Chapitre 48 (Evanna)
— T’étais vraiment magnifique, ce soir, Princesse…
Evanna grogna d’un air revêche et poursuivit sa route sans un mot, la tête baissée. Ils avaient quitté sans encombre l’Académie quelques minutes plus tôt – au moins une promesse que l’ex‑vice‑président avait tenue –, et progressaient désormais à travers la ville après avoir retrouvé Yann qui les attendait dehors. Leur chemin était seulement éclairé par la douceur de la lune au‑dessus de leurs têtes ainsi que par quelques réverbères longeant la route.
Cette soirée ne s’était décidément pas déroulée comme elle l’espérait. Elle n’en avait pourtant pas attendu grand‑chose, mais dès qu’elle avait aperçu Sarah dans le bureau du président en pleine session de piratage, Evanna avait compris que quelque chose se tramait. L’adolescente n’avait pas pu lui en dire beaucoup plus, sinon que la vie de Moss était en jeu.
Étrangement, elle n’avait pas été surprise d’apprendre que le fondateur de l’Académie était toujours en vie. Eliott s’était toujours montré très serein à ce sujet et, même s’il pouvait parfois se révéler cruel, elle peinait à imaginer Kaz assassiner de sang-froid l’homme qu’il considérait comme son père. Evanna n’avait donc pas hésité à aider la jeune fille. Après tout, et malgré tout le ressentiment qu’elle nourrissait envers l’Élite, elle n’aurait pas été différente d’eux si elle les avait à son tour privés d’un membre de leur famille.
Mais en agissant ainsi, elle avait trouvé bien plus que ce qu’elle était venue chercher. Elle avait trouvé des réponses à des questions qu’elle ne s’était même pas posées, des informations qu’elle n’était même pas sûre de comprendre tant elles se mélangeaient dans sa tête. Alors que les questions qui l’intéressaient, elles, demeuraient toujours sans réponse.
Mais que lui avait‑il pris, de rentrer dans cette fichue pièce ?
— J’suis vraiment heureux que t’aies décidé de rentrer avec nous.
Cette fois encore, Evanna ne répondit rien. Elle n’avait en réalité aucune envie de rentrer au QG mais elle n’avait aucun autre endroit où aller. Désireuse de ne pas laisser ses pensées divaguer, la jeune femme releva la tête et inhala une grande bouffée d’air frais pour se remettre les idées en place. Elle avait remarqué que, lorsqu’on les refoulait, les émotions étaient plus faciles à canaliser.
À ses côtés, seul Eliott marchait à son rythme. Elle ne trouva les autres que lorsqu’elle les chercha du regard, à quelques mètres derrière eux.
— Pourquoi ils marchent derrière ? s’étonna‑t‑elle.
— Hein, oh, euh j’sais pas…
Il mentait, assurément. Elle n’insista pas, se contentant de hausser les épaules.
— On est bientôt arrivés…
— OK.
Silence.
— Tu crois qu’on pourrait parler de ce qui s’est pass…
— Non, j’crois pas.
Eliott retomba dans le mutisme. Ils continuèrent de marcher sans mot dire, mais elle pouvait le sentir se tendre de plus en plus à ses côtés. Comme si le moment était réellement bien choisi pour ça. Ne pensait‑il pas qu’ils avaient des problèmes autrement plus graves à gérer ?
Comme incapable d’y résister, la question fatidique franchit tout de même la barrière de ses lèvres, et Evanna ne s’en offusqua même pas tant elle l’avait senti venir.
— T’as couché avec lui ?
— Oui.
Eliott se stoppa si brusquement qu’elle fut contrainte d’en faire autant.
— Un problème ?
— C’est franchement pas drôle, lui reprocha‑t‑il.
— Moi, j’trouve que si, rétorqua‑t‑elle en reprenant sa route. À question stupide, réponse stupide. Comment tu peux penser une seule seconde que moi, j’aurais fait ça ?
— Ben tu l’as bien embrassé, lui fit‑il remarquer d’une voix chargée de reproche.
Tu manques pas de toupet, sérieusement.
— Et pas qu’un peu, siffla‑t‑il entre ses dents.
— Dixit le mec qui fourre sa queue n’importe où.
— Arrête, c’était la seule et unique fois, se défendit‑il comme si cela justifiait qu’elle lui pardonne. Et je l’ai jamais embrassée, moi, bordel ! Pas une seule fois !
Evanna s’arrêta net et se tourna vers lui, abasourdie.
