Chapitre 47-1 (Finn)
[...]
Se félicitant de la tournure qu’avaient pris les évènements, Finn prit congé et se dirigea vers la sortie. Mais alors qu’il arrivait au niveau de la petite chose paralysée et l’agrippait par le bras pour la traîner en‑dehors de la pièce, la voix de son paternel retentit derrière lui.
— Tiens, tiens ! chantonna‑t‑il gaiement. Mais qui voilà…
Merde.
Réfléchissant à toute vitesse, il se retournait sans même savoir quoi lui dire quand elle le supplanta. Revenue à elle, elle vint aussitôt se nicher dans ses bras. Comprenant sa manœuvre, Finn passa à contrecœur un bras autour de sa taille pour renforcer leur proximité.
— Toutes mes excuses pour cette intrusion, Monsieur le président, minauda‑t‑elle en s’inclinant poliment. J’étais simplement à la recherche de votre fils.
— Mais très chère, c’est un plaisir de vous rencontrer enfin ! lui retourna‑t‑il grassement. Quel spectacle tout à l’heure, dites‑moi !
Tous deux avaient échangé leurs banalités avec une telle solennité que Finn s’en était presque cru projeté en plein milieu d’une pièce mélodramatique. Pour autant, il fut ravi de constater que son paternel ne semblait pas se douter du petit jeu que lui servait sa complice. D’ailleurs, lui‑même avait décidé d’arrêter d’essayer de la comprendre. Elle était bien trop imprévisible pour lui, et il était plus simple d’adapter sa stratégie au fil de l’eau plutôt que de la prévoir à l’avance.
— Le plaisir est partagé, Monsieur, reprit‑elle, la tête respectueusement baissée. Je vous aurais bien affirmé que j’ai entendu grand bien de votre personne, mais nous savons tous deux que ce n’est pas le cas, nuança‑t‑elle dans un rire aussi froid que sincère.
Contre toute attente, et après que ses paroles les aient tous trois plongés dans un silence absolu, son géniteur s’esclaffa à nouveau, manifestement enchanté par sa sincérité mordante.
— Quelle fougue et quelle impertinence ! J’aime ça. Mais dites‑moi, très chère, une question me taraude. Pourquoi perdez‑vous votre temps au bras de mon fils ?
— Parce que je l’aime, Monsieur.
Finn réprima un rire face à la capacité outrageusement élevée de la petite chose à débiter de telles stupidités, mais le sourire discret qui avait retroussé ses lèvres s’évapora dès lors que son regard croisa le sien. Elle le dévisageait avec une telle tendresse qu’il en resta un moment interdit, si désarçonné par la profondeur de ses iris qu’il se perdit un instant dans ses traits fins.
Il n’aurait su dire si la norme l’aurait qualifié de belle, mais il était certain qu’elle avait un charme indéniable avec ses yeux ronds et dorés, son petit nez que n’importe quelle émotion venait retrousser et ses lèvres délicates qui laissaient parfois entrevoir une langue malicieuse. En toute objectivité même, elle lui aurait plu à coup sûr si le contexte n'avait pas été le leur et si elle n’avait pas été aussi insupportable. Mais à la voir ainsi, à nouveau, devant lui…
L’espace d’une seconde, le regard de Finn s’attacha à ses lèvres avant qu’il se reprenne. Malheureusement pour lui, sa perte d’attention involontaire ne passa pas inaperçue. Une ride vint froncer le front de sa complice, avant de redevenir aussi lisse qu’il ne l’était lorsque son paternel l’interpella.
— Très chère… Aussi charmante êtes‑vous, je doute que les sentiments que vous portez à mon fils soient réciproq…
— Oh, mais je suis certaine qu’ils le sont, le coupa‑t‑elle avec enthousiasme, et Finn ne put s’empêcher de sourire au sens caché de cette réponse. Votre fils est un homme bien, Monsieur, j’en suis persuadée, mentit‑elle d’un ton mielleux.
— Ah !
— Mais si, je puis vous l’assurer, insista‑t‑elle.
Malgré ses sourires, son agacement était, lui, bien palpable. Finn avait beau réfléchir à la raison qui la poussait à se confronter à son géniteur, il n’en voyait aucune et avait grand mal à croire qu’elle désirait simplement le défendre. Lui, l’homme qui, elle venait de le découvrir, n’avait cessé de se servir d’elle et de la mettre en danger. Mais peut‑être était‑elle aussi stupide qu’il l’avait supposé, après tout.
— Mon fils est incapable d’aimer qui que ce soit d’autre que lui‑même.
— Vous vous trompez.
L’attitude de la petite chose changea subitement, sa voix plus glaciale et ses yeux plus sombres que jamais. Sa mâchoire crispée avait effacé toute trace de bienséance de son visage pour n’y laisser apparaître qu’un air de profond mépris.
— Evanna.
Son intervention fonctionna. Elle se décrispa, un sourire poli et chaleureux étirant de nouveau ses lèvres avant qu’un rire faussement amusé n’en vienne franchir la barrière.
— Je vous prie de m’excuser.
— Avec tout mon respect, Mademoiselle, c’est l’amour qui vous fait parler, et j’ai grand mal à voir une si belle chose saccagée, se désola le vieil homme. Mais ainsi soit‑il, vous l’apprendrez à vos dépens.
