Chapitre 45-1 (Evanna)

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« Je t’aimais, moi… Je t’aimais plus que tout au monde. Et je pensais que tu… »

— Mademoiselle Orsby.

— Hm ?

— Cessez de rêvasser, je vous prie.

Clignant des paupières, le regard d’Evanna se posa sur le bras que lui tendait son hôte.

— Désolée… s’excusa‑t‑elle en l’attrapant.

Sa main vint instantanément se poser sur la sienne.

— Tenez‑vous droite, la tête haute. Et souriez.

— OK… marmonna‑t‑elle en se remémorant tous les usages qu’elle avait dû apprendre.

— Allons‑y.

Finn Weber hocha la tête en direction d’un homme en uniforme, lequel ouvrit la grande porte majestueuse qui donnait sur la salle de réception. Elle expira un grand coup, laissant à son cavalier le soin de la guider. Elle s’efforça de sourire lorsque tous les regards se tournèrent vers eux, certains de leurs propriétaires se penchant même vers leurs voisins pour chuchoter.

C’est alors qu’elle les vit.

Le cœur d’Evanna manqua un battement, sa poigne se resserrant involontairement autour du bras de son partenaire qui la traînait à travers l’immense salle ornée de granit et de quartz.

— Vous ne m’aviez pas dit que l’Élite serait là, lui reprocha‑t‑elle, les dents serrées.

— Vous ne seriez pas venue si je vous l’avais dit, répondit‑il tout aussi discrètement.

Une fois de l’autre côté, l’ex‑vice‑président lâcha son bras pour poser une main sur le bas de son dos et l’inviter à prendre une coupe. Elle ne se le fit pas dire deux fois, empoignant un verre de vin qu’elle s’empressa de porter à ses lèvres. Elle en siffla la moitié sous le regard accusateur de son hôte qui le lui retira des mains, mais elle le récupéra aussitôt en promettant de bien se tenir.

Evanna le savait, elle ne devait pas se laisser décontenancer. Elle avait une mission et devait la mener à bien, quoi qu’il lui en coûte, si elle voulait avoir une chance de retrouver Thomas. Il suffisait juste de jouer la comédie. Et fort heureusement, elle était douée pour ça.

— Bon, reprenons depuis le début, chuchota‑t‑elle entre deux conversations d’usage et sourires amicaux qu’elle lançait aux personnes qui venaient les saluer.

— Bien, ça ne fera que la troisième fois, s’agaça son hôte.

— Ne soyez pas si détestable.

— Arrêtez de me faire perdre mon temps, dans ce cas.

— On n’a rien d’autre à faire pour le moment, alors vous pouvez très bien vous permettre d’en perdre un peu, rétorqua‑t‑elle en sirotant son verre de vin. Vous en voulez ?

Finn Weber la dévisagea un moment, avant de la gratifier d’un sourire doucereux.

— Non, merci, je ne bois pas.

— Pourquoi ?

— Allez‑vous donc cesser de vous disperser un jour ?

— Rho…

Avec une élégance poussée à l’extrême, Evanna soutint son verre de son autre main et balaya la salle du regard. La bourgeoisie par excellence, ricana‑t‑elle intérieurement.

— Je parie que c’est parce que vous voulez garder le contrôle en toute cir…

— Mademoiselle Orsby.

— Ça va, ça va ! concéda‑t‑elle alors qu’il l’entraînait elle ne savait où. Peut‑être que si Monsieur daignait bien ne pas se disperser, nous en aurions déjà terminé. Concentrez‑vous, bon dieu.

— Vous êtes incroyable.

— Merci ! Donc…

— Nous n’avons plus le temps, la coupa‑t‑il en se tournant vers elle.

Evanna le dévisagea sans comprendre alors qu’il posait une main sur sa taille et attrapait l’une des siennes de l’autre. C’est seulement lorsqu’elle jeta un coup d’œil alentours qu’elle comprit toute l’étendue de l’horreur de la situation, et son cœur chuta dans sa poitrine.

— Vous vous foutez de moi ?!

— Vous ne seriez pas venue si je vous l’avais dit, répéta‑t‑il avec un léger sourire amusé.

— Je ne sais pas danser ! s’offusqua‑t‑elle alors qu’il relâchait sa taille pour agripper la main qu’elle aurait déjà dû poser sur son épaule.

— Oui, j’ai eu l’occasion de le constater, concéda‑t‑il. Un désastre.