— Oh mon dieu, je suis tellement désolée, Eliott, larmoya‑t‑elle. Je pensais que tu l’avais embrassée, moi, fit‑elle mine de sangloter. J’ai naïvement pensé que t’étais un gros con, mais pas du tout en fait, hurla‑t‑elle d’exaspération. PUISQUE TU L’AS PAS EMBRASSÉE !
Elle lui jeta un regard glacial et méprisant, avant de reprendre sa route.
— Ouais, bon, ça va, arrête ton cinéma, j’ai compris, j’aurais jamais dû faire ça, admit‑il en la forçant à s’arrêter à nouveau. Mais ce que je veux dire, c’est que moi, j’l’aurais jamais embrassée parce que… parce que s’embrasser, c’était ce qu’on faisait nous deux, tu vois… Ça a du sens pour moi, ça veut vraiment dire quelque cho…
Mais Evanna ne l’écoutait plus – ne le regardait plus, même –, le regard fixé sur la forme fantasmagorique qui venait d’apparaître derrière lui. Son cœur se mit à bondir dans sa poitrine. Bientôt, elle ne perçut plus que le rythme du cœur de l’animal battant à ses oreilles, résonnant harmonieusement avec le sien.
Une main lui agrippa le bras et l’arracha à sa rêverie.
— Eh, tu m’écoutes ?
Eliott se tourna vers la louve qui la fixait toujours, puis reporta son attention sur elle.
— Qu’est‑ce que tu regardais ?
Evanna le dévisagea un instant sans comprendre, avant de se souvenir qu’il était incapable de la voir. Elle n’eut pas l’occasion de répondre que l’animal se détourna d’elle et s’éloigna, s’enfonçant dans la nuit en courant.
La jeune femme ne mit pas plus d’une seconde à s’élancer après lui sous les suppliques d’Eliott qui lui intimait de revenir. Mais elle n’en avait aucune envie, portée par une vérité simple : Šamana la guidait. Elle ignorait encore où, mais elle savait devoir la suivre pour enfin comprendre ce qu’elle attendait d’elle.
Pire, elle en avait besoin.
Elle continua donc de courir, même lorsque ses côtes la supplièrent de s’arrêter. Mais l’animal accélérait toujours plus et Evanna, elle, faiblissait. Son souffle se faisait plus court, ses jambes tremblaient sous son poids. Et alors qu’elle se croyait enfin sur le point de l’atteindre, son corps s’effondra au sol. Elle releva les yeux vers son guide dans l’espoir qu’il l’attendrait, mais les derniers éclats de son pelage s’évaporaient déjà au détour d’une ruelle.
Non…
Brisée par ce nouvel échec, Evanna laissa retomber sa tête et tenta de canaliser les pensées et émotions qui l’assaillaient. Elle repoussa les images qui s’insinuaient dans son esprit – souvenirs, regrets, tout ce qui menaçait de l’entraîner dans une spirale infernale. Mais en dépit de tous ses efforts, une force irrépressible se déploya en elle. La peine et le désespoir refirent surface avec une violence fulgurante, et chaque émotion contenue la submergea jusqu’à faire éclater la tempête qu’elle avait cru pouvoir maîtriser.
Pourquoi ne pouvait‑elle jamais rien faire de bien ? Depuis qu’elle avait appris la survie de Thomas, elle s’était démenée pour reprendre le contrôle de sa vie. Mais qu’avait-elle réellement accompli, sinon se mettre au service d’un homme méprisable qui l’utilisait dans une guérilla insensée contre son père ? Elle se sentait inutile. Incompétente, surtout. Était‑ce ainsi qu’elle comptait leur prouver à tous qu’elle était forte et capable ? Le prouver à Thomas ? Elle ne lui arrivait pas à la cheville et ne l’égalerait même jamais… elle était assez lucide pour le voir, désormais.
Pourtant, elle avait fait de son mieux. Mais la réalité l’avait rattrapée. Elle ne serait jamais aussi forte que l’Élite, elle ne serait jamais personne. Elle n’était rien d’autre qu’une idiote courant après des chimères dans l’espoir de trouver des réponses qu’elle n’avait jamais eu la moindre chance d’obtenir. L’Élite l’avait compris, elle. Kaz l’avait su. Eliott…
Un nouveau sanglot lui échappa. Comment avait‑elle pu croire qu’elle pouvait être avec lui ? Elle ne pouvait pas le comprendre, et lui avait besoin de quelqu’un capable de partager son quotidien. Pourquoi se serait-il tourné vers une Élite, sinon ? Jade le comprenait, elle, lui ressemblait vraiment. Contrairement à elle, une rêveuse qui s’obstinait à voir le monde tel qu’elle aurait voulu qu’il soit plutôt que tel qu’il était.
