Chapitre 47 (Finn)

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Vingt années s’étaient écoulées depuis que Finn avait pour la première fois réalisé que rien n’avait plus d’importance à ses yeux que de diriger l’Académie. Il n’était alors qu’un petit garçon encore ébranlé par la mort de sa mère, abandonné par les seules personnes qui avaient un jour compté pour lui. Une envie qui s’était au fil des années muée en un besoin presque vital, alimenté par la haine grandissante qu’il portait à l’homme qui se faisait appeler son père. Car l’admiration s’en était allée, l’amour aussi, remplacés par un désir féroce de voir un jour son géniteur plier face à lui.

La vengeance. Voilà ce à quoi il aspirait… et il allait bientôt l’obtenir. Il allait le tuer, lui aussi – tout comme il avait tué sa mère, s’il devait se fier à des paroles qu’il n’avait que trop entendues. Enfin, c’est ce qui serait arrivé si la petite chose stupide avait consenti à suivre son plan.

Les portes s’ouvrirent et Finn les franchit sans les refermer, bien décidé à reprendre les choses en main. La salle du pouvoir académique, déjà immense, s’étirait encore grâce aux larges baies vitrées au-delà desquelles la ville se déployait. Sur sa droite, entre deux colonnes massives, un canapé spacieux, une table basse et un tapis majestueux. À gauche, le bureau présidentiel. Un véritable chef-d’œuvre taillé dans le granit et le quartz, à l’image de l’Académie elle-même. Une immense bibliothèque de bois sombre incrustée de dorures abritait ouvrages anciens et reliures de cuir – archives de connaissances et de décisions passées. Sur un socle tout à côté trônait un lion d’or, ses yeux sertis d’amétrine fixant les alentours tel un gardien silencieux.

13% …

Ignorant la petite voix qui s’insinuait au creux de son oreille, Finn s’approcha de son paternel. Assis dans son fauteuil en cuir noir richement rembourré, il dévisageait d’un œil vitreux le liquide étincelant dans son verre en le faisant tourner pour en libérer toutes les saveurs. Son géniteur ayant toujours été porté sur la bouteille, il ne fut pas surpris de le trouver ainsi. Il en profita au contraire pour inspecter les alentours, mais ne trouva personne.

— Vous avez précipitamment quitté les festivités, Père, lança‑t‑il en s’arrêtant devant son bureau. Cela ne vous ressemble pas, je me demandais où vous étiez.

La petite chose stupide sembla ne pas l’être tant que ça.

On est dans… une salle secrète, dirons‑nous. 4%.

On ?

Le cœur de Finn aurait probablement manqué un battement s’il ne s’était pas d’ores et déjà habitué aux manigances de la petite chose avec qui il avait malheureusement décidé de faire équipe.

La statue en forme de lion, poursuivit‑elle. C’est un mécanisme d’ouverture, il y a un verrou à code mécanique à l’intérieur… Je crois que je comprends mieux pourquoi votre père vous méprise autant, Monsieur Weber.

— Que veux‑tu, encore ? grogna le président.

Finn dut bien avouer qu’il n’en avait aucune idée, aussi balança‑t‑il la première chose qui lui passa par la tête en prenant soin d’ignorer la remarque de sa complice.

— Vous aviez raison tout à l’heure, se força‑t‑il à dire.

— Ah, ah ! Comme toujours, il est vrai. Précise ta pensée.

On ressort, attirez‑le loin de son bureau.

Voilà qu’elle lui donnait des ordres, désormais. Mais pour qui se prenait‑elle, à la fin ? Cela ne lui suffisait‑il pas d’avoir tout saboté, elle le mettait maintenant à sa solde ? Réprimant son indignation, Finn obtempéra tout de même et se pencha au‑dessus du bureau pour attraper le verre de son paternel. Seule une mine surprise lui parvint en retour, et il força un sourire avant de se diriger vers la baie vitrée d’un pas lent.

Mosley lui offrait un panorama saisissant, mais son regard se perdit plutôt dans les reflets irisés du breuvage. Lorsqu’il était enfant, son grand-père lui avait raconté ce jour où, prenant conscience que son fils était devenu un homme, il avait partagé avec lui un moment privilégié. Il l’avait fait appeler dans son bureau, lui avait offert un verre de whisky, et alors seulement, ils s’étaient parlé d’égal à égal.

