Chapitre 44-1 (Evanna)

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Les deux amies quittèrent l’appartement quelques heures plus tard, après avoir discuté de tout et de rien comme elles l’avaient fait à de si nombreuses reprises par le passé. Mila l’accompagna jusqu’à l’appartement d’Eliott, lui souhaitant bonne chance avant de la gratifier d’un baiser sur le front. Evanna la regarda s’éloigner, puis se tourna vers la porte. Résistant à l’envie irrépressible de prendre ses jambes à son cou, elle frappa.

Aucune réponse.

Cet état de fait la soulagea autant qu’il l’agaça. Elle n’en pouvait plus de ce cœur qui jouait aux montagnes russes dans sa poitrine : elle devait le voir pour être fixée. Elle frappa de nouveau, sans plus de succès.

Evanna allait abandonner lorsqu’elle se rappela soudain qu’elle avait toujours sa clé. Incapable de résister plus longtemps, elle l’enfonça dans la serrure et ouvrit. L’odeur qui s’engouffra dans ses narines la fit sourire de délice, et elle referma doucement derrière elle. Au bout du couloir, le miroir qui dominait le meuble de l’entrée lui renvoya son piètre reflet. Elle tenta de se refaire une beauté, mais les bruits sourds retentissant un peu plus loin attirèrent son attention. Elle pressa le pas, tournant nerveusement l’angle pour, enfin, arriver dans le salon.

— Merde, Evy !

— Ça, c’est gênant…

Le regard figé sur le spectacle qui s’offrait à elle, Evanna demeura incapable de bouger, ses yeux alternant entre les deux Élites qui lui faisaient face. Mais alors qu’elle aurait pensé s’écrouler, son cœur se ferma complètement.

— Désolée, je voulais pas déranger, je venais juste récupérer mes affaires, mentit‑elle en tournant les talons. Je repasserai plus tard.

Ou jamais.

— Putain de merde, Evy, jura Eliott en se rhabillant. Attends ! la héla‑t‑il alors qu’elle s’éloignait. Attends, c’est pas ce que tu crois !

Arrivée à la moitié du couloir, Evanna se retourna brusquement vers lui, stupéfaite. Comment cela pouvait‑il être autre chose ? Il avait littéralement sa queue dans sa…

— C’est juste pour le sexe, c’est tout, ça veut rien dire, se justifia‑t‑il en la retenant.

Elle se retira instinctivement de son emprise, dégoûtée. Comment pouvait‑il oser la toucher ? Comment pouvait‑il lui tenir ce genre de propos, à elle, après ce que Caleb lui avait fait endurer ? Il leva les mains en signe d’excuse, avant de reprendre ses justifications plus qu’hasardeuses.

— Ça n’a rien à voir avec toi et moi, tu le sais, n’est‑ce pas ? Rien à voir.

— T’es sérieux, là ?!

— Ta gueule, putain, Jade ! siffla‑t‑il dans sa direction.

L’envie d’aller mettre son poing dans la figure de l’Élite l’envahit, mais elle l’ignora.

— Tu fais ce que tu veux, Eliott.

Evanna avait parlé d’une voix étonnamment calme. Après tout, elle aurait dû s’en douter. À l’en priver pendant trois mois, il lui paraissait maintenant évident qu’il ne l’aurait pas attendu bien sagement, et elle avait été stupide de penser le contraire. Elle avait été stupide d’ouvrir cette putain de porte. De vouloir discuter. Sa naïveté ne la quitterait‑elle donc jamais ?

— Arrête… lâcha‑t‑il en riant nerveusement.

— Non, vraiment, Eliott, affirma‑t‑elle. J’m’en tape.

Il pouvait y mettre autant de culpabilité qu’il voulait, Evanna, elle, ne voyait rien d’autre que de la trahison. Encore. Et dire qu’elle était venue là pour faire la paix.

Un mois. Un mois qu’elle s’était éclipsée pour essayer de se remettre les idées en place, et elle le retrouvait à sauter Jade. Au moins, cette fois, la traînée qu’elle était avait réussi.

