Chapitre 49-1 (Evanna)

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[Fin de la section précédente : Beth Kaba était une femme bien, c’était évident. Cela se percevait à ses regards, au timbre de sa voix, à son maintien. Et elle ressemblait beaucoup à Erin. Pas physiquement, bien sûr, mais dans cette même dévotion tranquille et maternelle. Peut-être ce sentiment lui venait-il justement de la relation sororale qui liait les deux femmes, mais Evanna pouvait affirmer avec certitude que Diano Ekha n’exerçait aucune emprise sur Beth. Elle agissait simplement selon ce qu’elle estimait juste pour son peuple – même si cela devait conduire à la mort d’une innocente.]

— Vous n’avez jamais souhaité me remettre à Ekha, n’est‑ce pas ? l’interrogea Evanna. C’est pour cette raison que vous avez mis un terme au marché que vous aviez passé avec le vice‑président. C’est… vous qui avez prévenu son père de ses projets… comprit‑elle enfin. Pour ne pas avoir à respecter votre part du marché.

Beth lui sourit doucement, confirmant ainsi la véracité de ses propos.

— Si nous avions assassiné le président et laissé son fils prendre le pouvoir, il vous aurait sans hésiter remis à Anderson, et il est là une chose que je ne peux me permettre, répondit‑elle. Anderson n’est qu’un fou obnubilé par ses recherches sur l’Écume. Il ne comprend pas un traître mot des conséquences que cela pourrait engendrer, malgré mes nombreuses mises en garde.

— Alors vous avez préféré sacrifier des centaines d’innocents plutôt que de me remettre à lui… murmura‑t‑elle dans un souffle.

— Vos amis vous ont‑ils informé de ce qui se passerait si plus aucun Immuable ne guidait les âmes vers l’Écume, très chère ?

Evanna acquiesça faiblement, occupée à replacer toutes les pièces du puzzle à leur place. La sœur d’Erin n’avait bel et bien qu’un seul souhait : protéger Barden... et elle considérait sa mort comme nécessaire pour empêcher Ekha d’arriver à ses fins. Pour autant, elle était toujours afférée à panser ses plaies avec douceur, chantonnant des chants sacrés lorsqu’elle n’était pas occupée à lui parler.

Un sentiment étrange monta soudain en elle, un de ceux qui ne lui appartenaient pas.

— Elle… Elle ne veut pas que je meure, lâcha Evanna, la gorge serrée d’une émotion indéfinissable. Erin, je veux dire. Et elle… elle est aussi très heureuse de vous revoir enfin.

— Erin, en plus d’être une femme admirable, était et demeure aujourd’hui encore une mère dévouée et féroce, répondit l’utopiste, un sourire triste aux lèvres. Évidemment qu’elle ne veut pas que vous perdiez la vie. Elle vous aime.

Beth cessa de panser ses blessures et la gratifia d’un énième regard peiné.

— Et elle a apporté la paix à ce monde, de la même manière que je m’apprête à le faire. Un sacrifice… murmura‑t‑elle. Mais n’ayez crainte, car…

— Vous vous trompez.

Les mots lui échappèrent avant même qu’elle n’ait pu les retenir, et Evanna se surprit presque autant de les avoir prononcés que du ton confiant et déterminé qu’elle avait employé.

— Erin a peut‑être tué votre père mais il était d’ores et déjà perdu, Ekha s’était emparé de lui. Mais il ne s’est pas emparé de moi, lui fit‑elle remarquer. En me tuant, vous ne feriez que retarder le problème, vous ne le solutionnerez pas. Ekha serait toujours là, quelque part, libre d’agir. Je ne sais pas pourquoi il a tant besoin d’Erin pour revenir, mais une chose est sûre. Aux côtés d’Anderson, il pourrait très bien trouver un autre moyen.

Pour la première fois depuis leur rencontre, la volonté de Beth Kaba sembla se fissurer. Evanna s’engouffra dans la brèche, laissant son cœur parler à sa place.