Finn avait longtemps, et avec impatience, attendu le jour où son propre père lui accorderait la même distinction, mais cet honneur ne lui avait jamais été offert. Alors peut-être était‑il venu le temps de forcer un peu le destin.

— Que diriez‑vous de partager ce verre avec moi, Père ?

Sourire aux lèvres, Finn les trempa dans le liquide avant de reporter son attention sur la capitale. Les rues pavées de Mosley s'étendaient avec élégance et scintillaient dans l’obscurité tel un réseau de synapses, chacune d’elles évoquant une étincelle de vie dans cette toile de connexions infinies et collectives. Au charme de cette scène se mêlait la façade plus imposante du QG de l’Élite qui s’élevait vers les cieux, sa surface vitreuse détonant de modernité dans ce paysage traditionnel et historique. Ici et là, les parcs verdoyants semblaient endormis et paisibles. La rivière qui serpentait la ville scintillait sous les éclats de la lune et des réverbères qui se reflétaient sur elle, une voie liquide reliant les quartiers, et les quartiers à l'histoire. Leur histoire.

Qu’est‑ce que Finn aimait sa ville. Il aurait pu la contempler pendant des heures du haut de sa tour sans jamais se lasser. Mais ce soir ne s’y prêtait pas et il laissa là ses pensées les plus superflues, son adversaire n’ayant toujours pas daigné bouger de son trône.

— Me démettre de mes fonctions était nécessaire, admit‑il faussement pour l’encourager à le rejoindre. Grâce à vous, j’ai enfin pu prendre conscience de ce qui était vraiment important.

— Ah, ah, ah !

Derrière lui, le froissement du cuir lui notifia qu’il avait enfin eu gain de cause. Il fut suivi par le bruit d’un liquide s’écoulant ainsi qu’un tintement caractéristique. Son paternel apparut à ses côtés peu après, armé d’un nouveau verre bien plus rempli que le premier.

Gagné.

— La vue n’est‑elle pas magnifique ? lança‑t‑il autant à son voisin qu’à sa complice.

— Effectivement, elle l’est. Mais Mosley ne sera jamais à toi.

Finn se tourna vers son géniteur et feignit de l’observer pour mieux parcourir la pièce du regard. Là, tout près de la statue en forme de lion, l’un des pans de la bibliothèque se dérobait silencieusement : le message avait été compris.

Si ça, ça fait pas agent secret, j’sais pas c’qu’y vous faut d’autre.

Il ferma brièvement les yeux avant de les rouvrir. La petite chose pointait enfin le bout de son nez, évoluant sur la pointe des pieds avec ses talons dans la main gauche. Elle était suivie par une adolescente tout de noir vêtue. Toutes deux disparurent derrière le bureau massif, avant que la tête surmontée d’un bonnet noir de la plus jeune ressorte légèrement pour regarder dans sa direction.

Ouah, il est encore plus canon en vrai ! Tu l’as vraim…

Chhht, Sarah !

Le bonnet disparut aussi vite qu’il était apparu. Il n’eut pas le temps de réagir que son paternel tourna les yeux dans sa direction, l’obligeant à reporter son attention sur lui.

— Tu penses vraiment que je ne sais pas qui elle est, Finn ?

Le cœur de Finn manqua un battement. L’homme prévoyant qu’il était avait beau avoir envisagé tous les scénarios avant de venir, même les plus improbables, il ne se serait jamais attendu à cela. Pour autant, il resta de marbre face à l’homme qui le scrutait avec attention dans l’attente vraisemblable d’un signe de faiblesse de sa part.

— Père ? feignit-il l’incompréhension.

— Comme toujours, ton incompétence n’a d’égale que ta stupidité, soupira ce dernier en reportant son regard dépité sur le verre qu’il faisait tournoyer. Diable, comment peux‑tu seulement être mon fils ?

Las du comportement de son géniteur que l’alcool ne venait pas arranger, Finn en profita pour jeter un nouveau coup d’œil en direction du bureau. La main de la petite chose tâtonnait le bureau dans l’espoir de récupérer la clé branchée à l’unité centrale de l’ordinateur. Son objectif atteint, elle disparut derrière avant que sa tête ressorte de l’angle. Il lui ordonna de filer d’un simple signe de tête, et les deux intruses rejoignirent discrètement la porte.

