Chapitre 51 (Grant)
« L’Académie prévaut, quoi qu’il advienne. Aussi, tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire pour elle. Quoi qu’il t’en coûte. Et la compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait. »
De sages paroles que Moss avaient souvent répétées. Une devise que Grant avait élevée au rang de mantra, et qui avait dirigé sa vie depuis son plus jeune âge. Mais cela faisait bien longtemps qu’il ne l’avait plus appliquée à l’Académie. Non, il l’appliquait désormais à l’Élite, mais aussi et surtout à Barden depuis qu’il avait découvert la vérité sur les véritables objectifs de l’ASU.
Et aujourd’hui encore, il l’appliquerait… quoi qu’il lui en coûte.
« Tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire pour elle. Quoi qu’il t’en coûte. Et la compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait. »
Comme tous les jours depuis qu’ils suspectaient Ekha d’avoir pris le contrôle de Thomas, Grant se dirigeait vers l’un des entrepôts situés sur la rive sud de la ville‑haute de Mosley. C'était là qu'il l’avait emmené après l'avoir trouvé gisant au sol, à moitié conscient, peu après l'explosion et la libération des instables sur la ville. À ce moment, il l’avait même pensé responsable mais les récents évènements lui avaient prouvé le contraire, mettant à mal le peu de respect qu’il avait encore pour le président.
« Tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire. Quoi qu’il t’en coûte. »
Grant pénétra dans le bâtiment et verrouilla la porte derrière lui. Traversant l'immense hangar, il se dirigea vers la pièce du fond où il déplaça le tapis et ouvrit la trappe dissimulée.
Descendant l'échelle, il tira sur le cordon suspendu et la lumière se propagea progressivement le long du couloir. Au bout, une lourde porte en métal qu’il ouvrit dans un grincement sinistre. La pièce était plongée dans l’obscurité, ses pas résonnant contre les murs en pierre humide. Le rai de lumière qu’il avait laissé entrer dévoilait une vieille baignoire sur pied emplie d’eau stagnante, ses reflets irréguliers distordant la faible lueur qui parvenait à y pénétrer. Non loin, une chaise usée par le temps était renversée au sol, avec à ses côtés un seau d’eau croupie qui imprégnait l’air d’une odeur de moisi.
Puis, au mur devant lui, des chaînes suspendues. Agrippées à des crochets rouillés, elles maintenaient enchaînées Thomas, son corps épuisé par la torture. Ses vêtements en lambeaux pendaient sur lui comme des guenilles, sa casquette ensanglantée gisant à ses pieds. Sa peau était parsemée d’ecchymoses, d’écorchures et d’entailles. La pâleur cadavérique de son teint était relevée par un œil au beurre noir et une lèvre enflée sanguinolente, des gouttes de sang tâchant les plaques militaires qu’il portait autour du cou.
« La compassion, l’amitié, l’amour… »
Grant s’avança et empoigna le seau rempli d'eau. Il en lança le contenu avec une précision telle que les gouttes s'éparpillèrent dans l'air, aspergeant sa victime d’un flot glacé.
« … ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait. »
Elle reprit conscience dans un sursaut, temps durant lequel il ramassa la chaise étendue au sol pour la remettre sur pieds et s’y asseoir. Un silence de mort les enveloppa, seulement rompu par les gouttes d'eau qui s'échappaient des canalisations vieillissantes pour venir s'écraser au sol avec une délicatesse brisée.
— Qui es‑tu ? le questionna Grant, sa voix calme rejoignant cette lugubre symphonie.
Aucune réponse. Les deux hommes se dévisagèrent longtemps, l’un avec une détermination provocante et l’autre avec une patience inégalée. Puis, un rire enfantin déchira l’atmosphère, laissant dans son sillage un frisson glacial qui ne l’atteignit pas.
— Qui es‑tu ? répéta‑t‑il, impassible.
— Encore et toujours cette question, se plaignit sa victime en crachant le sang qu’elle avait en bouche. T’obtiendras toujours la même répon…
— Qui es‑tu ?
Malgré son état déplorable, le soldat soupira et leva les yeux au ciel.
