Chapitre 51-1 (Grant)

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Le soleil ne s’était pas encore levé lorsque Grant se réveilla le lendemain matin, l’esprit encore embrumé. Il mit plusieurs minutes à réaliser qu’il n’était pas dans son appartement mais dans celui de Breen. À ses côtés, la scientifique était emmitouflée dans ses draps, complètement nue et profondément endormie. Il se redressa et tenta de se remémorer les évènements, mais il n’avait aucun souvenir d’être arrivé jusqu’ici. En revanche, ce qui s’y était passé ensuite…

Ce léger faux‑pas avait au moins eu l’avantage de lui remettre les idées au clair. Grant se leva discrètement et récupéra ses affaires, puis quitta la chambre. Il s’habilla rapidement mais la porte ne tarda pas à s’ouvrir derrière lui, laissant apparaître la silhouette de Breen seulement vêtue de son chemisier et d’une culotte.

— Tu t’en vas encore au beau milieu de la nuit ?

Elle avait bien tenté de parler sur le ton de la plaisanterie, mais sa voix avait été teintée de reproches. Grant décida de ne pas relever, d’autant plus qu’il était tout de même resté un petit peu plus longtemps que la dernière fois.

— J’ai du travail. Appelez‑moi si l’état d’Evanna évolue.

Les lèvres de la scientifique se pincèrent, avant de s’étirer en un sourire forcé.

— Bien, à vos ordres, Monsieur le Directeur. Vous en serez le premier informé.

La mine fermée, elle retourna dans sa chambre et claqua la porte derrière elle. Grant n’était pas aussi naïf pour croire qu’elle n’était pas bouleversée par son comportement, mais il n’avait pas de temps à perdre avec de telles futilités. Il prit rapidement la direction de son bureau pour finir de remplir quelques rapports, suite à quoi il rendrait visite à Thomas.

Pourtant, une fois plongé dans le travail, les heures s’étirèrent bien au‑delà de ce qu’il avait prévu. Ses obligations lui prirent une bonne partie de la matinée, mais c’est la mise en place du plan d’évacuation d’urgence du QG qui exigea de lui le plus de temps. Son arrivée là‑bas avait ravivé cette boule au creux de son ventre et l’avait incité à prendre les devants, reportant sa visite au soir afin de se parer à toute éventualité.

Le plan d’action étant désormais sur pied et tous ses Élites informés de la procédure à suivre en cas de besoin, Grant prit la direction de l’entrepôt. La nuit était déjà tombée depuis une bonne heure lorsqu’il arriva enfin à destination. Comme à l’accoutumée, il traversa le hangar et rejoignit la pièce du fond. Il releva le tapis et souleva la trappe, avant d’y descendre pour rejoindre la cellule de son prisonnier.

Contrairement à la veille, Thomas était déjà conscient lorsqu’il arriva. Il l’observa s’asseoir sur la chaise usée devant lui d’un regard vide, puis laissa retomber sa tête en arrière. Un silence lourd s’installa, mais aucun d’eux ne prit la peine de le briser. Un calme pourtant bienvenu qui rappela à Grant tous ces moments passés où il s’en délectait, avant que Thomas ne vienne le rompre par son enthousiasme.

Cette fois, pourtant, ce ne fut pas sa bonne humeur qui y mit fin.

Seulement une profonde lassitude.

— Tu sais, j’ai un moyen de te prouver que c’est bien moi.

Leurs regards se croisèrent, puis celui du soldat se perdit de nouveau dans le vide.

— C’était y a quoi, trois ans ? Au milieu de l’été, reprit‑il. On travaillait ensemble depuis quelques mois déjà. Mais j’avais beau essayé, rien à faire, tu demeurais toujours aussi fermé.

Un rire incongru s’échappa de ses lèvres au souvenir de cette époque.

— Je savais bien que je te tapais sur le système. Je dois même avouer que ça m’amusait, lui confia‑t‑il en lui jetant un regard en coin. Mais ce que je me souviens surtout, c’est cette frustration. La frustration de te voir toujours tout supporter tout seul sans jamais personne pour t’épauler, sans que tu te plaignes jamais. Alors je me suis demandé ce qui pourrait t’aider à évacuer. Et c’est là que j’ai compris que t’avais pas besoin de moi. Parce que ta plus grande amie, ça a toujours été la solitude, Kaz.

Le silence retomba sur eux tandis que Grant laissait ces paroles s’insinuer dans son esprit. À bien des égards, ce temps lui manquait, à lui aussi. Être le directeur de l’Élite n’avait jamais été de tout repos, mais ses préoccupations de l’époque lui paraissaient si futiles comparées à celles d’aujourd’hui.

Lâchant un soupir, il posa ses avant‑bras sur ses cuisses, le regard perdu devant lui.

