Chapitre 46 (Finn)

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Finn Weber essuyait les regards posés sur lui et les félicitations à coup de sourires et de hochements de tête jusqu’à ce que l’incident finisse par retomber dans l’oubli. Mais il y avait un regard qui ne s’était jamais détaché de lui et il y revenait sans cesse dès que le savoir‑vivre lui avait fait détourner la tête, l’obligeant à parler ou serrer la main aux personnes qui venaient le féliciter pour sa nouvelle et toute – trop – fringante partenaire.

Eliott Perkins fulminait.

Et bien que l’idée lui déplût, il n’avait pas d’autre choix que de jouer à ce petit jeu stupide qu’on lui avait imposé. Aussi s’employait‑il à le provoquer du regard, lui adressant au passage des sourires en coin suffisants et railleurs. Car tant que l’Élite le regardait et surveillait chacun de ses faits et gestes, la vraie menace, elle, avait le champ libre.

Pourtant, Finn fulminait tout autant que lui, sinon plus, la seule différence étant leur capacité respective à enfouir au plus profond d’eux‑mêmes des sentiments qui les montraient vulnérables. Perkins était un bon élément mais son impulsivité lui faisait défaut. Finn, quant à lui, n’était pas décidé à laisser la moindre de ses faiblesses dévoilée au grand jour. Alors même si la petite chose insupportable s’était amusée à ses dépens, il n’en laisserait rien paraître.

Rompant le contact visuel, le futur président de l’Académie se dirigea vers le buffet. Il attrapa un verre de champagne et le porta à ses lèvres sans en boire le contenu, le but de la manœuvre étant de s’éloigner le plus possible de la foule qui s’était amassée autour de lui.

— Quel talent d’acting, chuchota‑t‑il.

Et encore, vous auriez dû me voir à la fête annuelle de Sadell. Haute comme…

J’aurais adoré voir cela, l’empêcha‑t‑il de continuer.

Vous savez pas c’que vous avez raté.

— Concentrez‑vous, je vous prie.

Ouais, ouais…

À son plus grand plaisir, le silence retomba.

OK, réfléchissons.

En réalité, la petite chose s’était avérée n’être pas si stupide que cela au fil des semaines. Même plutôt utile, s’il devait en juger, son seul problème étant sa capacité outrageusement élevée à se laisser dicter sa conduite par ses sentiments. Il ne savait toujours pas quoi penser de cette caractéristique. Elle la rendait aussi facilement manipulable – en témoignait sa présence ici – qu’illogique et imprévisible – en témoignait ce stupide baiser.

Merci, Monsieur Weber…

Finn resta de marbre face à cet élan de sincérité soudain. Cela ne changeait rien au fait qu’elle l’avait purement et simplement manipulé, et il n’acceptait que difficilement l’idée que quiconque se permette de se servir de lui.

Machinalement, sa langue glissa sur ses lèvres.

— La mission, Mademoiselle Orsby.

Pas de réponse et il s’en contenta, bien trop heureux qu’elle l’écoute. Il profita de cette tranquillité retrouvée pour inspecter les alentours : son paternel approchait.

— Sacré numéro ! s’esclaffa‑t‑il d’un rire bourru. T’es bien le fils de ton père.

Finn réprima un pas écœuré en arrière et se contenta de lui sourire, sur la réserve. Comment pouvait‑il leur trouver des traits de personnalité communs, et en particulier sur ce sujet ? Son géniteur avait toujours été un homme à femme alors que lui ne s’y intéressait tout simplement pas. Elles étaient une perte de temps considérable et pouvaient se montrer redoutablement fourbes et perfides, usant de leur charme pour faire ployer le genou au plus aguerri des hommes. Il en avait d’ailleurs un parfait exemple devant lui et il leva son verre en direction de Perkins, lui offrant ce toast d’un signe de tête. Son geste ne manqua pas d’énerver encore plus l’Élite qui serra les poings et détourna les yeux, rouge de colère.

Si facile. C’en est presque ridicule.

T’éloigner du pouvoir semble t’avoir fait le plus grand bien…

C’est votre père ?

Finn ferma les yeux devant cette remarque plus qu’inutile, avant de les rouvrir pour offrir à son paternel un sourire entendu.

— Quand cesseras‑tu cette petite guerre futile, Finn ?

