Chapitre 49 (Evanna)
— Où te caches‑tu…
Un craquement terrifiant se mêla à un rire sinistre, résonnant sous les vastes structures métalliques de l’usine désaffectée. Autrefois imposante, elle était désormais figée dans une solitude déchirante.
« Tu tireras pas, Princesse… Putain, Yann, t’as vu ça ! Elle m’a tiré dessus ! »
— Petit vermisseau !
À l’entrée, les lourdes portes grinçaient en se balançant. Le sol, jadis foulé par des centaines de pas pressés, était jonché de débris et de poussière comme des souvenirs oubliés accumulés dans un coin de l’esprit.
« Tu dois te calmer. Concentre‑toi sur moi et pense à rien d’autre, d’accord ? »
Les fenêtres brisées ouvraient sur un paysage en décomposition déserté par les hommes. Dans les angles du vaste hall de production, l’imagination faisait naître des silhouettes fantomatiques. Câbles et tuyaux pendaient du plafond comme des liens rompus, les vestiges des machines rouillées figés dans le temps.
« Tu me promets que tu reviendras me voir ? »
— Viens jouer avec moi… !
Le souffle du vent s’infiltrait par les interstices, seulement troublé par le rire fantasque d’une femme aux yeux voilés qui prenait des accents toujours plus macabres.
« Oui. Je te le promets. »
Au milieu de ce tableau trônait une jeune femme. Assise sur une chaise délabrée, ses cheveux en désordre masquaient partiellement ses yeux tandis qu'elle fixait le sol d'un regard vide, l’épaule déboîtée et recouverte de blessures.
Non.
L’atmosphère s’alourdit soudain. Un vent invisible se leva, faisant siffler les câbles et vibrer les carcasses de machines. Le matériel se dressa autour d’elle, emporté dans un ballet chaotique orchestré par des forces invisibles.
Il ne reviendra pas.
— Ah, ah, ah, ah, ah, ah !
La jeune femme releva la tête pour croiser le regard voilé du monstre qui lui faisait face. Des outils rouillés s’élevèrent dans les airs et tourbillonnèrent, sous le contrôle de celle qu’elle avait déjà rencontrée à Sadell. Des étincelles jaillirent de toutes parts, illuminant l’usine d’éclats brutaux tandis que les engrenages et poulies grinçaient dans une agitation incontrôlable.
Mais la prisonnière demeurait immobile, figure de calme au milieu du chaos. Le visage figé dans l’indifférence, elle laissait son entité mener le combat à sa place comme elle le faisait depuis plus de deux jours. Car si son corps était bien là, son esprit, lui, se perdait toujours plus dans les méandres de la torture qu’on lui infligeait.
« — Qu’est‑ce qu’il veut dire ton tatouage ?
— Regardez‑moi cette petite curieuse ! »
Son regard se posa sur ses mains alors que les machines se heurtaient les unes aux autres, créant des sons assourdissants qui résonnaient dans l’espace désolé.
« — Dis‑moi s’te plaît !
— C’est pas la peine de faire cette tête trop mignonne, ça marchera pas ! »
Ses paumes étaient couvertes d’une substance écarlate qui semblait se nourrir des ombres dansantes. Elle s’infiltrait et soulignait ses empreintes avec une précision morbide, chaque veine, chaque jointure se dessinant sous cette teinte viscérale.
« Alleeeeez, s’il te plaîîîîîît ! »
Un rire puissant et malicieux se mêla au chaos qui grondait déjà autour d’elle. Mais elle demeurait dans son cocon, désancrée de toute réalité. Les murs tremblaient sous les vibrations, laissant tomber des fragments de béton et de poussière. Des éclats de métal fusaient dans les airs, tournoyant comme des lames dans une danse macabre qui venait lacérer sa peau.
« — La montre, c’est pour ne pas oublier que la vie est courte et qu’il faut la vivre à fond. Les chiffres, c’est la date à laquelle j’ai enfin trouvé ma famille en rejoignant l’Élite. Et l’inscription, ça signifie « Toujours unis, quoi qu’il advienne ». C’est notre devise.