— Je ne danserai pas, l’ignora‑t‑elle en tentant de se dégager de sa poigne.

— C’est l’usage, vous n’avez pas le choix, répliqua-t-il. Voyez plutôt cela comme un moyen d’arriver à vos fins.

— C’est ce que vous vous dites ?

Le sale traître lui adressa un nouveau sourire railleur.

— Si je peux y survivre, vous le pouvez aussi.

Il l’attira à lui avec fermeté.

— Tout va bien se passer. Je vous guide, vous n’avez qu’à me suivre.

— On aurait dû s’entraîner, se plaignit‑elle.

— Et vous toucher plus que nécessaire ? Non merci.

Elle allait répliquer quand une musique aux notes suaves s’éleva dans les airs. Les autres couples se mirent à danser, et elle n’eut pas le temps de finir sa prière qu’elle se retrouva embringuée dans une situation si improbable qu’elle eut l’envie d’y assister de l’extérieur pour se moquer d’elle‑même.

Son cavalier prit le premier pas, l’obligeant à fermer les yeux de désespoir. Mais alors qu’elle le suivait maladroitement, son étreinte se fit soudain plus délicate. Son bras enserra sa taille avec une douceur inattendue, si troublante que tous les muscles d’Evanna se tendirent d’eux‑mêmes.

— Regardez‑moi.

Elle obéit docilement sans même savoir pourquoi. Il était évident que se plonger dans son regard ne ferait qu’accroître son malaise grandissant. Pourtant, il n’en fut rien, bien au contraire, tant sa manière de la guider était divinement parfaite. Leurs pas étaient anormalement lents mais il ne s’en souciait pas, ne la pressait pas non plus, son regard d’acier ancré au sien comme si plus rien d’autre qu’eux ne comptait. Elle se surprit même à y dénicher une petite lueur chaleureuse avant qu’elle ne disparaisse aussi vite qu’elle avait surgi dans les méandres de son imperturbabilité.

Naturellement, leur rythme s’accéléra jusqu’à rattraper celui de leurs voisins. Evanna n’avait jamais dansé de la sorte, son corps gesticulant d’ordinaire au rythme d’une musique entraînante sans véritables règles ni codes. Pourtant, elle appréciait cette sensation nouvelle. Elle se laissait guider par les mouvements fluides et délicats de son partenaire, suivant sa cadence avec une aisance qu’elle n’aurait jamais soupçonnée. Mais alors qu’elle se perdait dans les yeux de son cavalier, ce dernier la ramena brutalement à la réalité.

— Comment avez‑vous réussi à le faire se ranger ?

— Je vous demande pardon ?

— Perkins.

Jusqu’alors empreint d’une chaleur inattendue, le cœur d’Evanna chuta dans sa poitrine. L’air idiot qu’elle devait afficher arracha un sourire narquois à son interlocuteur, le coin de ses lèvres se soulevant d’une fierté mal placée.

— Alors ?

— Vous vous intéressez à la vie des autres, maintenant ? marmonna‑t‑elle. Je croyais que vous détestiez discutailler ?

— Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, je suis coincé ici à vous faire danser. Alors autant faire en sorte de passer le temps.

— Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Je vous en prie, n’insultez pas mon intelligence, s’agaça‑t‑il.

Evanna resta silencieuse alors qu’il attendait patiemment qu’elle daigne bien lui répondre. Elle n’avait aucune envie d’en parler – et encore moins avec lui –, mais elle était curieuse de savoir comment il avait pu deviner leur relation.

— Dites‑moi comment vous faites.

— J’observe.

Dans l’expectative, elle ancra plus profondément son regard au sien.

— Vous étiez déjà nerveuse à votre arrivée, mais vous l’avez été plus encore lorsque vous avez remarqué sa présence, daigna‑t‑il lui expliquer. Votre regard s’est fixé droit devant vous alors que vous aviez jusque‑là balayé la pièce des yeux, vos muscles se sont tendus, et votre rythme cardiaque s’est accéléré, passant d’à peu près 96 battements par minute à 114, si je devais l’estimer.

— Vous avez calculé mon rythme cardiaque ?! s’offusqua‑t‑elle.

— Depuis, vous avez soigneusement évité de regarder dans sa direction alors que les autres Élites ne vous ont pas dérangée le moins du monde. Vous vous êtes même placée dos à lui à chaque fois que vous le pouviez de sorte à ce qu’il ne puisse pas voir votre visage. Mais je peux vous assurer, Mademoiselle Orsby, et j’ai grand mal à comprendre pourquoi, ajouta‑t‑il en lorgnant sur elle, qu’il se contente bien largement de ce que vous acceptez de lui offrir étant donné qu’il ne vous a pas lâché du regard depuis notre arrivée.