— Qu’en est‑il de vous ?
— Evanna, ordonna‑t‑il sèchement.
— N’est‑ce pas le ressentiment que vous lui portez qui vous fait parler ? poursuivit‑elle sans se soucier de son intervention. Ne vous êtes‑vous seulement jamais dit que c’est vous qui avez fait de lui ce qu’il est, cet homme que vous vous évertuez à mépriser ?!
Elle commençait à hausser le ton maintenant, et Finn put nettement remarquer sa voix trembler. Voilà qu’elle recommençait à se laisser happée par des sentiments qu’il ne pouvait, cette fois, même pas expliquer.
— Comment pouvez‑vous espérer de lui qu’il comprenne ce qu’est l’amour si vous ne lui en avez jamais accordé aucun ? siffla‑t‑elle en s’approchant toujours plus. Vous êtes un père pitoyable !
— Evanna, ça suffit.
— Non, Finn, ça ne suffit pas ! s’énerva‑t‑elle contre lui, et il constata avec surprise que des larmes emplissaient ses yeux. C’est complètement insensé ! hurla‑t‑elle en direction de son paternel. Il n’est pas responsable de ce qui s’est passé, enfin, il serait grand temps d’ouvrir les yeux ! Votre femme est morte et ce n’est la faute de personne, alors concentrez‑vous sur les vivants au lieu de courir derrière une chimère !
Elle frappa violemment le bureau devant elle et secoua vivement la tête, aux prises avec des émotions qui le glaçait sur place. Sa réaction lui semblait démesurée, à bien des égards, mais il avait l’intime conviction qu’elle était justifiée.
— Bordel, mais avez‑vous ne serait‑ce que la moindre idée des vies que vous avez brisées en essayant de la ramener ? fulmina‑t‑elle. Des vies que vous avez sacrifiées ?! Eh bien voyez par vous‑même, vous en avez déjà deux devant vous !
Un silence de plomb s’abattit dans la pièce, cristallisant des paroles qui restèrent suspendues dans l’air comme une vérité depuis trop longtemps inavouée. La fille sembla reprendre le contrôle de son corps, comprenant seulement ce qui venait de se passer. Ses yeux affolés les dévisagèrent l’un après l’autre et elle ouvrit la bouche pour prendre la parole, avant de la refermer presque aussitôt pour se mettre à sangloter.
— Dé… Désolée, balbutia‑t‑elle en gesticulant dans tous les sens, complètement perdue. Ça… Ça m’a échappé… Va‑t’en, je t’en prie… murmura‑t‑elle en se frappant la tête.
— Non…
Finn dévisagea son paternel, complètement perdu.
— Non, c’est impossible… répéta‑t‑il, les yeux perdus dans le vide. NON !
Avant qu’il ne puisse l’anticiper, son géniteur se rua sur sa complice et lui saisit violemment le bras. Il tenta de la forcer à le regarder mais elle s’y refusait, paniquée et en pleurs.
Finn ne mit pas plus d’une seconde à voler à son secours et à la libérer, désemparé par la tournure que prenaient les évènements. Son paternel prit plusieurs pas en arrière, le regard affolé, avant de prendre sa tête entre ses mains pour marmonner des paroles incompréhensibles.
— Ça a marché… Ça a marché… Anderson, tu m’as caché ça… Pendant toutes ces années… Cette fille… Oui, c’est la clé… Il faut que je sache comment il s’y est pris… Que je réitère l’exploit… Et alors je pourrai la ramener, elle aussi… Ma douce…
Finn se redressa, de plus en plus déconcerté. Jamais il ne l’avait vu dans un tel état de confusion. Il répétait inlassablement les mêmes paroles, et chaque mot le rapprochait un peu plus d'une vérité qu’il s'était toujours refusé à accepter.
Pendant ces vingt longues années où il l'avait élevé seul, son géniteur n'avait eu de cesse de le mépriser. Bien sûr, il s’était toujours montré particulièrement dur, mais Finn avait autrefois cru être, sinon aimé, accepté par lui. Mais plus depuis ce jour. Plus depuis le jour où sa mère avait perdu la vie. Là, il ne lui avait plus montré que haine et dégoût.
Comment avait‑il pu ne pas s'en rendre compte ? Cet homme qu’il avait toujours perçu comme incapable d’aimer n’avait en réalité jamais été guidé que par l’amour, à tel point que toutes ses expériences inhumaines n’avaient jamais eu d’autre but que de ramener sa femme à la vie. Et lui qui s’était persuadé qu'il s’était toujours servi de sa mère dans le seul et unique but de le blesser…
« Je crois que je comprends mieux pourquoi votre père vous méprise autant »
Finn secoua la tête et expira un bon coup, déterminé à ne pas se laisser happer par une culpabilité que son géniteur lui avait forcé à endosser. Au vu de sa réaction, ce dernier avait peut‑être eu vent de l’existence d’Evanna, mais il n’avait pas su ce qu’elle était réellement. Maintenant qu’il le savait, nul doute qu’elle deviendrait son parfait petit cobaye pour arriver à ses fins. Se rappelant subitement son existence, Finn se tourna vers sa petite chose stupide pour s’enquérir de son état, mais il ne trouva qu’une pièce vide.

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