~ (Erin)
La déception, la colère, la haine…
Autant d’émotions qu’Erin n'aurait jamais pensé pouvoir ressentir aussi intensément de son vivant. Elle qui, jadis, avait été si enthousiaste et optimiste s’était retrouvée submergée par un tourbillon de sentiments sombres et puissants dès lors qu’on l’avait forcée à rester sur Barden. Une colère telle qu’elle semblait depuis lors nourrir son âme d’un feu ardent de frustration et d’amertume.
Oui, la mort l’avait changée. Mais enfermée dans un corps qui n’était pas le sien, laisser libre cours à ses émotions lui avait toujours été inenvisageable. Injuste. Alors elle n’avait eu de cesse de les intérioriser, les étouffant du mieux qu’elle le pouvait au plus profond de son âme. Mais être confrontée à cet être ignoble, une nouvelle fois… à celui qui avait détruit sa vie ainsi que tant d’autres… Elle n’avait tout simplement pas pu les contrôler. Toutes ces émotions refoulées s’étaient échappées d’un flot, se heurtant à celles de son hôtesse. Elles avaient alors explosé, ne laissant plus rien d’autre dans leurs âmes qu’une plaie béante que ni l'une ni l'autre n'avaient été en mesure de refermer.
Erin se perdit un moment dans la contemplation de sa protégée. Laissant ses pensées la transporter vers le passé, elle revoyait avec une clarté saisissante la jeune Evanna, innocente et pleine de vie, là où demeurait aujourd’hui une jeune femme torturée que le destin avait malmenée. Cette enfant dont la vie avait été brusquement bouleversée par les ambitions démesurées d'un seul homme avide de retrouver sa femme décédée.
Une femme qui n’existait plus.
Redescendant rapidement le couloir du bureau du président, sa petite fille tentait de mettre autant de distance que possible entre elles et cet homme. Pourtant, même si la colère et l'injustice avaient bouillonné dans ses veines quelques instants plus tôt, elle demeurait étrangement calme. Les larmes avaient cessé de couler sur ses joues et sa respiration s'était apaisée, signes qu'elle avait repris le contrôle de ses émotions.
Bientôt, Sarah et Eliott vinrent la rejoindre. Ils échangèrent quelques mots animés sur la manière de la sortir d’ici, mais Erin ne les écoutait pas. Elle tentait à la place de décrypter les pensées de la jeune femme, mais elle demeurait anormalement fermée.
Même à elle.
Un bruit sourd la tira de ses réflexions et mit fin aux discussions en cours. Les portes s’ouvrirent derrière eux, leur grincement résonnant dans l’espace et le temps. Eliott s’avança et posa sa main sur son arme tandis que Sarah redoublait d’effort sur son HoloTech, ses yeux gesticulant à toute vitesse pour trouver une solution de repli. Sa protégée, elle, se contenta de se tourner vers le nouvel arrivant alors qu'il refermait les portes. Mais si l’héritier de l’Académie avait capté tous les regards alentours par son arrivée, le sien ne semblait pas vouloir se détacher d’Evanna. Il la fixait sans en démordre de ce regard qu’Erin, malgré tous ses efforts, n’avait jamais réussi à déchiffrer. Un écheveau complexe d’intérêt et d’indifférence, une curiosité dissimulée derrière un voile d’impassibilité que rien ne semblait pouvoir briser.
Erin avait tout de suite discerné cette dualité chez lui, raison pour laquelle elle lui avait bien volontiers pardonné ses sarcasmes incessants et sa froideur caractéristique. Elle le sentait au fond d’elle‑même, le vrai Finn était là, quelque part, mais ce n'était pas celui qu'il leur montrait, brimé par les chaînes d’un père méprisant et détestable. Elle percevait au fond de son âme une vérité enfouie, une part intime qu'il ne révélait pas : celle d’un petit garçon qui ne cherchait qu’à être accepté et aimé pour ce qu’il était.
Une rage intense teintée de dégoût s’empara d’elle. Mais elle s’était fourvoyée. Tout comme les autres, il les avait trahies sans le moindre remord, à tel point que sa compassion et sa tendresse se heurtaient maintenant à une fureur brute. Comment avait‑il osé lui infliger pareilles épreuves ? Comment osaient‑ils tous manipuler Evanna et se servir d’elle en attendant bien sagement qu’elle leur pardonne ?
