Chapitre 50 (Evanna)
Evanna errait dans les couloirs tortueux de son âme comme ses pas la guidaient dans les profondeurs sombres de l’usine désaffectée. Les paroles de Beth tournaient en boucle dans son esprit, un tourbillon de pensées empoisonnées qui ne lui laissait aucun répit.
Assassiné.
Son frère avait été assassiné.
Personne n’avait jamais voulu lui dire comment Thomas était « mort », et avec le temps – puis la nouvelle de sa survie –, elle avait abandonné l’idée de le découvrir. Mais désormais, elle en saisissait mieux la raison : tous savaient qu’elle chercherait à se venger.
« Par les mêmes personnes qui viennent vous chercher, mon enfant. »
Son errance la mena devant une grande porte en bois massif élimée par le temps. Au‑delà, des pas calmes et mesurés remplaçaient les détonations auxquelles son esprit s’était habitué. Elle pencha légèrement la tête, incapable de détourner les yeux.
« Par son assassin. »
L’écho des talons claquant contre le sol résonna en elle, si régulier qu’elle se demanda un instant si elle ne l’imaginait pas. Puis, tout s’arrêta. Le vide l’enveloppa, aussi dense que la pénombre dans laquelle elle s’était réfugiée. Mais là où l’obscurité l’apaisait, le silence, lui, glaça son sang jusqu’à le faire tambouriner à ses oreilles.
Enfin, les portes cédèrent devant elle dans un vacarme assourdissant. Les bruits de pas reprirent aussitôt, de cette cadence canonique qui aurait presque pu la bercer si la lumière jaillissant de l’entrebâillement ne l’avait pas aveuglée. Elle plissa les yeux, attendant que la silhouette qui lui faisait face s’affine assez pour lui révéler la vérité. Une vérité qui lui parut si évidente qu’elle eut, pour la première fois de sa vie, envie de tuer.
Le directeur de l’Élite fit un pas dans sa direction et Evanna le laissa faire, bouillonnante de rage. Elle ne pensait plus. Ne voyait plus, même. Il n’y avait plus que cette brûlure qui se répandait dans ses veines. Son corps, ses blessures, sa douleur, tout se dissolvait dans cette marée noire qui l’engloutissait peu à peu.
Qu’il s’approche encore.
Qu’il fasse un pas de plus, et elle lui montrerait ce dont elle était réellement capable.
— Evanna !
Son prénom claqua contre elle comme une décharge. La rage qui l’habitait vacilla sous l’impact, traversée d’un sursaut brutal qui lui martela les tempes. Le regard affolé, elle tourna sur elle‑même à la recherche de celui qui l’avait appelée, mais elle ne distingua rien. Rien d’autre que des bras l’enserrant avec une telle force qu’une douleur insupportable irradia de toutes ses blessures. L’odeur qui se dégageait de son assaillant l’atténua presque aussitôt, l’enveloppant tout entière dans un cocon de réalité retrouvée.
« Je te le promets. »
Un raz-de-marée de soulagement la submergea. La tête enfouie dans son épaule, elle sanglota comme une enfant face à cette évidence que le désespoir lui avait presque arrachée.
Eliott l’enlaça plus fort encore, ses doigts glissant dans ses cheveux avec une tendresse fébrile. Ivre de bonheur, elle posa son front contre son torse mais la chaleur anormalement élevée de son corps convalescent lui rappela avec une lucidité cruelle qu’elle avait bien failli le perdre. Ses sanglots reprirent de plus belle, incontrôlables.
— Putain, Evy, me refais plus jamais ça…
Evanna se surprit à accueillir avec joie la peur que trahissaient les tremblements de sa voix, mais sa poigne, de plus en plus ferme, la faisait souffrir au point de lui couper le souffle.
— Tu… me fais… mal… arriva‑t‑elle à articuler.
Eliott la relâcha pour s’enquérir de son état, l’inquiétude assombrissant ses traits. Le teint pâle et les traits tirés, il semblait presque aussi éprouvé qu’elle, et pourtant, elle ne put s’empêcher de le trouver incroyablement beau. Elle voulait le sentir plus près encore. Elle voulait sentir son cœur battre, celui‑là même qu’elle avait, par miracle, réussi à faire repartir. Avide d’écouter cette mélodie qui l’avait tant bercée par le passé, elle laissa sa tête retomber contre son torse mais il s’éloigna d’elle.
— S’il te…
Il ne la laissa jamais finir. Ses mains encadrèrent fermement son visage, ses lèvres trouvant les siennes pour lui offrir le plus brut des baisers. Elle le lui rendit avec ferveur, se laissant volontiers sombrer dans les profondeurs de cet homme qui lui faisait perdre toute raison. Il tenta bien de reprendre sa respiration, mais elle se pencha vers lui pour retenir l’instant. Un sourire malicieux étira ses lèvres, la contraignant à accepter la séparation.