Et elle l’avait perdu, lui aussi. Elle perdait tout le monde. Elle ne savait faire que ça.
— Evy !
Evanna secoua la tête et frappa le sol de ses poings : voilà qu’elle l’entendait l’appeler maintenant, et la voix puissante d’Eliott lui transperça le cœur.
— Evy, reste pas là, bordel !
Quoi ?
La jeune rêveuse releva la tête, déboussolée. Elle eut brièvement le temps d’apercevoir une ombre menaçante qu’une détonation fendit l’air avant qu’un tourbillon bleu la projette un peu plus loin. Sonnée, elle tenta de se relever mais d’autres coups de feu rejoignirent la danse et lui firent baisser la tête. Dissimulé derrière un container, Yann était aux prises avec un soldat utopiste, hurlant à Sarah de s’enfuir et d’appeler les renforts. Il l’assomma d’un coup de crosse dans la mâchoire, avant de venir maintenir une pression acharnée sur ceux qui lui tiraient dessus.
Quoi ?!
— Evy, reste pas là ! l’entendit‑elle rugir à travers le vacarme.
Le cœur d’Evanna chuta dans sa poitrine. Cette phrase, elle l’avait bel et bien entendue un peu plus tôt mais ce n’était pas Yann qui l’avait prononcée… c’était Eliott. Où était‑il ?! Elle le chercha frénétiquement du regard, en vain. Le chaos de la fusillade l’engloutissait, mais elle hurla son prénom malgré la panique qui lui nouait les entrailles.
Personne ne répondit. Elle était sur le point de perdre espoir quand, enfin, elle le vit. Allongé au sol, exactement là où elle se trouvait quelques instants plus tôt.
Inconscient.
Sans se soucier des tirs autour d’elle, Evanna se précipita vers lui et le retourna pour tenter de capter un rythme cardiaque. Il ne respirait plus, la pâleur cadavérique de son teint contrastée par un filet de sang s'échappant de ses lèvres. Le regard d’Evanna glissa vers son torse immobile, transpercé par une balle qui lui était destinée. Les sanglots lui serrèrent la gorge, interminables, la paralysant alors même que la situation exigeait qu’elle agisse.
— Putain de merde !
Désemparée, elle l’appela à plusieurs reprises et le secoua de toutes ses forces. Elle avait beau avoir souhaité les oublier, rien ne lui importait plus à cet instant que de revoir ses beaux yeux bleus emplis de malice. Mais il le lui refusait. Ne sachant quoi faire d’autre, elle lui hurla de nouveau dessus, appuyant désespérément sur la blessure pour stopper les saignements.
Malgré les larmes qui lui obscurcissaient la vue, Evanna finit par inspirer profondément. Que Kaz lui avait‑il appris, déjà, en cas de blessure par balle ? Premièrement, sécuriser la zone. Elle n’avait pas le temps pour ça. Ensuite…
Suivant le fil de ses pensées, la jeune femme fit basculer Eliott sur le côté. Elle ne trouva aucun point de sortie de la balle, ce qui selon ses souvenirs n’était pas très bon signe. Elle s’acharna pourtant, enchaînant bouche‑à‑bouche et massage cardiaque tandis que les tirs pleuvaient autour d’eux.
Après plusieurs tentatives infructueuses, un craquement sinistre retentit. Evanna hurla de panique en comprenant qu’elle venait de lui fêler une côte. Elle força son esprit à l’ignorer, poursuivant les gestes de secours que le directeur de l’Élite lui avait enseignés.
Enfin, sans qu’elle ne relâche ses efforts, Eliott rouvrit les yeux et inspira profondément. Ses traits se crispèrent sous la douleur avant qu’il ne crache du sang. Elle l’aida à se tourner sur le côté, retenant à grand‑peine l’envie de se jeter à son cou.
— Evy…
— Chhht, tais‑toi Eliott, je t’en prie, sanglota‑t‑elle en posant sa main sur son front brûlant. Garde tes forces, ça va aller.
— Je suis désolé…
— Chhht, s’il te plaît, répéta‑t‑elle dans un murmure. Ne… Tu ne vas pas mourir ici d’accord ? Je te l’interdis, c’est bien compris ? Tu dois vivre, alors laisse‑moi me concentrer !