— Thomas Orsby, 24 ans, récita‑t‑il d’une voix morne et monotone. Né le 19e jour du 3e mois en l’an 4 à Sadell…
Se relevant, Grant le traîna jusqu’à la baignoire.
— … de l’union de Philip Arthur Orsby, 69 ans, né le 27e…
Il ne put poursuivre, la tête soudain plongée dans l’eau pourrissante avant que Grant ne la lui retire quelques secondes plus tard.
— … jour du 12e mois en l’an ‑41, acheva‑t‑il en reprenant son souffle. Et de Margaux Elizabeth Kaspian, 65 ans, née le 28e jour du 7e mois en l’an ‑35, tous deux nés à Sadell. J’ai rejoint l’armée académique à…
Grant réitéra l’exercice, ne tirant le soldat hors de l’eau que lorsqu’il se mit à gesticuler.
— … l’âge de 18 ans, inspira‑t‑il profondément sans se démonter. Où j’ai gravi les échelons jusqu’à attirer l’attention de l’Élite, et tout particulièrement de son directeur Grant Kazuki, aussi dénommé « Kaz », 41 ans, né le 12e jour du 5e mois de l’an ‑13 à…
Une nouvelle fois, son ancien ami ne put terminer le monologue qu’il lui servait depuis des semaines, la tête plongée dans l’eau stagnante. Grant exerça une vive pression sur la plus profonde de ses entailles, lui arrachant un hurlement de douleur qui permit à l’eau de s’infiltrer dans ses poumons. Il le libéra enfin, les quintes de toux du soldat résonnant dans l’espace à mesure qu’il tentait de dégager ses voies respiratoires.
— … Akizora, s’acharna‑t‑il à poursuivre. J’peux faire ça toute la journée… J’ai été laissé pour mort le 25e jour du 8e mois de l’an 27 à Sadell par ce même homme pour avoir voulu protéger ma sœur aînée, Evanna Orsby, 26 ans, née le 16e jour du 2e mois de l’an 2 à Sadell… AH ! hurla‑t‑il de douleur lorsque Grant enfonça ses doigts dans l’une de ses plaies béantes. Et ce même PUTAIN – D’ENFOIRÉ – DE MERDE – est en train de me torturer depuis des semaines, M’EMPECHANT DE RETROUVER LA SEULE FAMILLE QU’IL ME RESTE ! rugit‑il de colère. VA TE FAIRE FOUTRE, KAZ, PUTAIN !
Malgré ses blessures, Thomas tenta de lui octroyer un violent coup de tête en arrière mais il esquiva de justesse. Le soldat tomba au sol sous la force de son élan. Grant le traîna à nouveau jusqu’à sa geôle, resserrant ses liens pour lui enlever tout lest.
— Tu n’es pas Thomas, se contenta‑t‑il de répondre.
Il ricana en réponse et laissa retomber sa tête contre le mur, les yeux fixés sur le plafond.
— T’essayes simplement de t’en convaincre, Kaz…
Mais Grant ne se laissa pas le moins du monde déstabiliser. Il était évident que Thomas n’était plus lui‑même depuis les évènements de Sadell. Premièrement, il aurait dû être mort. Pour autant, il se trouvait bien là, devant lui, preuve que l’ASU l’avait forcément remis sur pieds. Ensuite, son comportement destructeur. Sa collaboration avec l’ASU, ses airs sadiques, la prise d’otage de Mia… et enfin, son comportement étrange dans la grotte.
Oui, à bien des égards, le Thomas qu’il connaissait n’était plus, même s’il devait bien avouer que son attitude de ces dernières semaines – mêlée à la véracité et la précision des informations qu’il lui fournissait – étaient pour le moins troublantes.
Peut‑être se laissait‑il déstabiliser, après tout.
— Pourquoi avoir collaboré avec l’ASU ? l’interrogea‑t‑il encore.