À la colère se mêla la déception, puis le désespoir. Elle l’avait pensé plus intègre que les autres, mais elle s’était laissé aveugler. Et désormais, il allait la mettre en cage, l’étudier comme un vulgaire rat de laboratoire et lui faire subir davantage de traumatismes… comme si elle n’en avait pas déjà eu assez.
L’héritier de l’Académie prit un pas dans leur direction. Erin tenta instantanément de l’en empêcher mais il demeurait hors de sa portée, et Eliott dut dégainer pour l’obliger à s’arrêter. Il s’exécuta promptement, détournant pour la première fois son regard d’Evanna comme s’il prenait seulement conscience de l’existence des autres.
— Allons, ne soyez pas ridicule, Perkins. Ne vous tirez pas une balle dans le pied.
Mais l’Élite n’en démordit pas, et l’homme en face de lui le gratifia d’un sourire narquois. Sous la menace, il se contenta de glisser sa main dans la poche de son pantalon et d’en sortir une carte, qu’il lança à sa complice d’un soir. Elle l’attrapa d’un geste et l’examina, avant de lever un sourcil interrogateur dans sa direction.
— Je ne peux vous offrir que quinze minutes, répondit‑il à sa question silencieuse. Récupérez vos affaires et allez‑vous‑en.
Si elle l’avait pu, Erin aurait poussé un soupir de joie devant ce qu’elle ne mit qu’une seconde à comprendre. Elle avait su qu’elle n’avait pas pu se tromper sur son compte. Pourquoi la laisserait‑il partir, autrement ? Le chagrin qui emplissait son âme se dissipa, laissant place à un soulagement intense mêlé de bonheur. Mais Evanna, elle, restait sur la réserve. Ses yeux se fixèrent sur la carte d’accès de l’appartement, avant de se plonger à nouveau dans le regard de son sauveur. Elle finit pourtant par hocher la tête, puis reprit sa route sans un mot.
Après un moment d’hésitation, Eliott et Sarah la rejoignirent sans broncher. Naturellement emmenée à sa suite, Erin jeta un dernier coup d’œil en arrière. Et elle le vit de nouveau. Derrière cette façade qu’il s’évertuait à porter, le petit garçon esseulé et triste qu’elle avait perçu chez lui était là, la tête baissée et le regard perdu sur la boussole qu’il tenait fermement entre ses mains.
Vive et empressée, la voix d’Eliott la ramena à la réalité.
— Evy, faut qu’tu saches un truc, commença‑t‑il alors qu’ils se précipitaient vers l’appartement. L’Académie, c’est eux qui t’ont fait ça. Erin…
— Je sais, le coupa‑t‑elle.
Si Erin avait encore eu un cœur qui battait, il en aurait à cet instant précis manqué un battement. Les enregistrements qu’Evanna avait vus dans les dossiers du président s’étaient gravés en elle comme une vérité immuable. Des images du laboratoire qu’elle n’avait jusque‑là aperçues que dans ses rêves et qu’elle n’avait que récemment imaginé être réelles. Cette vue avait réveillé en elle des souvenirs, des sensations, des peurs… et même si elle ne se souvenait pas encore de tout, la mémoire lui revenait petit à petit, fissurant son âme fragilisée par tout ce qu’on lui avait déjà infligé.
Alors qu’ils avançaient vers l’appartement, Eliott décida de révéler à Evanna tout ce qu'elle ignorait encore. La jeune femme écouta en silence, stoïque et attentive. Étrangement, elle semblait n'éprouver aucune colère à son égard. Pire encore, elle compatissait à ses tourments et les acceptait comme étant les siens. Pourtant, une partie d’elle demeurait toujours résolument close. Une partie d’elle qui murmurait à Erin qu’elle non plus ne méritait pas son pardon. Pour avoir échoué à la protéger lorsqu’elle aurait dû, pour avoir été à l’origine de tout ce qu’il lui arrivait.
Pourtant, elle le lui avait accordé.
*
Quelques minutes suffirent pour que le groupe rejoigne l’appartement de Finn. Erin s’attarda une seconde sur le salon vide. Elles vivaient ici depuis plusieurs mois déjà, et elle ne s’était pas préparée à devoir en partir si vite.