Evanna regarda partout autour d’elle en quête de soutien. Elle avait miraculeusement réussi à le ranimer, elle devait maintenant le sortir d’ici. Mais comment ? Ils étaient encerclés de toutes parts. Yann lui hurla bien quelque chose mais elle n’entendait rien, et son attention fut de nouveau happée par Eliott qui venait de lui attraper la main.
— Evy…
— Tais‑toi, je t’en prie ! l’implora‑t‑elle.
— Je t’aime tellement…
— Je t’en supplie, arrête, sanglota‑t‑elle, les yeux embués de larmes.
— Je t’aime, Evy… l’ignora‑t‑il en tendant une main vers sa joue, mais elle retomba presque aussitôt. Merde, j’aurais dû te le dire plus tôt. J’suis vraiment trop con, hein ? se tenta‑t‑il à plaisanter avant qu’une violente quinte de toux lui fasse cracher du sang.
Elle demeura muette, cette révélation résonnant en elle comme une véritable torture. Elle avait tant souhaité l’entendre prononcer ces paroles, depuis si longtemps… Pourquoi fallait‑il que ce soit maintenant ? Pourquoi fallait‑il que ce soit dans ce cauchemar qu’elle avait elle‑même provoqué ? Une douleur insoutenable se noua dans sa poitrine. Elle le regarda, impuissante, avec ce sentiment déchirant qu’il était déjà trop tard.
— Merde ! sanglota‑t‑elle à nouveau.
Dans un dernier espoir, son regard balaya les alentours. Erin avait poussé un container devant eux pour les couvrir, et là où elle avait cru Yann seul, d’autres Élites étaient venus renforcer leurs flancs. Mais au cœur de ce tumulte de chaos et de mort, un rire sinistre résonna soudain, écho macabre qui mit fin aux tirs des deux camps.
Le sang d’Evanna se glaça aussitôt. Elle l’avait déjà entendu à Sadell, mais elle n’en laissa rien paraître. Car pour la première fois depuis longtemps, elle savait exactement quoi faire. Sa respiration jusqu’alors haletante retrouva un rythme plus calme, et ses pensées, elles aussi, s’allégèrent. Cette femme qui riait, elle ne désirait qu’une chose… et elle pouvait le lui donner.
Reportant son attention sur Eliott, Evanna déposa un baiser furtif sur ses lèvres.
— Tu ne vas pas mourir, Eliott, lui affirma‑t‑elle avec détermination. Et ne t’avise même pas de penser le contraire, p’tite tête.
Sa remarque le fit sourire et il l’attira à lui pour l’embrasser plus profondément. Le goût métallique de son sang ne vint pas retirer le plaisir qu’elle avait à le retrouver, mais elle se força à se détacher de lui. Elle l’aida rapidement à se remettre sur pied avant d'héler Yann, mais ce dernier avait déjà profité de l’accalmie pour les rejoindre.
— Sauve‑le, annonça‑t‑elle tandis qu’il chargeait son ami sur son dos. Erin vous aidera à partir d’ici.
— Evanna, on partira pas d’ici sans toi et tu le sais, objecta‑t‑il.
— La laisse pas… là, mon pote, balbutia Eliott. Ou j’te… tue.
— Je t’en prie, Yann.
Evanna étouffa le sanglot qui remontait le long de sa gorge.
— Il me tuera si je te laisse là. Grant aussi. Et je me le pardonnerais jamais moi‑même.
— Yann, l’implora‑t‑elle encore. On perd du temps, je t’en prie… J’ai besoin qu’il vive. Laisse‑moi pour une fois décider de ce qui est bon pour moi, d’accord ? Fais‑moi confiance.
Les larmes menaçaient à nouveau de couler à flot mais elle se montra forte, la mine résolue et déterminée. Le regard brisé, Yann finit par acquiescer et déposa un baiser sur son front. Il se détacha enfin d’elle et la gratifia d’un faible sourire encourageant, qu’elle lui rendit sous les grognements de plus en plus agités d’Eliott.
— Ça va aller, Eliott, le rassura‑t‑elle en attrapant sa main pour l’embrasser. Tout va bien se passer. Je te le promets.
— Je t’en prie, Princesse… Fais pas… ça…
Elle se détacha de lui, un sourire rassurant aux lèvres. Il se débattit furieusement et hurla son nom, mais la douleur eut bien vite raison de lui. Il tomba de nouveau inconscient tandis qu’Erin leur ouvrait le passage, et Evanna attendit qu’ils disparaissent pour se rendre.

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