— J’ai jamais collaboré avec l’ASU, bordel ! Je sais même pas c’que c’est, ce truc, combien de fois je vais devoir te le dire ?! Tout ce que je me souviens, c’est que ces enfoirés de l’Académie s’en sont pris à ma sœur, et que tu m’as tiré dessus quand j’ai voulu la protéger. Quand je me suis réveillé, je… j’étais allongé dans un bâtiment en flammes, au milieu de tous ces morts… ajouta‑t‑il, les yeux perdus dans le vide. Et puis l’instant d’après, j’étais enchaîné ici… Merde, mais donne‑moi au moins des nouvelles d’Evy… l’implora‑t‑il, désespéré. Dis‑moi qu’elle va bie…
— Elle va bien.
— Laisse‑moi la voir, tenta‑t‑il.
— Bien sûr, Thomas. Ne compte pas trop là‑dessus, tu es un danger pour elle.
Le regain d’optimisme qui avait brièvement animé le soldat s’évanouit soudain. Sa mine se ferma jusqu’à prendre cette expression enragée que Grant lui connaissait. Il se débattit férocement, mais ses liens l’entravaient si bien qu’il ne put esquisser le moindre mouvement.
Grant réprima un soupir éreinté. Il n’arriverait à rien de cette manière. Cela faisait plusieurs semaines qu’il tentait de lui soutirer des informations. Mais plus il le torturait, plus il réalisait que tout cela n’avait aucun sens : il ne se souvenait de rien. Devant cette vérité simple, il se releva en silence et prit la direction de la sortie.
— Alors quoi, c’est tout, Kaz ?! l’entendit‑il hurler à travers le fracas des chaînes. Tu vas venir jouer à ce petit jeu tous les jours et me torturer pour le plaisir ?! Parce que franchement, c’est à ça que ça ressemble, vu d’ici ! Va te faire foutre, putain, c’est quoi ton problème ?!
Il ne répondit rien, se contentant de refermer la lourde porte en métal derrière lui tandis que les palabres de son ami s’évaporaient dans l’obscurité.
Une fois au-dehors du bâtiment, Grant prit un instant pour apprécier l’air frais et crépusculaire de Mosley. Plus les jours passaient, plus la situation empirait – au point que l’époque où ses seules préoccupations consistaient à maintenir la paix lui paraissait désormais dérisoire. Oui, à présent, il devait sauver le monde d’une entité divine prête à le mettre à feu et à sang sans réellement savoir pourquoi.
Rien que ça.
Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas tout de suite que ses pas l’avaient guidé le long du canal menant aux portes du QG. Sa surface vitreuse réfléchissait les rayons timides du soleil couchant, faisant danser sur la façade des myriades de reflets irisés qui alourdirent un peu plus son cœur.
Un an déjà que l’Élite agissait contre la volonté de l’Académie, et il n’était pas assez naïf pour croire que cela durerait éternellement. Un jour ou l’autre, ses décisions auraient des conséquences non seulement sur lui, mais sur tous ceux qu’il avait juré de protéger. Ses camarades. Sa famille.
L’estomac noué, il contourna le bâtiment principal et se dirigea vers la cour intérieure. Son regard se posa sur les silhouettes familières de ses plantes au travers du dôme de la serre, libérant en lui un flot de soulagement bienvenu. Là-bas, il pourrait enfin se couper du monde. Le temps cesserait de filer et les fleurs délicates, baignées par les derniers rayons du soleil, lui offriraient un spectacle apaisant. Mais à peine eut-il le temps d’y pénétrer et de s’installer à son atelier que la porte derrière lui s’ouvrit, ramenant avec elle tous les tourments du monde extérieur auxquels il avait naïvement tenté d’échapper.
— Du nouveau ?
La voix de Breen résonna en écho dans la pièce, et Grant fit pivoter son tabouret pour lui faire face. La main toujours posée sur la poignée, elle le dévisageait comme si elle s’attendait à tout moment à être congédiée. Voyant qu’il n’en était rien, elle referma la porte et s’approcha.
— Evanna ? s’enquérit‑il.
— Toujours inconsciente.
Grant remercia intérieurement le ciel que ce soit le cas. Il n’avait ni le temps ni l’envie de la gérer pour l’instant. Le fait qu’elle ait rejoint le vice‑président plusieurs mois plus tôt les avait placés dans une situation des plus délicates, et il avait eu le plus grand mal à se justifier auprès de son père. Fort heureusement, le plus jeune des Weber lui avait – pour une raison qui lui échappait – apporté tout son soutien.
