Chapitre 52 (Grant)

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Alors qu’il remontait quatre à quatre l’échelle pour rejoindre la surface du hangar, une seule pensée tournait inlassablement dans l’esprit de Grant : il n’était pas prêt pour ce qui était en train d’arriver. Il referma la trappe derrière lui mais ne s’embarrassa pas à tout remettre en place, bien trop pressé de rejoindre le QG. Là‑bas, son foyer était pris d’assaut avec, en son sein, tous les gens qu’il considérait comme sa famille.

Son cœur manqua défaillir lorsqu’il aperçut le majestueux bâtiment qui l’avait forgé. Ce lieu qui les avait vus grandir, lui et les siens, avait vu leurs espoirs naître, leurs rêves devenir réalité, mais qui, aujourd’hui, les réduisait à néant. Des flammes dansaient avec une fureur hypnotique, créant un ballet chaotique d’ombre et de lumière. Des tourbillons d'orange, de rouge et de jaune qui s'entrelaçaient vers le ciel obscur, illuminant la nuit d'une lueur sinistre.

Tout autour, l’armée académique avait déjà balisé le périmètre, cet idiot de Winkler à sa tête. Grant décida de prendre un peu de hauteur pour analyser les environs. L’immeuble était d’ores et déjà assiégé par des vagues de soldats, rendant presque impossible toute volonté d’infiltration. Pour autant, il ne pouvait pas risquer une attaque frontale. Les personnes les plus chères à son cœur étaient en danger à l’intérieur, et ce n’était pas le moment d’agir sous le coup de l’impulsivité.

Un raclement derrière lui le mit aux aguets et il se retourna d’un mouvement, l’arme braquée. Dans le voile de la nuit, ce n’était pas un ennemi qui se profilait mais bien la silhouette de son mentor emmitouflée dans son habituel trench, une mallette à la main.

— Moss ? s’étonna‑t‑il. Vous ne devriez pas être là. Si l’Académie vous trouve…

— Pensais‑tu sincèrement que je ne viendrais pas ? le coupa le vieil homme en le rejoignant aux abords du bâtiment. C’est aussi ma famille qui brûle sous nos yeux, Grant. Mon héritage. Ne l’oublie pas.

Le directeur de l’Élite hocha la tête avec entendement. Moss avait tout autant que lui le devoir, si ce n’était le besoin, d’être là ce soir. Et il n’avait aucun droit de l’écarter de ce combat.

— L’entrée de secours ouest semble être la meilleure option, suggéra‑t‑il en reportant son attention sur les alentours. Allons‑y.

Grant ouvrit la marche mais s’arrêta net lorsqu’il réalisa que son mentor ne le suivait pas. Il leva un sourcil interrogateur, mais l’homme se contenta de lui sourire de cet air sage et réfléchi qui lui était propre. Posant difficilement un genou à terre, il déposa la mallette devant lui et en sortit la carcasse ainsi que le canon d’un sniper, qu’il assembla avec méthode.

— Je suis un peu trop vieux pour me lancer au cœur de l’action, annonça‑t‑il en récupérant une lunette pour la monter sur le fusil. Fort heureusement… je sais encore tirer, ajouta‑t‑il en s’assurant qu’elle était alignée et parfaitement réglée pour son œil.

Moss le gratifia d’un sourire radieux alors qu’il se saisissait de la détente et la fixait au récepteur. Les lèvres de Grant s’étirèrent malgré lui en un sourire attendri. Son mentor terminait son assemblage avec une minutie mêlée d’impatience, fixant la crosse et montant le chargeur d’un geste expert.

Reprendre le combat après toutes ces années semblait l’avoir fait rajeunir. À bien des égards, l’Élite qu’il était devait bien avouer que le revoir en action l’emplissait d’une joie qu’il ne pensait pas être capable de ressentir dans un moment pareil. D’autant plus qu’avec Moss Weber couvrant ses arrières, il n’avait aucun souci à se faire.

— C’est un honneur de combattre à nouveau à vos côtés, Monsieur.

— Oh, je t’en prie, fils, ne sois pas aussi sentimental, le gronda‑t‑il faussement, mais il le vit se tourner sur le côté pour cacher l’émotion sur son visage. Les coups de feu attireront Winkler par ici. Je changerai de position une fois que tu seras à l’intérieur pour couvrir la porte est. Fais‑les évacuer par là.

L’élève hocha la tête mais ne bougea pas d’un iota, les yeux rivés sur son mentor qui effectuait les dernières vérifications. Lorsqu’il le remarqua, Moss lui lança un regard sévère, le ramenant à un devoir qu’il s’était laissé aller à reléguer au second plan.

— Tout va bien se passer pour moi, le rassura‑t‑il. Maintenant, va.