— OK, change‑toi, récupère tes affaires et on y va, ordonna Eliott en guettant les alentours tandis que Sarah lançait des « ouah » admiratifs en visitant les lieux. Grant veut t’par…
Eliott s’interrompit net, la bouche ouverte et les yeux ronds. Evanna n’avait pas attendu son autorisation pour agir, sa robe gisant déjà au sol tandis qu’elle se dirigeait vers ses quartiers en petite tenue.
Furibonde qu’il ose encore poser les yeux sur elle, Erin le bouscula violemment. Il détourna aussitôt le regard, gêné, sans pour autant renoncer à la suivre dans le couloir. Où croyait-il aller, exactement ? Elle fit aussitôt claquer la porte de la chambre avant qu’il y pénètre, et un juron étouffé lui répondit.
— Eh, j’ai pour ordre de pas la lâcher d’une semelle ! Ouvre, putain, Erin !
Elle remit un coup dans la porte, qui branla dangereusement.
— OK, OK… maugréa‑t‑il. J’attends devant, ça va.
Insensible à ce qui se passait autour d’elle, Evanna enfila ses vêtements à la hâte. Mais au moment où elle accrochait son walkman à sa ceinture, ses sourcils se froncèrent et elle sortit l’appareil de son étui. Puis, elle l’y emboîta de nouveau.
Cette fois, Erin entendit bien distinctement un grésillement provenant du boîtier – celui‑là même qui avait dû interpeller sa protégée un instant plus tôt. Evanna retira le walkman et l’examina sous tous les angles, et toutes deux finirent par distinguer un petit module semblable à une puce, accolé à l’appareil. La jeune femme força légèrement dessus pour le décrocher, puis le laissa tomber dans le creux de sa main.
Qu’est‑ce que c’est que ça, encore ?
— C’est un traceur, répondit Evanna.
Erin dut se concentrer pour ne pas laisser ses pensées se disperser sous l’afflux brutal des conclusions qui s’imposaient. Oui, elle en distinguait parfaitement la conception, désormais : c’était l’un des dispositifs sur lesquels Finn travaillait le jour où Evanna l’avait rejoint dans son bureau. Sûrement l’avait‑il discrètement déposé là pour profiter de l’isolant dont bénéficiait le walkman. En plus d’être camouflé, il était protégé contre la perturbation des champs magnétiques qu’elle générait, ce qui en faisait l’emplacement idéal.
Mais ce qu’elle retenait surtout, c’était qu’elle s’était, une fois encore, fourvoyée. Jamais l’héritier de l’Académie ne les avait réellement laissées partir. Il avait simplement su qu’il pourrait toujours les retrouver quand il le désirait, et elle cracha intérieurement de dégoût et de déception. Lui qui prétendait ne pas vouloir ressembler à son père, voilà qu’il se révélait tout aussi fourbe que lui.
Échouant à se contrôler, Erin fit voler le traceur au loin.
— Calme‑toi, c’est rien, la raisonna Evanna en allant le récupérer. Je suis désolée.
Mais comment diable fait‑elle pour rester aussi calme ?
— Ce n’est pas que je suis calme, c’est qu’il n’y a plus matière à s’offusquer, répondit‑elle en glissant le dispositif dans sa poche, et Erin se demanda soudain si elle était désormais capable de lire ses pensées tant elle y répondait avec précision. Il est désactivé maintenant, alors il ne peut plus lui être utile. Passons à autre chose.
Sa protégée glissa son casque autour de son cou et rouvrit la porte de la chambre. Eliott s’apprêta à prendre la parole mais elle passa devant lui sans même un regard. Rancunière, Erin le bouscula au passage.
— C’est bon, Evy, t’es prête ? demanda Sarah lorsqu’elles arrivèrent dans le salon.
— Oui, confirma‑t‑elle. Non, attendez, j’ai oublié quelque chose.
À la hâte, Evanna ouvrit la porte de la bibliothèque et s’y engouffra une dernière fois. Elle analysa rapidement l’échiquier en son centre, puis déplaça sa reine sur la ligne ouverte. Sarah et Eliott la dévisagèrent sans comprendre, mais elle ne prit pas la peine de leur expliquer. Elle referma la porte sans même un regard en arrière, puis prit la direction de la sortie.
— OK. Allons‑y.

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