— Vraiment ?

— Bien sûr, il pourrait seulement s’agir d’une aventure, l’ignora‑t‑il encore, trop occupé à faire la démonstration de sa supériorité intellectuelle. Plus que probable même, lorsque l’on connaît un tant soit peu son goût prononcé pour les filles faciles. Mais il ne s’agit pas de cela ici. Il ne vous désire pas, il vous veut. Son regard cherche le vôtre, et bien qu’il n’ait pas manqué de souligner le détail de vos courbes, ce qui l’intéresse n’est pas là. Il est bien plus préoccupé par votre présence à mes côtés et par ma main posée sur le bas de votre dos. D’ailleurs, nul doute que si je l’abaissais, là, tout de suite, sa mâchoire se crisperait et il trépignerait d’agacement. Il aurait très probablement envie de me frapper, mais son statut – et surtout le mien – ne le lui permettraient pas.

Sa tirade terminée, Finn Weber cligna plusieurs fois des yeux à mesure qu’il se remémorait sa présence. Un léger sourire vint étirer ses lèvres, et Evanna laissa planer un silence écrasant avant de prendre la parole :

— Venez‑vous vraiment d’insinuer que j’étais une fille facile ?

— Vous n’avez rien écouté.

— Assurément, je n’y mets pas autant d’entrain que vous. Vous ne me parliez même pas à moi.

Il ne répondit rien, son regard d’acier demeurant plongé dans le sien. En réalité, elle avait parfaitement assimilé ce qu’il venait de démontrer. Et elle le croyait. Elle savait Eliott complètement fou de la voir au bras d’un autre, et cette pensée, loin de l’attrister, lui arrachait même une pointe de satisfaction.

Mais cela n’effacerait jamais ce qu’il lui avait fait. Il lui avait menti. Délibérément. Et lorsqu’elle avait voulu faire un pas vers lui, elle l’avait trouvé, quelques semaines à peine après avoir découvert la vérité, avec une autre femme. Il n’avait même pas attendu qu’elle prenne le temps dont elle avait besoin. Pas attendu qu’elle respire ou qu’elle guérisse. Il s’était jeté dès qu’il l’avait pu dans les bras – et pas que – d’une autre.

Si seulement elle pouvait lui rendre la pareille.

Mais attends…

— Embrassez‑moi.

— Je vous demande pardon ?

Evanna avait parlé sans réfléchir, mais elle n’avait jamais été aussi sérieuse de toute sa vie. Même la mine surprise de son interlocuteur ne suffit pas à lui enlever cette idée de la tête, l’encourageant même à réitérer sa demande.

— Vous venez de dire qu’il ne me lâchait pas du regard, insista‑t‑elle.

— Et ?

— Et vous aviez tort. Il ne s’est pas rangé.

Elle ne mit pas longtemps à voir dans le regard de son cavalier qu’il avait compris ce qu’elle venait d’insinuer... et qu’elle ne souhaitait rien d’autre que de se venger.

— Bien sûr, le pendentif, réalisa‑t‑il. Vous en portiez un avant votre escapade au QG et êtes revenue sans le soir‑même. J’aurais dû m’en douter, c’était évid…

— Embrassez‑moi.

— Hors de question.

— Écoutez, s’agaça‑t‑elle alors que sa vengeance risquait d’un instant à l’autre de tomber à l’eau. Embrassez‑moi ou vous devrez trouver quelqu’un d’autre pour votre mission à la noix.

— Vous êtes ridi…

Mais elle n’avait plus de temps à perdre. Ignorant ses protestations, Evanna encadra le visage de son partenaire et scella ses lèvres aux siennes. Il tenta aussitôt de s’extraire de son emprise mais elle ne lui en laissa pas l’occasion, sachant que la convenance l’empêcherait de la repousser ouvertement.

Après plusieurs secondes et, pensa-t-elle, avoir accepté sa défaite, l’ex‑vice‑président n’eut d’autre choix que de jouer le jeu. Il lui rendit à contrecœur son baiser, en témoignait sa main crispée de colère sur sa taille. Elle fut d’ailleurs étonnée de le voir exprimer la moindre émotion, lui qui, d’ordinaire, se contrôlait bien mieux que cela. Il dut le remarquer aussi car sa prise se fit soudain plus douce, ses doigts glissant avec une sensualité calculée jusqu’à la cambrure de son bassin.