— Me tuer n’apportera aucune paix et vous le savez tout aussi bien que moi, reprit‑elle. Dans le cas contraire, je ne serais plus là pour vous tenir ce discours, vous ne seriez pas aussi tiraillée à l’idée de me tuer et vous ne vous embarrasseriez pas à panser mes blessures. Non, ce qu’il faut, c’est le renvoyer de là où il vient.

— Vous êtes une jeune femme très perspicace, Mademoiselle Orsby. Et très courageuse.

Evanna resta silencieuse face à des éloges qu’elle ne pensait clairement pas mériter. Vu sa situation et l’état dans lequel elle se trouvait, le mot « courage » lui paraissait même hors de propos.

— Soyez sûre que je suis consciente qu’aussi longtemps qu’il restera dans notre monde, il y aura un risque, reprit Beth. Mais que puis‑je faire d’autre ? Je ne peux rester sans rien faire.

— Laissez‑moi partir et je trouverai une solution, assura‑t‑elle avec détermination. Je peux m’occuper de l’Académie, ils stopperont Anderson. Le président n’a pour le moment aucune intention de mettre un terme à cette guerre, mais son fils est différent, je le sais. En attendant, vous ralentirez ses travaux, poursuivit‑elle après un léger temps de réflexion. Et quand le temps sera venu, nous agirons ensemble.

Evanna fit l’effort monumental de se redresser sur sa chaise, ce seul mouvement lui donnant l’impression d’être renversée par un camion tant ses muscles étaient ankylosés. Elle se força à attraper la main de Beth de son bras valide, l’épaule que Manna lui avait déboîtée plus tôt lui arrachant encore de terribles douleurs le long du bras droit.

— Madame Kaba, s’exprima‑t‑elle d’une voix ferme et inflexible, et elle se surprit à penser vraiment ce qu’elle était sur le point de dire. Je suis capable de mettre un terme à tout cela, j’en suis persuadée. Laissez‑moi simplement rejoindre l’Académie.

Beth lui sourit avec bienveillance, mais son regard débordait, lui, de réticence.

— Vous savez, n’est‑ce pas… ?

Evanna demeura silencieuse, saisissant aussitôt le sens de cette question qui ne lui avait pas réellement été posée. Le souvenir des images qu’elle avait visionnées dans le bureau du président se faufila dans son esprit comme un serpent prêt à mordre, mais elle refusa de s’y attarder. Elle se contenta d’un simple hochement de tête, n’obtenant en retour qu’un nouveau sourire qui ne répondait toujours pas à sa proposition.

Soudain, des explosions fracassantes brisèrent le silence qui les avait recouvertes. Une cacophonie qu’Evanna ne connaissait que trop bien et qui lui retourna les tripes. Des coups de feu mêlés à des cris d’horreur qui la ramenèrent irrémédiablement plusieurs mois auparavant, dans ce lieu de culte utopiste où elle avait été faite prisonnière.

D’un geste brusque, Beth la força à se relever. Evanna hurla de douleur, ses jambes succombant au poids de son corps qu’elles n’avaient pas supporté depuis plus de deux jours. Après l’avoir aidée à se remettre sur pied, l’utopiste l’entraîna à sa suite mais elle résista aussi farouchement qu’elle le put, réprimant des cris de douleur qui ne demandaient qu’à s’exprimer.

— Madame Kaba, l’interpella‑t‑elle alors qu’elle ne faisait pas un pas sans manquer de s’effondrer. Madame Kaba, écoutez‑moi. Ils arrivent. Je vais vous ralentir. Je ne suis pas en état et vous ne pouvez pas risquer de vous faire attraper.

Mais Beth ne l’écoutait plus, et ses forces à elle l’abandonnaient.

— Madame Kaba, tenta‑t‑elle une nouvelle fois en tirant de toutes ses forces pour la forcer à s’arrêter. Beth !

L’interpellée sembla enfin revenir à elle, la dévisageant comme si elle remarquait pour la première fois qu’elle était douée de paroles.