Refoulant les sentiments qui menaçaient de le submerger, Grant acquiesça et descendit les escaliers quatre à quatre pour rejoindre la ruelle ouest. Arrivé à son angle, il passa discrètement la tête sur le côté pour voir Moss, posté en hauteur, lui notifier être en position. D’un pas leste, il contourna les camions militaires ennemis pour se rapprocher discrètement des quelques soldats qui patrouillaient sur le chemin. Il les éliminait discrètement, l’un après l’autre, quand le premier coup de feu de son mentor retentit, résonnant avec fracas dans la myriade de détonations qui l’enveloppait déjà. Il eut à peine le temps de voir un corps s’effondrer au sol qu’un second retentit, mettant à terre un deuxième soldat qui avait tourné la tête dans sa direction. Et alors qu’il récupérait son couteau du cadavre de sa dernière victime, une pensée simple et pourtant si rassurante s’empara de son esprit : il était prêt.

Porté par cette révélation, Grant laissa tomber toute volonté de discrétion et se rua vers le bâtiment, éliminant un à un les soldats à sa portée et laissant Moss s’occuper des autres. Malgré les coups de feu qui s’intensifiaient, pas une seule seconde la peur prit possession de lui. Il avançait toujours plus, son regard porté sur le QG. Des nuages de fumée noire montaient en spirale depuis les ouvertures béantes que des grenades avaient causées, les flammes engloutissant le bâtiment pour s'élever le long des murs. Les fenêtres brisées ressemblaient à des yeux écarquillés et des étincelles jaillissaient dans l'air, emportées par les courants thermiques qui créaient des étoiles fugaces dans le brasier.

Grant ne mit pas plus de quelques minutes à rejoindre l’entrée ouest, l’adrénaline se diffusant dans ses veines. Il évolua dans le bâtiment en flammes avec une facilité déconcertante, tuant sans remords quiconque se trouvait sur son passage et enjambant les corps déjà morts, aussi bien ennemis qu’amis. Une bile acide remonta le long de sa gorge, mais il la réprima au même titre que la fureur indignée qui lui retournait les tripes. Il n’avait pas le temps de les pleurer, il devait avancer. Car s’il ne le faisait pas, d’autres mourraient.

Et il ne le permettrait pas.

Il arriva enfin dans le couloir menant à son bureau où s’empilaient des dizaines de cadavres de soldats académiques. Devant ses portes l’attendaient Eliott, Yann, Sarah et, étonnamment, Mila. La jeune femme avait pourtant disparu des radars depuis plus d’un mois, après qu’elle lui avait demandé l’autorisation de quitter l’Élite et qu’il avait refusé.

Avec ses préoccupations actuelles, Grant n’avait pas cherché à la retrouver lorsqu’il avait constaté sa désertion. Il avait bien feint de le faire sur ordre de l’Académie pour sauver les apparences, mais il n’y avait clairement pas mis tout son cœur. Car il le savait mieux que personne, Mila avait toujours aspiré à la liberté. Elle incarnait pour beaucoup leur innocence perdue, une vision du monde si pure que certains se demandaient pourquoi elle avait choisi de rejoindre l’Élite. Pourtant, elle se trouvait là, devant lui, à se battre à leurs côtés… et en grande discussion sur la manière de procéder pour sauver leur foyer alors que le plafond menaçait de s’effondrer sur eux.

— Grant ! le héla Eliott.

Laissant ses pensées s’évaporer dans les flammes, Grant enjamba les cadavres qui s’entassaient au sol comme des vulgaires poupées pour les rejoindre. Le pauvre Eliott était dans un état pitoyable mais portait sur le visage la même détermination, le même courage, et le même sang‑froid que Yann et Mila. Sarah tentait de faire bonne figure mais elle était livide, l’anxiété et la peur se lisant sur ses traits tirés.

À les voir ainsi devant lui, une étrange sensation envahit son cœur. Une fierté telle qu’il eut envie de tous les serrer dans ses bras pour les remercier de leur présence, mais elle s’estompa peu à peu au profit d’une peur irrationnelle : celle de les perdre eux aussi.

Ne la laissant pas prendre possession de lui, Grant se reconcentra sur son objectif premier. Le fait qu’il soit venu ici n’était pas une coïncidence. Evanna s’y trouvait, toujours inconsciente, et il devait la mettre en sécurité avant que l’Académie ne la récupère. Ou pire, qu’elle ne perde la vie.

— Ils sont venus pour elle, confirma Mila. Ils sont au courant. De tout, insista‑t‑elle en montrant l’un des cadavres anormalement scarifiés qu’ils avaient probablement dû faire parler. On les a repoussés jusque‑là, mais il en arrive toujours plus et je sais pas combien de temps on va pouvoir tenir.

— Le plafond s’est à moitié effondré et les murs sont en flammes, rapporta Yann en pointant du doigt l’endroit où la jeune femme était retenue. La moindre erreur, et… Eh ! Attends !