— Maintenant, répondit‑il le plus simplement du monde. N’y a‑t‑il pas sensation plus merveilleuse que l’amour ? ajouta‑t‑il dans un élan d’exagération.

La petite chose ricana tandis que son géniteur le dévisageait d’un air perplexe.

— En effet, rétorqua‑t‑il enfin. Où est ma future belle‑fille ?

Pardon ?! Je vous préviens, je suis trop jeune pour me marier !

— Elle est allée se rafraîchir, répondit‑il sans se soucier des divagations qui sévissaient dans le creux de son oreille. Tout cela l’a légèrement… bouleversé. Mais n’ayez crainte, elle sera bien vite de retour. Je lui ai expressément demandé de se dépêcher, ajouta‑t‑il en insistant bien sur ce dernier mot.

C’est bon, vous êtes connecté au réseau de votre père. Mais…

Finn détesta ce « mais », mais il avait les pieds et mains liés ; aussi prit‑il sur lui pour trouver une solution aux potentiels problèmes que lui apporterait l’agaçante manie de sa complice à improviser.

J’ai besoin d’un peu plus de temps.

Évidemment, pourquoi s’en tenir au plan ? Tout serait tellement plus simple.

Le futur président prit de nouveau sur lui pour rester calme face au peu de respect qu’elle accordait à la stratégie mise en place. Il chercha un sujet de conversation dans le seul et unique but d’occuper son géniteur, mais il n’en trouva aucun. Son salut vint du vieil homme lui‑même, dont la main se posa durement sur son épaule. Il s’apprêtait sûrement à lui servir les inepties habituelles, mais peu lui importait du moment qu’il pouvait gagner du temps.

Bonjour, « Papa ». Merci pour ton aide.

— Tu n’as jamais été aussi doué que moi, Finn. Quel que soit le domaine.

Non, mais quelle enflure.

Mais ne cesses‑tu donc jamais de te mêler des affaires des autres, petite chose stupide ?

— Alors peu importe le petit jeu auquel tu t’adonnes, laisse cette pauvre petite partir. L’amour n’est pas quelque chose avec lequel on devrait jouer.

— Je ne joue pas avec elle.

— Bien sûr, tu l’aimes de tout ton cœur, n’est‑ce pas ? rigola‑t‑il grassement. Comme si tu en avais ne serait‑ce qu’un.

Finn ancra son regard à celui de son paternel, sa main glissant dans ses cheveux pour repousser une mèche qui le gênait. Son géniteur avait toujours tenté de le façonner à son image, sans grande réussite au demeurant, mais force était de constater que tous deux se ressemblaient à la perfection sur au moins un point : leur absence de sentiments. Au creux de son oreille, la petite chose tempêtait, et sa pitié l’agaça bien plus que les propos que lui tenait son paternel. Bien plus que ceux qu’il s’apprêtait à lui servir.

— Tu n’accéderas jamais au pouvoir, Finn. Peu importe les moyens ou les personnes que tu utiliseras, je sais qui tu es vraiment au fond de toi. Tu es et resteras toujours ce petit garçon effrayé que j’ai toujours vu en toi. Et tes rêves de grandeur… ah ! De simples jeux d’enfants.

Finn Weber pouvait accepter bien des choses, mais gagner du temps pour il ne savait quelle raison ne justifiait pas qu’il donne à une tierce personne des informations personnelles qui pourraient le desservir.

— Je pense que vous avez trop bu, Père, lança‑t‑il en lui prenant la coupe des mains, non sans manquer de retirer celle qui se trouvait encore sur son épaule.

— Tu n’es qu’un bon à rien, grogna‑t‑il en réponse. C’est toi qui aurais dû mourir ce jour‑là.

On verra qui mourra bientôt.

Regardant son paternel partir, Finn siffla sa coupe de champagne puis en attrapa une autre.

Vous allez bien… ?

— Pourquoi n’êtes‑vous pas encore revenue ? s’agaça‑t‑il en l’entamant.

Je dois encore récupérer quelque chose… mais c’est un peu plus long que prévu.

— Votre mission est terminée, revenez immédiatement.

Non.