— Et les initiales ? »
Le rire s’amenuisa jusqu’à ne devenir qu’un souvenir. L’index tendu vers son avant‑bras, la jeune femme y peignit un « E ». La couleur étant trop claire, elle trempa son pinceau dans les gouttes de sang qui perlaient de ses blessures pour le dessiner à nouveau.
« Les initiales… C’est en mémoire de ceux que j’ai perdus. »
Elle continua sa création sans un mot, jusqu’à finalement admirer la beauté de son œuvre achevée. Le rouge profond du « P » qu’elle venait de tracer contrastait violemment avec la blancheur de sa peau, créant un tableau qui lui plaisait davantage.
« Oui. Je te le promets. »
Son œuvre s’obscurcit jusqu’à s’effacer au profit de l’image d’un corps inerte dont la chevelure flamboyante tranchait avec la pâleur cadavérique de son visage, les membres éparpillés tels ceux d’une marionnette désarticulée.
Non. Il ne reviendra pas.
Une douleur lancinante lui transperça le cœur, mais elle ne cria pas. Elle l’accueillit au contraire, soulagée de replonger dans ce cycle qu’elle revivait sans cesse sous la torture de son geôlier maudit.
Car au moins, elle le reverrait.
Et il serait encore en vie.
*
« Oui. Je te le promets. »
Cette voix la torturait un peu plus chaque jour, mais Evanna ne pouvait s’empêcher de la trouver délicieusement exquise. Grâce à elle, elle pouvait le revoir encore et encore. Et même si son esprit sadique s’échinait parfois à lui faire croire qu’il avait survécu, elle n’était pas dupe.
Son cœur avait cessé de battre, et elle n’avait rien pu faire.
Elle ne pouvait sauver personne.
Il est…
— Assez, Manna !
La furie de la bataille invisible s’apaisa tandis que la femme aux yeux voilés s’éloignait. Les machines retombèrent dans l’immobilité, les outils retrouvèrent leur place, et le silence engloutit de nouveau l’usine.
… mort.
— Evanna Orsby…
Reprenant enfin le contrôle de son esprit, Evanna releva la tête vers la femme qui approchait. Cette voix, ces traits… oui, elle les reconnaissait. Elle les reconnaissait si bien que les voir l’emplit d’une joie qu’elle croyait perdue à jamais, son cœur se gonflant de souvenirs qui n’étaient pas les siens.
Beth Kaba dégageait une aura de piété et de noblesse qui imposait aussitôt le respect. Vêtue d’une longue robe améthyste sobre et parfaitement ajustée, elle rayonnait d’une dignité modeste. Sa peau marquée par l’âge portait la trace d’années passées sous le soleil à servir les autres, son visage révélant une confiance en quelque chose de plus grand qu’elle. Une foi si inébranlable qu’elle en devenait presque inquiétante.
— Ma pauvre enfant…
L’utopiste s’agenouilla devant elle, ses mains trouvant les siennes avec douceur.
Mort…
— Hors de ma vue, Manna, siffla‑t‑elle furieusement.
Mais où est‑il alors ?
Riant aux éclats, Manna quitta le hall en délivrant des paroles incompréhensibles. La tête d’Evanna retomba contre son torse, encore sonnée.
Où est‑il ?!
— Vous êtes dans un état déplorable, ma chère amie…
— Qu’y… t‑il ap… la… mo… ? balbutia‑t‑elle pour la première fois en deux jours.
— Je vous demande pardon, mon enfant ?
— Qu’y a…‑t‑il… après… la mort ?
— Oh, ma douce… se lamenta sa sauveuse en posant une main ensanglantée sur sa joue. Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme. Craignez plutôt Celles qui peuvent tous deux les faire périr.
La vie éternelle. L’Écume. Libre. Il est… libre ?
La vue d’Evanna s’éclaircit légèrement, et avec elle afflua la douleur physique que son état léthargique avait jusque‑là anesthésiée. Elle gémit, la souffrance irradiant dans chaque parcelle de son corps mutilé.