— Où en est‑on avec l’inhibiteur ?
— Nous le synthétisons en masse, répondit Breen sans cacher son enthousiasme.
Voyant qu’il ne réagissait pas comme elle l’espérait, son sourire naissant s’éteignit et elle baissa les yeux. Pourtant, elle n’avait aucune raison de se sentir coupable. Au contraire, lui aussi aurait dû se réjouir. Mais il n’en était rien. Car désormais, ce n’était plus inhiber l’entité ayant pris possession de Thomas qu’il voulait, mais au contraire la forcer à en reprendre le contrôle. Au moins, s’il parvenait à lui parler, il pourrait comprendre ses motivations et adapter sa stratégie en conséquence.
Mais même cela, il en était incapable.
Malgré le regard insistant de Breen, Grant se contenta de hocher la tête avant de se tourner vers son plan de travail pour se concentrer sur le spécimen qui l’attendait. Inutile d’essayer de trouver une solution ce soir, mieux valait s’y consacrer lorsqu’il serait au meilleur de sa forme. Fort heureusement, s’occuper de ses plantes le remettait sur pied en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Ignorant la scientifique, il attrapa sa cisaille et coupa une bouture qu’il mit de côté. Mais alors qu’il inspectait ses autres plants, réfléchissant à celui qu’il choisirait pour la greffe, ses pensées vinrent à nouveau le tourmenter.
Il avait beau tenter de se vider l’esprit, l’image pitoyable de Thomas ne cessait de s’imprégner dans sa rétine. Sa main retomba lourdement contre le meuble dans un soupir de frustration. Pourquoi lui était-il désormais impossible de faire le vide ? Pourquoi se sentait-il si submergé alors qu’il agissait habituellement avec aisance ? Il avait toujours fait ce qu’il devait faire sans le moindre remords, même les plus répréhensibles, parce qu’il savait agir pour une cause plus grande. Juste. Mais était‑ce réellement le cas, ici ?
Perdu dans ses pensées, Grant ne remarqua pas tout de suite que Breen s’était approchée pour poser une main réconfortante sur son épaule. Peu friand des contacts physiques, il ne réagit pourtant pas et laissa son parfum familier lui envahir les narines.
— Qu’est‑ce que je suis en train de faire, Susan… ?
Elle ne répondit pas, laissant le silence les envelopper un instant tandis que Grant abandonnait sa tête contre elle. Elle passa ses bras autour de lui, l’une de ses mains glissant dans ses cheveux pour l’attirer plus près encore.
— Ce que tu as toujours fait… murmura‑t‑elle. Protéger Barden.
Il demeura muet, étrangement réconforté par l’odeur familière émanant de la scientifique. Il n’avait plus la force de la repousser, ni celle de refouler ses émotions plus longtemps. La culpabilité s’emparait de lui, mêlée au dégoût et au désespoir.
— C’est lui, Susan… admit‑il dans un souffle. J’ai beau me convaincre du contraire, je sais depuis le début que l’homme que je torture n’est autre que Thomas et qu’il ne se souvient de rien. Je le sais, et pourtant…
— Tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire, cita‑t‑elle avec assurance. Quoi qu’il t’en coûte. Et la compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait.
Grant garda le silence. Des paroles qu’il s’était répétées sans cesse, jour après jour, mais qui ne lui apportaient plus aucun réconfort. Elles ne l’empêchaient plus de remettre en doute chacun de ses choix, chacune de ses décisions.
— S’il ne veut pas se manifester, force‑le à venir…
Grant releva brusquement la tête, intrigué. Forcer l’entité à venir… Était-ce réellement possible ? La scientifique éluda son interrogation muette, ses doigts effleurant le nœud de sa cravate avec une lenteur étudiée. Il la laissa faire, attendant qu’elle précise sa pensée, mais elle l’embrassa à la place. Le geste fut bref, mais suffisamment doux et inattendu pour fissurer ses défenses. Leurs regards s’accrochèrent, et il se surprit à regretter qu’elle s’éloigne déjà.
— Tu possèdes quelque chose qu’il désire par‑dessus tout… le ramena‑t‑elle à la réalité. Offre‑le‑lui, et il viendra.

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