Mais Grant ne l’avait pas laissé terminer, trop occupé à se ruer à l’intérieur de son bureau. Evanna était là, quelque part, en danger, et il ne voulait – ni ne pouvait – la laisser tomber. Il avait déjà laissé tomber Thomas, et il vivait chaque jour avec le poids de cette culpabilité sur les épaules. Cette fois, il ne ferait pas la même erreur. Cette fois, il expierait ses péchés.

L'air dans le bureau était épais de fumée noire, obscurcissant sa vue et lui piquant les yeux. Les flammes dansaient avec une férocité féroce, leur crépitement mêlé au craquement du bois en train de brûler. Il se fraya un chemin à travers la pièce pour rejoindre la salle adjacente, le visage dissimulé par un bras protecteur. Il en défonça la porte avec une telle force qu’il fut emporté dans son élan, tombant nez à nez avec la jeune femme encore inconsciente.

Par chance, la pièce n’avait pas été aussi touchée que ne l’était son bureau, et il récupéra avec soulagement l’oxygène qui lui avait cruellement fait défaut jusque‑là. Chargeant Evanna sur son dos, il se préparait mentalement au trajet retour quand un craquètement, plus sourd que les autres, attira son attention.

Le plafond s’effondrait. D’instinct, Grant fit glisser la jeune femme dans ses bras pour la protéger de son corps, mais le choc ne vint jamais. Le toit s’était mis à flotter comme par enchantement au‑dessus d’eux, et il ne mit pas plus d’une seconde à comprendre comment. Erin, elle aussi, s’échinait à protéger Evanna, ce qui expliquait très probablement pourquoi la pièce où elle avait été retenue n’avait pas été aussi touchée que les autres.

Reprenant le contrôle de son corps, Grant se rua à travers les flammes et arriva de l’autre côté quelques secondes plus tard. Il laissa Yann décharger le poids sur son dos tandis qu’il crachait ses poumons emplis de suie et de cendres, peinant à recouvrer une respiration normale.

— Eliott, ordonna‑t‑il lorsqu’il arriva enfin à parler. Sors immédiatement d’ici et emmène Evanna et Sarah à l’abri. Comme en simulation.

— Mais…

— Non, Sarah, la coupa‑t‑il d’un ton ferme. Tu es trop jeune, tu n’es pas entraînée, tu ne ferais que nous ralentir. Et crois‑moi, sortir d’ici en un seul morceau sera déjà un exploit en soi, alors tu pars avec Eliott et tu fais TOUT ce qu’il te dit, c’est bien compris ? C’est un ordre.

L’adolescente acquiesça faiblement, et il continua de débiter ses instructions :

— Yann et Mila, avec moi. On doit réunir tout le monde et évacuer les blessés.

Ils hochèrent la tête, le premier s’attelant à charger l’inconsciente sur le dos d’Eliott.

— Ça va aller ? s’inquiéta‑t‑il de l’état encore fébrile de son subordonné.

— J’peux le faire, Grant, lui assura le rouquin, les yeux brillants de détermination malgré la pâleur de son teint. Plutôt mourir que de l’abandonner, et j’compte pas mourir aujourd’hui.

Grant hocha la tête d’un air entendu. Malgré ses blessures, Eliott était le mieux placé pour cette mission, son amour pour Evanna étant trop fort pour qu’il ne laisse quoi que ce soit lui arriver. Il relâcha donc son bras, laissant son regard glisser aux alentours. Celui-ci se posa aussitôt sur une silhouette élégante et majestueuse qu’il avait elle aussi ramenée dans son bureau quelques jours auparavant.

— Eliott, attends.

Le directeur de l’Élite s’élança à nouveau à travers les flammes. Elles dévoraient toujours plus les souvenirs de sa vie passée, mais celui-là, Grant ne pouvait s’y résoudre. Arrivé à destination, il retira sa veste pour le recouvrir avant de rebrousser chemin. Une poutre s’effondra devant lui. Il l’esquiva de justesse, puis dut se jeter à plat ventre vers la sortie pour éviter celles qui menaçaient, elles aussi, de l’ensevelir.

Une fois hors de danger, Grant éteignit du bout des doigts les quelques flammèches qui avaient enflammé les feuilles de son précieux spécimen. Il le fourra ensuite sans un mot dans les mains de Sarah, occupée à le dévisager avec stupeur et incompréhension. Un seul regard vers les autres lui suffit pour constater que la même mine abasourdie s’étalait sur leurs visages, médusés de le voir s’être jeté au cœur des flammes pour sauver un simple bonsaï.

— OK, bonne chance, les gars, trancha Eliott en rechargeant son arme. On s’retrouve pour le p’tit déj !

Malgré la mine légère qu’il arborait, son regard azuré demeurait, lui, aussi sombre qu’une nuit sans étoiles. Son sourire enjoué s’estompa lentement au profit d’une mine préoccupée, incertain de vraiment vouloir les abandonner. Il s’y résolut finalement, ordonnant à Sarah de le suivre alors qu’il s’élançait dans le couloir et disparaissait dans la fumée.

[...]

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