— Cette guerre inutile a fait couler beaucoup trop de sang, reprit‑elle d’une voix onirique. Mais vous pouvez y mettre fin, mon enfant, ajouta‑t‑elle en lui relevant le menton. Votre sacrifice y mettra fin.
— Je ne suis pas… votre enfant.
— Oh, ma très chère amie… Chaque être vivant est mon enfant, lui assura‑t‑elle. Et je me dois de les protéger. Cela ne me réjouit pas, je peux vous l’assurer. Mais la paix nécessite des sacrifices, je le sais mieux que tout autre.
Libre… Ça me tente bien, la liberté, à moi aussi…
À peine cette pensée l’avait-elle effleurée qu’elle se dissipa, balayée par une rage grandissante qui n’était pas la sienne. Evanna secouait la tête pour la chasser lorsque Beth remit son épaule en place, lui arrachant un cri de douleur incontrôlable. La dirigeante de l’ASU s’afféra à panser ses plaies, psalmodiant des textes utopistes sacrés qui, étrangement, apaisèrent sa tempête intérieure. Et dans ce calme retrouvé, l’esprit d’Evanna cessa enfin de lutter contre lui‑même. Une pensée plus nette s’imposa. Un nom, plutôt… celui de son ancien hôte.
« Vous n’allez jamais au bout de vos raisonnements, Mademoiselle Orsby. »
Un soupir s’échappa de ses lèvres, saturé d’un mélange étrange de rancœur et de gratitude muette. Finn Weber avait toujours eu le don de la pousser dans ses retranchements, de l’obliger à regarder là où elle préférait détourner les yeux sans jamais la traiter comme une petite chose fragile qu’il aurait fallu épargner. Que ferait-il à sa place, lui ? Comment s’en sortirait-il ?
Ce sont ces questions qui, fatalement, la menèrent à une vérité qu’elle avait toujours refusé de voir : elle n’était pas lui. Pas plus qu’elle n’était l’Élite. Et si elle voulait enfin s’en sortir seule, elle devait cesser de vouloir porter des masques qui ne lui appartenaient pas.
Comme rassurée par le cheminement de ses pensées, Erin s’évapora de son esprit.
D’ailleurs, pourquoi…
— Pourquoi ne pas l’avoir neutralisée ? acheva-t-elle sa réflexion à voix haute. Mon entité…
Relevant gracieusement la tête, Beth lui sourit avec bienveillance.
— Faire du mal à ma propre sœur ? s’offusqua‑t‑elle. Je ne me le pardonnerais jamais.
Evanna acquiesça d’un hochement de tête entendu.
— Vous ne semblez pas surprise par cette nouvelle…
— J’ai eu l’occasion d’échanger avec l’Élite, dernièrement, répondit‑elle avec amertume. Et très franchement, plus rien ne pourrait me surprendre après tout ce qu’ils m’ont raconté.
— Donc vous comprenez pourquoi vous devez mourir, mon enfant…
Un silence glacial retomba sur elles. Leurs regards s’ancrèrent, celui d’Evanna vacillant dans les reflets azurés et presque chimériques de celui de son interlocutrice. Elle s’était longtemps fait une idée de ce à quoi pouvait ressembler la dirigeante de l’ASU, mais elle ne se serait jamais attendue à ce qu’elle voyait en face d’elle.
Beth Kaba était une femme bien, c’était évident. Cela se percevait à ses regards, au timbre de sa voix, à son maintien. Et elle ressemblait beaucoup à Erin. Pas physiquement, bien sûr, mais dans cette même dévotion tranquille et maternelle. Peut-être ce sentiment lui venait-il justement de la relation sororale qui liait les deux femmes, mais Evanna pouvait affirmer avec certitude que Diano Ekha n’exerçait aucune emprise sur Beth. Elle agissait simplement selon ce qu’elle estimait juste pour son peuple – même si cela devait conduire à la mort d’une innocente.
[...]

Annotations