L’envie irrépressible de plonger une main dans ses cheveux la traversa, mais elle ne lui parut pas assez téméraire pour assouvir sa soif de vengeance. Elle céda plutôt à celle de presser son corps contre le sien, ignorant tous les regards posés sur eux pour se concentrer sur celui d’Eliott qui lui brûlait délicieusement la nuque.

Sa fureur la força à embrasser son hôte plus passionnément encore, ses bras se refermant d’eux‑mêmes autour de son cou. Il lui répondit avec une ardeur presque naturelle, un abandon si crédible qu’elle se demanda si elle ne venait pas là de découvrir le véritable Finn Weber. Et lentement, le contrôle lui échappa, ses pensées englouties par un plaisir grandissant aussi coupable qu’inattendu. La respiration d’Evanna s’emballa, à tel point que, sous l’intensité de son baiser, elle faillit même en oublier son objectif premier.

Ce n’est que lorsqu’un gémissement involontaire franchit la barrière de ses lèvres qu’elle recouvra pleinement ses esprits. À peine audible, mais suffisant pour lui faire prendre conscience qu’il était grand temps de mettre un terme à cette mascarade. Elle se détacha de sa victime avec une lenteur feinte, son regard s’ancrant au sien alors qu’elle quittait la chaleur de son étreinte. Il ne lui offrit que froideur et mépris en retour, cette dureté implacable qu’il avait su étouffer le temps de se plier à ses règles et qu’elle avait, l’espace d’un instant, eu la stupidité de croire sincère.

Mais sincère ou pas, cela n’avait en réalité aucune importance. Ce qui comptait vraiment, c’était la manière dont elle allait tirer parti de la situation dans laquelle elle les avait plongés. Dans une démonstration sans équivoque de ses talents de comédienne, Evanna prit un air faussement embarrassé. Elle prétexta vouloir se rafraîchir et son complice hocha la tête d’un air courtois, lui accordant ainsi l’occasion de quitter les lieux. L’attention qu’elle captait sur son passage ne faisait que renforcer la sensation de puissance qui l’envahissait déjà, à tel point qu’elle eut même le courage de croiser le regard d’Eliott. Les muscles tendus et la mâchoire crispée, il la dévisageait avec une fureur contenue, luttant contre lui-même pour ne pas imploser face à ce qu’elle venait de lui faire subir.

Mon dieu. Que. C’est. Bon.

Evanna jubilait. Elle avait beau savoir que son comportement n’était pas des plus éthiques, il n’en restait pas moins libérateur. À tel point que, tandis qu’elle déambulait dans les couloirs à la recherche du bureau du président, son esprit ne cessait de divaguer, un sourire idiot accroché aux lèvres. Non pas parce qu’elle avait apprécié l’exercice mais parce qu’elle avait, ce faisant, rendu Eliott complètement fou en plus d’avoir, pour la première fois, pris l’ascendant sur Finn Weber.

GÉ‑NIAL.

Quel talent d’acting.

La voix de son partenaire d’un soir lui arracha une moue amusée.

— Et encore, vous auriez dû me voir à la fête annuelle de Sadell. Haute comme…

— J’aurais adoré voir cela, ironisa‑t‑il.

— Vous savez pas c’que vous avez raté.

Concentrez‑vous, je vous prie.

— Ouais, ouais…

Evanna erra dans les couloirs vides jusqu’à atteindre sa destination. Elle récupéra la carte d’empreinte que son hôte lui avait donnée, et plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’elle daigne esquisser le moindre mouvement. Maintenant que l’excitation du moment était retombée, la culpabilité s’emparait d’elle.

— Merci, Monsieur Weber…

Seul un silence glacial lui parvint en retour. À quoi d’autre aurait-elle pu s’attendre, après tout ? Une quelconque preuve d’humanité de sa part ? Son cœur ralentit progressivement, s’accordant au vide inattendu laissé par cette absence de réponse. Les secondes s’étirèrent encore, avant qu’il se décide à y mettre un terme :

La mission, Mademoiselle Orsby.

Un soupir discret s’échappa des lèvres d’Evanna alors qu’elle décollait la languette de l’échantillon. Elle le pressa mollement contre le lecteur d’empreintes, qui ne tarda pas à lui donner l’accès au bureau présidentiel.

Ouais, songea-t-elle en y pénétrant. La mission.

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