— Viens, on va te soigner ça…
— Non, je veux rentrer, répondit‑elle en le retenant. À Esperanza…
— Evy…
— S’il te plaît, Eliott…
Elle ancra son regard suppliant dans le sien, et il ne fallut pas davantage pour qu’il cède et attrape doucement sa main valide pour la rassurer.
— Evanna.
Son prénom résonna de nouveau, mais cette fois, l’impact fut tout autre. Là où la voix d’Eliott l’avait traversée comme une décharge salvatrice, celle du directeur de l’Élite la glaça jusqu’aux os. Elle se retourna brusquement vers lui, le regard assassin.
— Tu resteras avec nous ce soir.
— Je veux rentrer chez moi, répéta‑t‑elle.
— Tu l’es, avec nous, Evanna.
Un rire froid s’échappa de ses lèvres.
— Laisse‑moi partir.
— Je ne peux pas faire ça.
La haine qu’elle tentait encore de maîtriser enfla davantage. Elle ferma les yeux et inspira profondément pour se reprendre, mais en vain. Le revoir devant elle pulvérisa le peu de contrôle qu’il lui restait et sa rage prit le dessus.
— Sinon quoi, Kazuki ?
Malgré la douleur, Evanna fit un pas décidé dans sa direction.
— Si je ne suis pas obéissante, tu vas me tuer de sang‑froid comme tu as assassiné mon frère, hein ? C’est ça que tu fais aux gens que tu prétends aimer ? Tu les butes, et quand ils survivent, tu les enfermes comme des chiens ?!
Les mots, une fois prononcés, prirent tout leur poids et la fissurèrent un peu plus. Mais ce fut l’absence totale de réaction de son interlocuteur qui, fatalement, acheva de l’ébranler. Pas une protestation, pas une étincelle de tristesse… pas même l’ombre d’un regret.
— Princesse…
La fureur d’Evanna vacilla à nouveau, comme privée d’élan. Son regard chercha celui d’Eliott, mais il avait baissé la tête sur ses pieds.
Une idée fugace la traversa. Non, lui ne pouvait pas lui avoir menti. Il n’était pas au courant. Il le lui aurait dit sinon, comme il lui avait avoué la survie de Thomas.
— Eliott… murmura‑t‑elle en s’approchant.
Aucune réaction.
— Eliott, tu ne savais pas, hein… ?
Toujours rien, et elle attrapa fébrilement son bras pour le secouer.
— Eliott, je t’en prie, réponds‑moi…
L’Élite releva enfin les yeux vers elle, toujours silencieux. Elle avait espéré y voir de la colère envers son chef, voire du dégoût, mais elle n’y vit rien d’autre que de la culpabilité.
— Non…
Le regard implorant qu’il lui lança ne l’empêcha pas de reculer, écœurée.
— C’est pas possible… Non, c’est qu’un putain de cauchemar, c’est pas possible…
La tristesse vint se mêler à la rage et elle secoua la tête, incapable d’accepter cette réalité. Eliott tenta de la calmer mais elle le repoussa de son bras valide en hurlant. Puis, à bout de forces, elle s’effondra. Elle tenta de reprendre son souffle mais son corps n’était plus que douleur, ses larmes s’écrasant contre le béton froid.
— Attrapez‑la.
Quoi ?!
Avant qu’elle n’ait le temps de réagir, on la saisit par le bras et la força à se relever. Elle se débattit pour se dégager, mais toutes ses forces l’avaient abandonnée. Le traître s’approcha et elle redoubla d’efforts, jusqu’à ce qu’une douleur vive lui coupe le souffle. Elle ravala un cri lorsque la main gantée de noir de son tortionnaire appuya sur l’une de ses blessures, ses yeux emplis de haine relevés vers lui. Comment avait-elle pu se tromper à ce point sur son compte ?
— C’est pour ton bien, Evanna.
À peine eut‑il eu fini de prononcer ses inepties que la pointe d’une seringue la transperça. Le produit s’infiltra dans ses veines avec une douleur si vive qu’elle eut l’impression de perdre une part d’elle-même. Elle voulut hurler, mais aucun son ne sortit. Elle voulut frapper, mais son corps ne répondait plus. Derrière son bourreau, Eliott se débattait contre plusieurs Élites pour tenter de la rejoindre, mais cette vision n’allégeait en rien le poids qui écrasait son âme.
Comme j’aurais aimé ne jamais vous rencontrer…
Sa vue se troubla, et elle constata bien vite qu’on la déplaçait. Sa tête retomba lourdement contre une épaule qu’elle devina être celle de Grant Kazuki.
Elle sentait son odeur.
Une odeur qu’elle n’oublierait jamais.
Une odeur de trahison.

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