— Je ne partirai pas avec vous et ne vous laisserai pas vous faire capturer, affirma‑t‑elle maintenant qu’elle était sûre d’avoir capté son attention. Vous êtes quelqu’un de bien. Erin me le murmure, et je peux d’ores et déjà affirmer que j’ai toute confiance en vous. Alors vous devez à votre tour me faire confiance si nous voulons avoir une chance d’empêcher Ekha de quitter définitivement l’Écume. Et si vous ne me faites pas confiance à moi, faites confiance à votre sœur. Car vous le savez bien mieux que moi, son âme continue de vivre à travers moi. Sentez‑le, lui ordonna‑t‑elle en attrapant sa main pour la poser sur sa poitrine. Elle n’est pas seulement dans ma tête. Elle est ici, dans mon cœur. Et vous devez me croire quand je vous dis que je donnerais volontiers ma vie pour ce monde, mais laissez‑moi d’abord essayer de le sauver.

— Ma pauvre enfant… sanglota Beth en serrant sa main dans la sienne. Je vois votre espoir, il est admirable et grandiose… mais tôt ou tard, il vous faudra mourir. Il ne peut en êt…

— Je n’ai pas peur de mourir, rétorqua‑t‑elle. Car il ne faut pas craindre ceux qui tuent le corps mais ne peuvent tuer l’âme. Craignez plutôt Celles qui peuvent tous deux les faire périr.

Les yeux de l’utopiste s’emplirent de larmes, et Evanna elle‑même se sentit bouleversée par cette étrange sensation qui s’était emparée de son cœur.

— Je vous en prie, allez‑vous en, Beth. Vous n’avez plus beaucoup de temps.

Elle la repoussa gentiment, sa main l’empressant de partir mais la sienne se déposa en retour sur sa joue pour mieux la contempler.

— Puisse l’Écume vous baigner de sa grâce, mon enfant…

— Puisse‑t‑elle vous protéger, vous aussi.

Après un dernier regard lourd de solennité, Beth s’élança enfin dans les profondeurs de l’usine, sa robe dansant au gré de ses mouvements. Mais alors qu’Evanna la regardait s’éloigner, une pensée aussi fugace qu’inattendue la poussa à la poursuivre.

— Attendez ! s’exclama‑t‑elle en la suivant péniblement. Mon frère…

L’utopiste se stoppa net, avant de se tourner vers elle.

— Où est‑il maintenant ?

— Ma pauvre enfant, je ne peux…

— Je vous en prie, l’implora‑t‑elle. Si vous savez où il est, dites‑le moi.

Beth Kaba la dévisagea longuement, l’âme en peine.

— S’il vous plaît, Beth… la supplia‑t‑elle. C’est mon frère…

— Votre frère n’est plus, mon enfant… Son âme a rejoint les rives éternelles de l’Écume et s’est baigné dans ses eaux.

— Cessez cela, je sais qu’il est vivant, insista‑t‑elle, son impatience à peine dissimulée. Où est‑il ?

L’utopiste hésita à nouveau, mais Evanna n’avait aucune intention d’abandonner. Elle s’approcha d’elle, plongeant son regard larmoyant dans le sien.

— Je vous en prie… la conjura‑t‑elle.

— Votre frère s’est fait capturer lors de l’attentat du mausolée. Mais je vous en prie…

— Par qui ? la coupa‑t‑elle.

— Par les mêmes personnes qui viennent vous chercher, mon enfant. Par son assassin.

— Qu… Quoi ? balbutia‑t‑elle. Assassiné ? Qui ? Qui l’a assassiné ? Quand ? À Sadell ? Beth !

— Ne laissez pas votre âme goûter au tourment de la vengeance... psalmodia Beth en s’éloignant dans les ténèbres.

Evanna se lança à sa poursuite, seulement guidée par le son de sa voix homérique.

— ... car elle vivra éternellement auprès de Lui et souffrira des tourments du corps.

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