. Elle lutta pour retenir ses larmes, ses doigts caressant machinalement son pendentif. Eliott lui manquait, c’était certain, et elle n’avait pas d’autre envie que de se jeter dans ses bras. Mais elle ne pouvait pas se le permettre. Elle devait retrouver Thomas, et lui était beaucoup trop lié à l’Élite, contrairement à Mila. Non, elle devait simplement accepter qu’elle ne serait plus jamais avec lui.
Cette simple pensée finit de l’achever, les larmes coulant à flot sur ses joues.
— Tu devrais aller lui parler…
Evanna secoua la tête de gauche à droitee en signe de désaccord.
— Tu es sûre ? Parce qu’il a désobéi à un ordre direct en te disant la vérité… Parce qu’il n’en pouvait plus de te mentir… C’est ta décision, mais… je pense que ça devrait jouer dans la balance, non… ?
Les yeux emplis de larmes, elle secoua une nouvelle fois la tête. Pourtant, elle n’avait aucune autre envie que de le voir, de sentir son odeur et de le goûter. Elle plaça ses mains sur sa bouche au souvenir de ce dernier baiser qu’il lui avait volé, avant de laisser échapper un sanglot désespéré.
— Oh, Evy…
Mila se leva d’un bond et vint la prendre dans ses bras. Elle s’y écroula, laissant couler toutes les larmes qu’elle avait passé un mois à refouler.
— Va le voir, suggéra son amie en décollant les mèches de cheveux qui étaient venues se coller sur ses joues. Vous prendrez une décision ensemble.
Evanna renifla bruyamment mais ne lui fournit aucune réponse, complètement perdue.
— Tu sais, Evy, ça fait longtemps que je le connais et je l’ai jamais vu comme ça, reprit-elle en tapotant doucement l’arrière de sa tête. E.J ferait vraiment n’importe quoi pour toi. Il partirait même avec toi à la recherche de Thomas si tu le lui demandais.
La jeune femme se détacha de ses bras et essuya ses larmes.
— P‑Pourquoi tu l’appelles E.J ? osa‑t‑elle demander. C’est aussi comme ça que tu l’as appelé, l’autre fois… Et Hassan aussi…
— Oh, désolée ! C’est juste comme ça qu’on l’appelait tous, quand on était petits.
— P‑Pourquoi ?
— Parce qu’on l’avait toujours connu sous ce prénom‑là, répondit‑elle d’un air pensif. Jusqu’au jour où il nous a demandé de ne l’appeler qu’Eliott… Mais j’ai jamais vraiment réussi, ajouta‑t‑elle en laissant échapper un petit rire.
— Eliott et Hassan… réfléchit‑elle à toute vitesse. Ils se détestent, non ?
— En réalité, c’est plutôt Hassan qui déteste Eliott, soupira Mila.
— Pourquoi ?
— Hass’ a toujours été plus ou moins jaloux de lui, expliqua‑t‑elle en reprenant son service là où elle l’avait laissé. Et pour cause, Ariane l’aimait tout particulièrement. Eliott, lui, détestait ce traitement de faveur et voulait toujours jouer au grand, se rappela‑t‑elle en portant la tasse à ses lèvres, perdue dans ses souvenirs. Il faisait une tête de moins que tout le monde, mais il était toujours prêt à se battre pour défendre ses petits copains. C’est de là qu’est née leur rivalité première. Hassan a toujours pensé qu’il faisait ça pour s’attirer les bonnes grâces de tout le monde alors qu’en réalité, E.J n'en a jamais rien eu à faire d’être aimé des autres. Tout ce qu’il a toujours voulu, lui, c’est…
— … se battre pour ceux qui n’avaient pas la force de le faire.
Surprise, Mila la dévisagea longuement avant d’acquiescer.
— Il me l’a dit le soir où je suis arrivée à Mosley, reprit Evanna. Il m’avait raccompagnée jusqu’à ma chambre d’hôtel, et une chose en entraînant une autre, on avait discuté toute la nuit…
— Wow.
— Quoi ?
— Si tu m’avais dit ça dès le début, j’aurais pu t’assurer qu’il était totalement dingue de toi, ma chérie, se mit‑elle à rire avec entrain. Eliott Perkins n’est pas vraiment connu pour passer ses nuits à discuter avec les femmes qu’il vient de rencontrer.
— En même temps, c’est pas comme si je pouvais lui offrir autre chose…
Evanna avait murmuré ces paroles dans un souffle. Elle tripota nerveusement ses mains, la tête baissée sur ses genoux. Son amie laissa échapper un « oh » de surprise, avant de venir poser sa main sur la sienne pour la forcer à la regarder. Ce qu’elle ne daigna pas faire.
— Après ce qui s’est passé, personne ne peut t’en vouloir, Evy… lui assura‑t‑elle d’une voix douce et réconfortante. Et certainement pas lui. Au contraire, moi je pense plutôt que ça ne fait que prouver à quel point il tient à toi.
Elle lui caressa doucement la main en signe de réconfort, avant de reprendre :
— Alors, tu vas aller lui parler… ?
D’abord hésitante, Evanna finit par acquiescer d’un faible signe de tête. Après tout, pourquoi pas ? Discuter était une bonne alternative et ne pouvait pas empirer les choses, surtout avec le recul que tous deux avaient pu prendre durant le mois écoulé. Devant l’absurdité de la situation, un rire nerveux franchit la barrière de ses lèvres.
— On fait vraiment la paire, toutes les deux.
Mila laissa échapper un rire sincère qui lui réchauffa le cœur.
— Allons, la gronda‑t‑elle en souriant. Tu ne peux pas y aller comme ça, voyons. Regarde‑toi.
Son amie lui retira ses lunettes et sa casquette, puis détacha ses cheveux pour la recoiffer. Elle se laissa faire, l’Élite s’employant désormais à essuyer les quelques larmes de ses joues tout en tentant de lui donner un air à peu près présentable.
— Je viendrai vous voir, d’accord ? promit‑elle alors que Mila lui apportait de quoi se changer. Dis à Hassan que je passerai vous voir très bientôt. Je vous le promets.

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