— C’est ce qui arrive quand on fait pas ce qu’il faut pour garder un homme, Prin…

— Putain, mais va te faire foutre, Jade ! hurla Eliott.

Evanna lâcha un rire si soudain qu’il la dévisagea à nouveau d’un air idiot. Il lui avait dit. Évidemment qu’il lui avait dit. Après tout, pourquoi pas ? Pourquoi même ne pas le crier sur tous les toits ? C’est vrai, quelle horrible personne elle avait été de l’avoir privé de sexe après ce qu’elle avait vécu. Tout était de sa faute, en réalité. Elle n’avait qu’à pas s’être faite abuser. Elle éclata à nouveau de rire, si fort cette fois qu’elle dût s’en tenir les côtes tant la situation lui semblait invraisemblable.

Bande d’abrutis.

— J’suis tellement désolé, Princesse, tu dois me croire, insista‑t‑il. Je sais pas pourquoi j’ai fait ça, ça voulait rien dire, c’est juste… Enfin… Mais je te jure que c’est la première fois, j’ai… C’était jamais arrivé avant, tu dois me croire, je t’en prie…

Après plusieurs secondes où seul son rire brisait le silence, Evanna parvint enfin à retrouver contenance. Elle le dévisagea d’un air toujours aussi amusé, quoique teinté de dépit.

— J’m’en tape, répéta‑t‑elle après avoir remarqué que ça sonnait étonnamment bien.

Elle ricana de nouveau, avant de lui montrer la clé de son appartement.

— Ta clé, annonça‑t‑elle humblement en la posant sur le meuble d’entrée. Ah, et…

D’un geste agile, elle retira le collier qu’il lui avait offert. Il protesta énergiquement mais elle n’écouta pas ses suppliques, préférant le tendre en direction de sa nouvelle partenaire.

— Jade, si tu le veux… Il est là, sers‑toi, lâcha‑t‑elle en le déposant beaucoup moins délicatement à côté de la clé. Après tout, tu t’es pas gênée jusque‑là.

Sur ces paroles, Evanna prit la direction de la sortie.

— Evy, bordel, mais j’m’en fous d’elle, j’te le jure, la supplia‑t‑il en la retenant, mais Erin le repoussa si fort qu’il percuta le meuble derrière lui. J’suis désolé…

Oui, peut‑être l’était‑il vraiment.

Mais certainement pas autant qu’elle l’était.

*

Assise en tailleur au pied du large canapé en cuir noir, Evanna rêvassait en dessinant grossièrement ce qui lui passait par la tête. Elle était rentrée du QG après avoir mené à bien sa mission et comptait faire son rapport à l’ex‑vice‑président, mais elle ne l’avait trouvé nulle part.

Aussi s’était‑elle remise au « travail ».

Le carnet devant elle, cependant, vierge de toute note mais rempli de gribouillis, désespérait de voir un jour ses pages encrées d’informations utiles. Elle avait beau tenter de se concentrer, son esprit était ailleurs. Alors comme à chaque fois qu’elle se sentait flancher, elle posa son casque sur ses oreilles et mit la musique à fond. La mélodie entraînante lui donna instantanément un coup de boost, et elle attrapa à la volée un bouquin qu’elle n’avait pas encore étudié.

Traité d’herboristerie énergétique – Puissance et sagesse des plantes.

Elle ouvrit le livre et le parcourut du bout des doigts, chantonnant et dansant sur place pour oublier ce qui se passait autour – et surtout ce qui s’était passé plus tôt. Elle se concentrait seulement sur le nom des plantes à la recherche de celle qui l’intéressait quand, enfin, elle la trouva.

— Ah-ah ! s’exclama‑t‑elle en levant un doigt triomphant en l’air.