Finn dut se mordre la langue pour ne pas exploser de colère. Elle n’écoutait jamais rien. Elle était insupportable, exaspérante, désolante, intenable, et il n’en pouvait tout simplement plus d’elle. Il s’était échiné à tout planifier pendant plus d’un mois, et elle n’avait pas mis plus d’une seconde à remettre en cause la totalité de son plan parfaitement ficelé.

Qui est mort ce jour‑là ?

Finn opta une nouvelle fois pour le silence, tentant de remettre ses idées en ordre.

Votre mère ?

Il vida d’un trait sa deuxième coupe, avant de jeter un coup d’œil aux alentours.

Merde.

Posant son verre, il se précipita vers la sortie. Comment avait‑il pu à ce point manquer de vigilance ?

— Sortez de là immédiatement, ordonna‑t‑il dans un murmure. Le président se dirige vers vous et votre petit ami a lui aussi disparu.

OK, j’ai besoin que vous me répondiez, Monsieur Weber.

Finn jura intérieurement alors qu’il suivait toujours son père à distance raisonnable. Ne comprenait‑t‑elle pas l’urgence de la situation ? Pourquoi ne le laissait‑elle pas garder le contrôle, pour une fois ?

— Si vous ne sortez pas d’ici immédiatement, je ne pourrai plus rien faire pour vous, Mademoiselle Orsby, lâcha‑t‑il d’un air calme.

Répondez à mes questions, et tout ira bien pour nous deux.

— Vous n’êtes pas en position de négocier.

Je pense en réalité que je le suis. Quelle était la date de naissance de votre mère ?

Finn accéléra le pas, furieux contre cette femme qui croyait pouvoir tout exiger de lui. Pour qui se prenait‑elle, à la fin ? Et surtout pourquoi faisait‑elle une fixette sur sa mère morte dans une situation aussi critique ?

Monsieur Weber, soyez raisonnable. C’est une question vraiment très simple et nécessaire au bon déroulement de la mission.

Mais il s’y refusa sans même savoir pourquoi. Peut‑être par fierté, ou bien parce qu’il n’avait aucune envie de parler d’elle. Peut‑être les deux, ou encore aucun… il n’en savait rien.

Monsieur Weber, s’il vous plaît.

— Sortez immédiatement de ce bureau, Mademoiselle Orsby.

Cessez de faire l’enfant et répondez‑moi.

Finn s’arrêta brusquement et frappa le mur à sa gauche, irrité par son insistance. Il expira profondément et reprit sa marche d’un pas plus calme, non sans jeter un coup d’œil alentours pour s’assurer que son faux‑pas n’avait eu aucun effet négatif sur la situation.

Finn, je vous en prie.

— Le 8 du 7e mois, abdiqua-t‑il en continuant d’avancer sans même savoir quoi faire une fois qu’il y serait. Elle est née le 8 du 7e mois. Maintenant, sortez de là, je vous prie.

Quelle année ?

— En ‑21.

Plusieurs secondes s’écoulèrent avant qu’il n’entende à nouveau son insupportable voix.

Merci, c’est parfait, Monsieur Weber. Mais j’ai toujours besoin de temps.

Finn accéléra le pas dans l’espoir de rattraper son paternel. Mais alors qu’il s’engouffrait dans le couloir principal, il le vit déjà aux portes de son bureau.

— Je n’en ai plus à vous offrir. Cachez‑vous immédiatement.

Sous ses yeux impuissants, son géniteur disparut à l’intérieur de la pièce. Finn resta immobile à fixer les portes qui se refermaient sur lui, réfléchissant à toute vitesse aux différents scénarios possibles à venir et tentant de trouver des solutions à chacun d’eux.

— Mademoiselle Orsby, la héla‑t‑il lorsqu’il réalisa que rien ne se passait.

Tout est sous contrôle, l’entendit‑il chuchoter. Mais un petit coup de main ne serait pas de refus, mon cher futur époux. N’y voyez aucune malice.

Un nouveau soupir lui échappa. Ne pouvait‑elle pas voir que la situation était critique et que ses traits d’humour n’étaient pas – et n’avaient d’ailleurs jamais été – appréciés ?

Encore 17 % …

Là non plus, il ne répondit rien. Finn ne savait pas ce qu’elle était encore en train de trafiquoter à ses dépens, mais le découvrir maintenant ne lui serait plus d’aucun secours. Non, il devait plutôt composer avec la situation dans laquelle elle l’avait mis… une nouvelle fois.

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