— Dis‑moi, fils… Sait-elle seulement qu’elle ne doit sa liberté qu’à la rupture de ton petit arrangement avec l’ASU ?

Finn encaissa une nouvelle fois le coup sans broncher, stoïque. Pour autant, celui‑là le mit pratiquement à terre. Comment son satané père pouvait‑il être au courant ? Il rejoua dans son esprit tous les évènements récents pour tenter d’y dénicher une réponse, mais il n’en trouva aucune. Et puis, ressasser le passé n’avait plus aucune importance. Non, il devait plutôt réfléchir à quoi faire ensuite, et vite. La fille qu’il pouvait voir dans sa vision périphérique s’était subitement arrêtée pour écouter, et il ne pouvait pas se permettre de perdre le peu de confiance qu’elle lui accordait.

— Sait‑elle seulement que c’est toi qui la leur as livrée, l’année dernière ? Que c’est toi qui as orchestré le transfert d’un de leur membre au sein de l’Élite, et que tu te sers aujourd’hui encore d’elle pour m’atteindre ?

Cette fois, Finn n’eut d’autre choix que de se tourner vers elle pour mesurer l’impact que toutes ces révélations avaient eues. Son regard brillait d’une lueur de ténèbres qu’il n’avait encore jamais décelée dans le doré de ses yeux, son visage habituellement si joyeux assombri par… par quoi ? se surprit‑il à hésiter. Qu’était donc cette nouvelle émotion, au juste ? Il ne s’agissait pas de tristesse ni de colère, assurément. Celles‑là, elle les lui offrait bien trop souvent pour qu’il soit incapable de les reconnaître. Non, c’était autre chose. Quelque chose qui obligea la main de la petite chose à capturer son bras pour le frotter énergiquement, ses iris sombres refusant catégoriquement de quitter les siens.

Sous l’intensité de son regard, Finn se sentit démuni pour la première fois de sa vie. Pourquoi diable le scrutait‑elle donc de cette manière ? Et surtout pourquoi était‑il soudain incapable de déchiffrer son expression alors qu’il lisait habituellement en elle comme dans un livre ouvert ? Sa réflexion fut coupée par la jeune intruse qui empoigna le bras de sa complice pour la forcer à avancer. Elle n’obtint aucune réaction de sa part, l’obligeant peu après à s’éclipser sans elle pour ne pas être repérée.

C’est ce geste qui, brutalement, ramena Finn à lui. Mais qu’était‑il en train de faire, au juste ? Son paternel risquait à tout moment de la découvrir, et lui s'acharnait à tenter de décrypter quelqu’un qu’il n’avait de toute évidence jamais eu la moindre chance de comprendre.

Se plaçant de manière à ce que son géniteur ne puisse pas la remarquer, Finn se recentra sur lui et tâcha de cerner ses motivations. Comment pouvait‑il être au fait de ses agissements ? De l’existence de la fille, même ? Et surtout, pourquoi n’avait‑il agi ni contre lui ni contre l’Élite s’il savait que Kazuki l’avait trahi ? Oui, il l’avait indubitablement sous-estimé. Son paternel avait toujours affiché une telle assurance qu’elle en était presque devenue négligence, et Finn s’était indubitablement laissé abuser par ce trait de sa personnalité.

— Surpris ? s’étonna le vieil homme en riant grassement. Je ne sais pas ce que tu prévois de faire avec elle, mais il n’y a rien, tu entends, rien que je n’aie pas déjà anticipé.

Ignorant ses provocations, Finn tenta désespérément de trouver une logique derrière tout cela, mais rien n’avait de sens à ses yeux. La seule façon pour son géniteur de connaître l’existence de la fille était d’en avoir eu connaissance via Kaba. Avait-il eu des liens avec elle contrairement à ce que tout le monde avait pensé jusque‑là ? Assurément. Peut-être même…

Puis, la révélation. Kaba ne lui avait‑elle pas affirmé qu’elle n’était en rien responsable de ce qui s’était passé le soir de l’attentat ? Et si tout cela n’avait été que la stricte vérité ? Après tout, comment l’ASU aurait‑elle pu infiltrer un tel évènement sans que l’Académie n’en sache jamais rien ?

Finn réprima un sourire victorieux. Il venait de trouver toutes les réponses à ses questions. Il ne lui restait désormais plus qu’à faire parler son paternel pour que la petite chose stupide se range de nouveau à sa cause malgré ce qu’elle venait d’apprendre.