Alors qu’elle en lisait la description, une boule de papier froissée la heurta de plein fouet. Elle cligna des paupières à plusieurs reprises, avant de relever la tête vers son détracteur. Les bras croisés sur sa poitrine, l’ex‑vice‑président la dévisageait de son regard froid habituel, et elle se libéra une oreille.

— Vous chantez mal.

— Si c’était pour me dire ça, c’était pas la peine de me déranger, grogna‑t‑elle.

Son hôte lui adressa ce sourire narquois dont il avait le secret. Il s’apprêtait à répliquer mais elle dégaina la première, débranchant son casque pour laisser la musique les envelopper. L’air suffisant de sa victime s’effaça aussitôt de son visage au profit d’une moue blasée.

— Bang, bang, chantonna‑t‑elle en feignant de lui tirer dessus.

— Tout est prêt ? l’ignora‑t‑il en venant s’asseoir à ses côtés.

— Oui, à part pour votre traceur. Apparemment, la sécurité a été renfor… Que faites‑vous ?!

Le corps d’Evanna se tendit instinctivement, l’homme s’étant soudainement penché dans sa direction. Son visage à quelques centimètres du sien, il lui adressa un sourire en coin aussi plaisant qu’agaçant avant de glisser jusqu’à son walkman pour l’éteindre.

— À quoi pensiez‑vous ? s’amusa‑t‑il.

— Ne refaites plus jamais ça, ordonna‑t‑elle en le repoussant de ses deux mains.

— Qu’est‑ce donc ?

— Hm ? Oh.

Evanna attrapa le livre qu’elle était en train d’étudier et le lui tendit.

Traité d’herboristerie énergétique – Puissance et sagesse des plantes ? Vous vous mettez au jardinage ? la railla‑t‑il.

Elle lui lança un regard noir et le lui arracha des mains. Il la laissa faire, profitant d’en avoir récupéré l’usage pour repousser une mèche rebelle qui lui glissait devant les yeux.

— Vous vous y connaissez en faune et flore, Monsieur Weber ?

— Que voulez‑vous savoir ?

Evanna s’empêcha de lever les yeux au ciel. Depuis qu’elle l’avait rencontré, le plus jeune des Weber s’était, pour elle ne savait quelle raison, persuadé qu’elle ne connaissait rien à rien et qu’il pouvait à tout moment l’abreuver de ses connaissances.

— Quand j’ai été enlevée par l’ASU l’année dernière, ils m’ont injecté un produit pour neutraliser mon entité, expliqua‑t‑elle. Lorsque le professeur Breen l’a analysé, elle a découvert des traces de…

Evanna retrouva rapidement la page et la lui montra.

— Lupinus polyphyllus, lâcha‑t‑elle tandis qu’il parcourait le livre des yeux. Autrement dit, « lupin », de la racine « lupus » qui signifie « loup ». Dans les légendes utop…

— Intéressant… la coupa‑t‑il.

— Quoi, qu’est‑ce qui l’est ? s’étonna‑t‑elle en se redressant pour mieux voir, mais il ne daigna pas répondre. Vous savez, cela nous aurait été utile si vous vous étiez davantage intéressé aux expériences de votre père, lui reprocha‑t‑elle. J’aurais bien voulu savoir s’ils étaient sujets à hallucinations.

Son hôte releva les yeux vers elle, l’éclat glacé de ses iris la transperçant.

— Êtes‑vous sérieusement en train de me reprocher de ne pas m’être penché sur des expériences contre‑nature ?

— Dis comme ça… marmonna‑t‑elle tout bas.

L’ex‑vice‑président referma le livre et le posa sur la table, avant de sortir un objet doré de sa poche. Evanna le reconnut instantanément comme étant celui avec lequel il jouait lorsqu’elle l’avait rencontré au mausolée. Elle se releva sur ses genoux pour mieux l’observer, les avant‑bras sur l’assise du canapé.

Une boussole.

— C’est cassé, releva‑t‑elle tandis que l’aiguille tremblait sans jamais se fixer.

— Finement observé, rétorqua‑t‑il d’un ton cinglant.

