Chapitre 52-1 (Grant)

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[Fin de la section précédente :

— OK, bonne chance les gars, trancha Eliott en rechargeant son arme. On s’retrouve pour le p’tit déj.

Malgré la mine légère qu’il arborait, son regard azuré demeurait, lui, aussi sombre qu’une nuit sans étoiles. Son sourire enjoué s’estompa lentement au profit d’une mine préoccupée, incertain de vraiment vouloir les abandonner. Il s’y résolut finalement, ordonnant à Sarah de le suivre alors qu’il s’élançait dans le couloir et disparaissait dans la fumée.]

Grant détourna le regard de leurs silhouettes et se tourna vers les deux Élites restants. Le premier objectif avait été atteint. Ils devaient désormais protéger ceux qui en avaient besoin et exfiltrer tout le monde avant que le bâtiment ne s’effondre sur eux.

Déambulant dans l’étage en feu, le directeur et son équipe tentèrent de contacter les survivants, sans succès. Ils s’élancèrent donc à travers le bâtiment en ruine, éliminant à eux trois et étage par étage les hordes de soldats qui continuaient d’affluer. Enfin, et alors qu’ils suivaient toujours plus le bruit des détonations, ils tombèrent nez à nez avec un petit groupe de rescapés occupé à organiser le sauvetage de ceux qui ne pouvaient pas – ou plus – se battre.

— Grant !

La voix de Breen résonna au milieu du chaos. Grant la rejoignit aussitôt, laissant le soin à Yann et Mila de s’occuper de leurs assaillants. La scientifique avait pris les choses en main, gérant les victimes avec l’aide de ses collègues au lieu de se mettre à l’abri comme il leur avait ordonné lors du briefing d’urgence.

— Pourquoi êtes‑vous encore là ?! lui reprocha‑t‑il. Évacuez, et vite !

— Impossible, on est constamment sous feu nourri, rétorqua‑t‑elle aussi sec. Et puis, il reste encore plein de victimes bloquées par les flammes. Je ne les abandonnerai pas.

Grant inspecta rapidement les alentours. Effectivement, plusieurs Élites étaient occupés à déblayer les décombres. Ils se frayaient un chemin à travers les flammes ardentes, ramenant sur leur dos des camarades ou des enfants paniqués qui avaient été pris au piège. Car si certains faisaient preuve de ténacité pour leur jeune âge et prenaient déjà les armes, d’autres ne faisaient rien d’autre que de pleurnicher, tétanisés face à l’horreur dans laquelle ils étaient plongés.

— OK, on va vous défendre, consentit‑il. On couvrira votre évacuation ensuite.

Et il s’y employa du mieux qu’il put. Vraiment. Mais bientôt, les coups de feu cessèrent les uns après les autres. Retranché, Grant voyait ses camarades tomber sous l’assaut ennemi, et chaque corps qui s’effondrait faisait vibrer en lui une rage grandissante.

Tenir la position n’était plus une option. À bien des égards, l’Élite demeurait plus performante et mieux organisée que l’armée. Pourtant, ils avaient beau en décimer des dizaines et des dizaines, il en arrivait toujours davantage. Et bientôt, ils manqueraient de munitions en plus de potentiellement voir le bâtiment s’effondrer sur eux.

Son regard croisa celui de Yann et de Mila, tous deux figés devant l’ampleur des dégâts. Il aurait voulu partager leur détresse, mais il ne le pouvait pas. Il était le directeur de l’Élite, et flancher était un luxe qu’il ne pouvait pas non plus s’offrir.

Ne perdant pas plus de temps, Grant rassembla ses compagnons.

— Dispersez‑vous en petits groupes et enfuyez‑vous, ordonna‑t‑il d’une voix qui ne trahissait aucune émotion. De préférence par l’entrée de secours est.

Des protestations s’élevèrent dans les airs, mais il les fit taire d’un geste de la main.

— Protégez les plus faibles et ne prenez pas de risques inutiles. On se retrouve au point de rendez‑vous.