— Vous étiez informé de l’attentat prévu contre le mausolée, lâcha‑t‑il.

— Évidemment, confirma le président. J’en suis même à l’origine. Une idée brillante, n’est‑ce pas ? Que m’a soufflé ta piètre tentative d’assassinat à mon encontre, je dois bien l’avouer.

Il ne releva pas, préférant profiter de l’ébriété de son géniteur qui semblait enclin à démontrer sa supériorité intellectuelle. Il se contenta donc de garder le silence, non sans simuler une mine de dégoût et d’attendre du coin de l’œil une quelconque réaction de la fille. Mais rien ne vint. Elle demeurait résolument immobile, les yeux toujours rivés sur lui.

— Quoi, tu aurais des états d’âme, toi ? reprit‑il en remarquant la mine faussement écœurée de son fils. Quelle ironie. La seule qualité un tant soit peu admirable chez toi et il s’avère que ce n’était que du vent. Tu n’as pas ce qu’il faut pour diriger l’Académie, Finn, cracha‑t‑il avec mépris avant de porter son verre à ses lèvres. Et tu ne l’auras jamais. Dans le cas contraire, je serais déjà mort ! s’esclaffa‑t‑il d’un ton bourru.

— Cet attentat ne représentait aucun intérêt stratégique pour l’Académie, releva Finn. C’était un massacre pur et simple. Un sacrifice inutile.

Il en voyait en réalité tout l’intérêt, mais feindre l’incompréhension servait davantage ses objectifs.

— Aucun intérêt stratégique ? Un sacrifice inutile ? Finn, tu es pitoyable. L’incident du mausolée n’a fait qu’intensifier la foi que le peuple nous porte en plus d’attiser sa haine envers l’ASU. Et qui a maintenu la commémoration de la Scission malgré la rébellion utopiste ? Qui a chassé ces terroristes hors de Mosley et a malgré tout prôné la bienveillance et l’acceptation ? Qui tient le front d’Ashford depuis bientôt plus d’un an sans jamais rien lâcher ? C’est moi, mon fils. L’Académie. Nous leur redonnons foi, répéta‑t‑il cette fois avec fierté. Et tant qu’ils auront peur, ils auront foi en nous. Rien de tel pour contrôler les foules, n’oublie jamais cela.

— Vous attisez la guerre ? s’indigna‑t‑il faussement.

— Et pourquoi y mettrais‑je fin ? Cette guerre nous assure la domination complète de Barden. Qui oserait s’opposer à nous, maintenant ? Nous en sommes ses défenseurs.

Finn réprima un nouveau sourire victorieux. Si la petite chose stupide avait tout écouté des propos de son paternel, nul doute que sa prédisposition stupide à se laisser guider par ses sentiments prendrait le pas et qu’elle verrait là un intérêt moins personnel à le débarrasser de lui. Pour autant, il devait s’assurer d’un dernier point.

— Est‑ce pour cette raison que vous laissez l’Élite protéger la fille ? le questionna‑t‑il. Ils ont pourtant trahi l’Académie. Ils ne vous sont plus loyaux.

— Que m’importe leur loyauté du moment que leurs agissements servent mes intérêts. Tant qu’elle est sous leur garde, l’ASU attaque. Alors ils peuvent bien la garder.

— Et l’accélérateur de particules ? objecta‑t‑il. Il a disparu ce soir‑là.

— Simple stratagème pour donner du grain à moudre à l’Élite, balaya le vieil homme d’un geste de la main. Pour quelle autre raison nous auraient‑ils attaqué, sinon ? Mais sois rassuré, il est toujours en notre possession. Plus en sécurité que jamais, d’ailleurs.

Le président vida d’un trait le contenu de son verre et éructa, avant de rire bruyamment et de l’inviter à faire de même. Finn réprima une moue de dégoût au profit d’un sourire forcé, avant de vider lui aussi son verre.

Il en avait terminé ici. Sans qu’aucun de ses adversaires le sache, une nouvelle partie avait commencé dans laquelle il avait d’ores et déjà placé ses pions. C’était désormais à eux de jouer. Et ils auraient été bien avisés de ne pas faire d’erreurs, car il avait déjà plusieurs tours d’avance.

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