Evanna ne répondit pas à son sarcasme, préférant s’égarer dans les traits soudainement tirés de son hôte si parfait. Il semblait perdu dans ses pensées, ses yeux d’acier ancrés à l’aiguille.

— C’était à votre mère ? osa‑t‑elle demander.

Finn Weber sortit de sa torpeur et releva brusquement la tête vers elle. Il eut beau reprendre contenance et lui offrir son éternel sourire, elle savait avoir tapé juste.

— Votre walkman ridicule, changea‑t‑il de sujet. Vous n’avez jamais eu de problèmes avec ?

— Euh, comment ça ?

— Pas de perturbations, pas d’interférences à l’utilisation ?

— Non, pourquoi ? Mon père m’a bricolé ça quand j’étais petite pour que je puisse l’écouter sans problème, ajouta‑t‑elle en lui montrant le walkman. C’est une sorte de boîtier en métal, ou je sais pas quoi.

— Du mu‑métal, assurément, précisa‑t‑il. C’est un alliage de nickel et de fer, il est depuis plusieurs années maintenant utilisé pour protéger les appareils électroniques des champs magnétiques et améliorer leur fiabilité. À l’époque, pourtant, son efficacité était encore inconnue… Votre père était un homme intelligent, ajouta‑t‑il après plusieurs secondes.

Evanna le dévisagea patiemment dans l’attente d’une provocation à venir. S’il y avait bien quelque chose qu’elle avait remarqué chez cet homme – en plus de son arrogance et de sa confiance en soi démesurée –, c’était cette habitude qu’il avait à s’écouter parler et son égo surdimensionné. Il venait de s’écouter parler, nul doute qu’il la rabaisserait pour flatter son égo.

— Capacité dont vous ne sembl…

— Ouais, ouais, on sait.

— Vous êtes affligeante, Mademoiselle Orsby, soupira‑t‑il avec dépit. N’allez‑vous donc jamais au bout de vos raisonnements ?

— Éclairez‑moi de vos lumières, parce que je ne comprends rien à ce que vou…

Sans un mot, l’ex‑vice‑président se releva et la laissa plantée là. Elle haussa les épaules et reprit sa lecture, mais il revint quelques minutes plus tard avec une caméra dans les mains.

— Qu’est‑ce que c’est ? s’étonna‑t‑elle en l’attrapant à bout de bras.

— Ne vous êtes‑vous jamais dit que vous possédiez un champ biomagnétique extrêmement élevé dû à la présence de votre entité ?

— Euh… si. Ça a même clairement été établi.

Son hôte la dévisagea pendant de longues secondes sans mot dire, le bleu gris de ses yeux oscillant vers une teinte plus sombre à mesure qu’il la dévisageait.

— Vous le saviez et vous n’avez pas jugé utile de m’en parler ?

— Vous ne m’avez pas posé la question.

Dépité, il passa une main sur son visage avant d’allumer la télévision. Des images de caméras de surveillance apparurent, chacune d’elles dégageant une représentation nette des couloirs et pièces vides de l’étage où ils se trouvaient. Toutes, sauf une – qui grésillait –, et Evanna reporta son attention sur l'appareil qu’elle tenait. L’ex‑vice‑président le lui récupéra des mains avant de s’éloigner, les yeux rivés sur les écrans. Enfin, et alors qu’il avait reculé d’une dizaine de mètres, l’image cessa de grésiller jusqu’à devenir aussi nette que les autres.

— Bon, eh bien, qu’est‑ce que ça peut bien faire ? lâcha‑t‑elle d’un air ennuyé. À part me faire dire que vos caméras de surveillance sont plus qu’obsolètes, je…

— Vous ne mesurez pas l’importance que cela représente, la coupa‑t‑il. Évidemment, comment le pourriez‑vous ?

Passant une main dans ses cheveux, Finn Weber la gratifia d’un sourire narquois.

— J’ai une nouvelle mission pour vous, Mademoiselle Orsby.

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