— C’est pour ça que tu m’as emmené pêcher, ce jour‑là, comprit‑il.

— Ouais. Et contre toute‑attente, les choses ont changé après ça. Tu t’es même laissé aller à me parler de quelqu’un dont t’avais jamais parlé.

Instinctivement, Grant caressa la balafre recouvrant sa joue gauche.

— Ouais… confirma Thomas comme s’il avait lu ses pensées. Isaya.

Grant releva la tête vers lui. Son ami le dévisageait d’une expression qu’il n’arrivait pas à déchiffrer, ses traits déformés par la torture. L’espace d’un instant, pourtant, il crut reconnaître la mine bienveillante et compatissante qui habillait autrefois son visage, le tourmentant toujours un peu plus.

— Alors tu vois bien que c’est moi, Kaz… Comment je saurais tout ça, sinon ?

— Je sais que c’est toi, Thomas, soupira‑t‑il en se redressant. Je le sais pertinemment.

Le soldat ne répondit rien, les yeux rivés sur lui comme s’il cherchait à comprendre ce qui se passait dans son esprit. Lui‑même aurait d’ailleurs bien voulu le savoir, mais tout s’embrouillait tant il se sentait tiraillé.

Il ne faisait aucun doute que Thomas était bien là, devant lui. Et même s’il savait ce qu’il devait faire, la culpabilité – et la bienveillance dont faisait preuve son ami – avaient raison de lui. Il lui avait tiré dessus de sang-froid, l’avait maintenu prisonnier pendant des mois dans des conditions insalubres, l’avait torturé sans montrer le moindre signe de faiblesse pendant des semaines… et lui le dévisageait de ce même regard compatissant et inquiet qu’il avait toujours eu. Et à bien y réfléchir, il n’y avait rien d’étonnant à ce que Grant se soit montré si protecteur envers Evanna pendant tout ce temps : elle était son portrait craché.

— Je suis désolé pour tout ce qui s’est passé, avoua‑t‑il dans un élan de sincérité. Réellement, je le suis, mais je n’ai pas le choix.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il y a quelque chose de très dangereux, en toi, Thomas.

Un rire franc s’échappa de son ami, aussitôt rattrapé par la douleur.

— C’est ridicule, rétorqua‑t‑il.

— Vraiment ? N’est‑ce pas là la raison pour laquelle tu t’es rebellé contre l’Académie, pourtant ? lui fit remarquer Grant. Quand tu as découvert qu’Evanna…

— Tu as dit qu’Evy en était consciente, le coupa‑t‑il. Je m’en souviendrais si…

— Alors comment expliques‑tu tes pertes de mémoire ?

Thomas ne répondit rien, les lèvres pincées. Pour la première fois depuis des semaines, il semblait prendre conscience qu’il était un potentiel danger pour les autres. Et pour lui‑même.

— Après que tu m’as laissé pour mort, j’ai… fait un rêve bizarre, avoua‑t‑il à mi‑mots.

— Comment ça ?

— C’était pas vraiment un rêve, c’était plutôt comme… une réminiscence. J’avais la sensation de revivre en boucle les évènements de Sadell et j’arrivais pas à m’en sortir, quoi que je fasse. Durant l’une d’elles, j’ai… j’ai entendu ta voix…

— Ma voix ?

— Oui, confirma‑t‑il. Tu me disais que c’était qu’un rêve et que je devais me réveiller.

— C’est ce que je t’ai dit après que tu m’as tiré dessus.

Thomas releva la tête vers lui, sourcils froncés.

— Je t’ai tiré dessus ? s’étonna‑t‑il.

Pour seule réponse, Grant se contenta de déboutonner la veste de son costume et le haut de sa chemise. Il lui montra la cicatrice dont il l’avait gratifié, avant de les reboutonner et de lisser son habit.

— Quelle ironie, releva Thomas. C’est exactement là que tu m’as touché.

— J’appellerais plutôt ça de l’humour noir.

Les lèvres de Thomas s’étirèrent en un sourire amusé.

— Bah, je suppose qu’on est quittes, alors, se tenta‑t‑il à plaisanter.

Grant esquissa un sourire en coin, ne réalisant que difficilement qu’ils se parlaient depuis plusieurs minutes maintenant comme ils le faisaient auparavant. Comme des amis, et non pas les ennemis qu’ils étaient malgré eux devenus.

Pour autant, l’heure était venue.

— Je suis désolé, Thomas.

— Hum ?

Grant le dévisagea avec attention, avant de se lever pour épousseter son costume.

— Je t’emmène voir Evanna.

— Tu déconnes ?! s’exclama‑t‑il en se redressant à son tour. Pourquoi tu t’excuses, c’est une putain de bonne nouvelle, ça !

