Chapitre 45 (Evanna)
9e mois de l’an 28 – Région de Mosley
L’heure était venue.
Faisant face au miroir de sa chambre, Evanna s’examinait sous tous les angles en soupirant toujours plus. Sa robe bleu marine la cintrait tellement qu’elle peinait à se reconnaître. La fine dentelle qui recouvrait sa poitrine et ses bras aux trois‑quarts mettait un peu trop en valeur son décolleté, sans compter l’échancrure dans le dos qui lui donnait l’impression de ne rien porter du tout. Sa tenue était complétée par une paire de sandales à talons outrageusement ornementée de strass avec laquelle elle avait dû s’entraîner à marcher toute la journée. Elle avait remonté ses cheveux en une queue de cheval haute dont quelques mèches tombaient par‑ci, par‑là, donnant à sa coiffure un aspect négligé qu’elle n’avait pas cherché à corriger. Son cou, lui, n’avait pas eu l’honneur d’être paré. Elle passa machinalement sa main dessus d’un regard vide, avant de reporter son attention sur son reflet.
Nouveau soupir.
Habituellement, Evanna privilégiait plutôt l’aspect pratique à l’aspect esthétique. Elle se souvenait maintenant bien pourquoi : cet accoutrement la mettait mal à l’aise. Mais elle n’avait pas le choix, car elle s’apprêtait à se rendre à une soirée mondaine. Non pas qu’elle en ait eu l’envie soudaine ni même que l’ex‑vice‑président Finn Weber l’y avait galamment invitée, non. Simplement, cette soirée représentait leur seule et unique chance d’infiltrer le bureau du président – et par extension son réseau informatique privé dans lequel étaient conservées toutes les informations sensibles concernant Barden et sa régence. L’objectif était donc de s’y faufiler et d’y installer un nouveau traceur.
Pour ce faire, rien de plus simple, lui avait dit son hôte, le président ayant pour habitude de réunir mensuellement, et dans ses quartiers, toute la haute‑aristocratie lors d’une soirée mondaine. Soirée durant laquelle chacun se vantait de ses propres réussites, feignant l’amitié et le respect alors qu’ils ne manquaient en réalité pas de se poignarder dans le dos.
Bien que Finn Weber eût été destitué de son poste de vice‑président, la nouvelle avait été, pour des raisons d’intrigues politiques, tue par son père. Il se voyait donc dans l’obligation d’assister à ce genre d’évènements qu’il détestait. Le fait qu’il soit cette fois accompagné semblait être l’évènement de l’année et mettait Evanna dans tous ses états. Elle n’avait déjà pas l’habitude de se retrouver dans cet accoutrement, mais en plus, tout le monde allait la regarder avec une curiosité malsaine.
Berk.
La porte de sa chambre s’ouvrit et son hôte apparut, l’extirpant de sa rêverie. Elle se tourna vers lui, tentant de cacher sa surprise pour ne pas lui faire le plaisir d’avoir l’ascendant sur elle.
Il était beau.
Beau et aussi raffiné que d’habitude dans un costume gris trois-pièces légèrement plus clair qu'à l’ordinaire. Mais là où il délaissait au quotidien sa veste pour venir retrousser les manches de sa chemise aux trois‑quarts, il la portait cette fois avec élégance et décontraction. Ouverte, elle laissait apparaître une fine chaîne de montre argentée dont la froideur rappelait celle de ses deux iris bleu acier, occupés en ce moment même à la fixer. Pour l’occasion, ses cheveux avaient été repoussés en arrière. Seule une mèche rebelle retombant devant son visage venait faire résistance à cette perfection qu’il s’imposait, le rendant encore plus séduisant qu’il ne l’était en temps normal.
Émergeant de sa contemplation, Evanna prit le parti de ne faire aucune remarque. Elle tournoya sur elle‑même un instant, avant de s’arrêter face à lui.
— Alors ? lança‑t‑elle joyeusement en posant ses mains sur ses hanches.
— Quelconque.
Elle leva les yeux au ciel de dépit. Ne pouvait‑il pas être aimable – ou du moins feindre de l’être –, pour une fois ?
— C’est le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait.
Le visage de son hôte s’étira en un sourire narquois.
— Rien d’étonnant.
Evanna n’eut cette fois-ci nul besoin de se défendre, Erin se chargeant elle‑même de la venger. Son entité se mit à tourner autour de lui pour l’embêter, le contraignant à secouer la main devant son visage comme s’il chassait une mouche. La scène lui arracha un rire aussi soudain qu’inattendu, et elle se retourna pour jeter un dernier coup d’œil à son reflet.
— Elle vous aime bien, lui fit‑elle remarquer en lissant sa robe. Je ne sais pas comment elle fait, mais elle vous aime bien.
— Elle aime surtout m’insupporter et je sais de qui elle tient, rétorqua‑t‑il.
Un nouveau rire amusé s’échappa de ses lèvres. Enfin libéré de sa tortionnaire, Finn Weber vint se placer dans son dos, sa main trouvant son bras tandis qu’il glissait un minuscule objet dans le creux de son oreille.
— Pour communiquer ensemble, se justifia‑t‑il lorsque leurs regards se croisèrent dans le miroir.
— Mon dieu, comme les agents secrets ?! s’écria‑t‑elle.
— Ne pouvez‑vous donc pas cesser vos stupidités deux minutes et vous concentrer ?
Evanna secoua la tête en signe de dénégation, avant de se tourner vers lui.
— Ce n’est pas parce que votre vie est triste et insipide que la mienne doit l’être également, lâcha‑elle en renouant sa cravate déjà parfaitement nouée.
Elle se serait attendue à recevoir son éternel sourire narquois en retour, mais il ne lui en adressa étonnamment aucun. Son hôte se contenta de la fixer pendant de longues secondes, sa main ajustant la cravate qu'elle venait de toucher d’un air absent. Puis, il la relâcha pour récupérer une fine lamelle en verre de sa poche sur laquelle se dessinaient les contours d’une empreinte digitale. Il la lui tendit sans un mot, avant de tourner les talons.
— Retrouvez‑moi dans l’entrée quand vous serez prête.
Elle hocha la tête, mais il avait déjà claqué la porte derrière lui. Se retournant une dernière fois en direction du miroir, Evanna caressa distraitement son cou dénué de parure, puis soupira.
Oui. L’heure était venue.

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