— Pas toi, Thomas, rectifia‑t‑il.

Son ami le dévisagea un moment sans comprendre. Puis, à mesure que la réalité l’atteignait, ses yeux s’agrandirent et son visage se décomposa. Il se débattit férocement et lui hurla de ne pas faire ça, mais Grant demeura fermé, refoulant la boule qui grandissait au creux de son ventre. Il glissa les mains derrière son dos et adopta une posture droite, inflexible.

Il ne le voulait pas… mais il n’avait pas le choix.

— Tu la veux, Ekha ? Viens la prendre.

Thomas se débattit plus encore, ses cris déchirants résonnant dans la pièce comme une symphonie de désespoir. Grant observait la scène avec un calme apparent, mais une pointe de doute émergeait toujours plus dans son esprit. Les fers qui maintenaient son prisonnier semblaient prêts à céder sous la force de ses efforts, le mur de pierre craquelant sous la violence des secousses.

Mais aussi solide que fût l’acier des chaînes retenant son ami, Grant tint bon. Le tumulte des entraves finit par s’éteindre et Thomas laissa retomber sa tête épuisée contre sa poitrine, ses protestations se dissipant dans l’air chargé de tension. Un rire lugubre s’éleva de sa gorge, avant de s’intensifier jusqu’à remplir l’espace oppressant qui les enveloppait.

Imperturbable, Grant soutint le regard de son ami lorsqu’il releva la tête vers lui. Un sourire sinistre étirait ses lèvres, figées dans une expression glaciale et dénuée d’émotion qui ne lui avait jamais été caractéristique… Ekha était là.

— Bien, maintenant que j’ai toute votre attention, peut‑être pouvons‑nous parler ?

Les yeux noisette de Thomas le dévisagèrent avec une attention perverse, ses lèvres s’étirant toujours plus en un sourire sadique tandis qu’un rire lugubre s’élevait dans les airs.

— Je le sens en toi, lança‑t‑il d’une voix dure. Tu comptes vraiment me la remettre.

Son rire funeste s’éleva un peu plus, mais Grant demeura inflexible.

— Si torturé par tes choix, et pourtant…

— Vous avez besoin d’Erin pour être libre, le coupa‑t‑il. Pourquoi ?

Ekha rit de nouveau, d’un éclat si puissant qu’il se répercuta contre les murs et fit vibrer la surface de l’eau pourrissante stagnant aux alentours.

— Oh, mais contrairement à toi, je suis déjà libre, le provoqua‑t‑il.

— Jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas moi qui suis enchaîné.

— Ces fers emprisonnent peut‑être le corps que j’ai emprunté, rétorqua‑t‑il en les lui montrant, mais je n’en aurais jamais autant que toi. C’est toi qui demeures entravé par tes responsabilités et tes décisions. Mais dis‑moi, Kaz… Jusqu’à quand tiendras‑tu ainsi ?

Grant ne répondit pas à la provocation, imperturbable.

— Maintenant, sois un bon petit humain et mène‑moi à elle, siffla‑t‑il avec véhémence. Ou je ferai tomber sur ce monde une pluie de calamités telle qu’elle annihilera le moindre petit insecte qui la peuple.

— Je te mènerai à elle, sois‑en sûr, mais pas avant que tu n’aies répondu à mes questions.

Le corps du soldat se débattit férocement devant son inflexibilité, faisant de nouveau tinter les chaînes qui maintenaient son corps prisonnier.

— Comment oses‑tu, sale petit…

Il n’eut pas l’occasion de terminer sa phrase, le sol tremblant soudain sous leurs pieds. Tous deux scrutèrent les environs d’un air circonspect, avant de se dévisager l’un l’autre. Le sol s’ébranla à nouveau, cette fois accompagné de bruits sourds et lointains d’explosions. Le cœur de Grant chuta dans sa poitrine, et il attrapa son HoloTech pour contacter le QG.

— On dirait que ça se bat sec, pas loin, releva Ekha en dévisageant le plafond comme s’il s’attendait à ce qu’il lui tombe sur la tête. Besoin d’un coup de main ? ajouta‑t‑il en ricanant.

Grant ne réagit pas, se détournant de lui dans l’attente fébrile d’une réponse. Eliott décrocha enfin, et l’horreur de la situation lui parvint sans qu’il y soit vraiment préparé.

— Grant, c’est le bordel ici ! l’entendit‑il hurler.

Un fracas retentit à l’autre bout de la ligne, suivi d’un juron étouffé et du choc sourd d’un corps projeté contre une surface métallique. Eliott coupa brièvement la communication pour se défendre, puis revint vers lui d’une voix plus dure :

— Reviens immédiatement !

— L’ASU ? Comment ?

— Non, Patron. C’est l’Académie.

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