Le cœur lourd, Grant les dévisagea un à un. Ils avaient beau être épuisés, la plupart rechignaient à abandonner leur foyer, la résolution se lisant sur leurs visages cendrés. Il ne les comprenait que trop bien. Mais ils étaient tous autant qu’ils étaient sous sa responsabilité, et les perdre n’était pas quelque chose qu’il pouvait, ni ne voulait, se permettre.

— C’est un ordre, insista‑t‑il fermement. Et assurez‑vous de ne pas être suivi. Que ça nous plaise ou non, l’Académie est notre ennemie, désormais.

D’un simple signe de tête, il mit fin à son briefing improvisé. Ses Élites s’organisèrent d’eux‑mêmes, partant par petits groupes sous les détonations alors qu’il rejoignait le sien pour le mener jusqu’au rez‑de‑chaussée. Des tirs en rafale provenant du hall d’entrée mirent fin à sa course effrénée, et il ordonna aux autres de continuer à progresser sans lui. Yann et Mila acquiescèrent, mais au moment où cette dernière s’élançait à la suite de son collègue, Grant la saisit par le bras.

Ce n’était certainement pas le moment, mais il se devait de le lui dire.

— Tu n’aurais pas dû revenir.

— L’Élite est, et sera toujours ma famille et mon foyer, rétorqua‑t‑elle d’un air brillant de résolution. Et si t’as l’intention de me remettre à l’Académie pour trahison, je…

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Surprise, Mila le dévisagea avec une attention mêlée de curiosité.

— Je suis heureux d’avoir combattu une dernière fois à tes côtés, Mila.

Il la libéra de son emprise mais elle ne bougea pas d’un iota, ses yeux verts pétillants se gorgeant peu à peu de larmes à mesure qu’elle réalisait ce qu’il était en train de lui donner.

— Maintenant, fais‑moi le plaisir d’aller retrouver Hassan et déguerpissez.

— Grant, je…

— Et c’est un ordre, Élite, la coupa‑t‑il. Le dernier que tu recevras de ma part.

Un rire teinté de sanglot s’échappa de ses lèvres et elle renifla, son regard d’émeraude exprimant toute sa gratitude malgré le chaos ambiant. Puis, sans crier gare, elle lui sauta au cou. D’abord surpris, Grant se laissa aller à l’enlacer à son tour. Elle se détacha de lui pour lui adresser un dernier sourire reconnaissant, avant qu’elle ne rejoigne les autres en courant.

Exprimer ses sentiments était quelque chose que Grant n’avait jamais su faire. Ou jamais voulu faire, plutôt, pensa‑t‑il alors qu’il reprenait la direction des tirs qui l’avaient interpellé. Il l’avait pourtant fait aujourd’hui, persuadé d’avoir pris une décision qu’il ne regretterait jamais.

Mais la guerre ne lui laissa pas le loisir d’y réfléchir plus longtemps. Partiellement détruit, le hall d’entrée accueillait en son centre des dizaines d’enfants terrorisés qui avaient été entassés là. La moitié avait déjà été torturée par des soldats académiques qui semblaient s’en amuser, et le sang de Grant ne fit qu’un tour.

— Eh !

Son intervention força les soldats à cesser leur petit jeu macabre. Tous tirèrent dans sa direction sans même l’apercevoir, et il trouva refuge derrière le pilier à sa droite. Profitant de la poussière soulevée par les rafales, il le contourna et longea le mur ouest jusqu’à atteindre la colonne opposée.

Les coups de feu cessèrent enfin, remplacés par les pas prudents des soldats qui convergeaient vers son ancienne position. Ramassant un couteau traînant au sol, Grant s’approcha discrètement de celui resté en retrait, l’attrapa par-derrière, plaqua une main contre sa bouche et lui trancha la gorge. Il accompagna le corps au sol, avant de poser un doigt sur ses lèvres pour faire taire les enfants qui s’étaient mis à sangloter.

D’un geste, il leur ordonna d’aller se réfugier contre le mur du fond. Caché derrière les caisses que surveillait sa victime, Grant vérifia son chargeur : deux balles restantes, dont une dans la chambre. Et encore occupés à tenter de le démasquer, cinq hommes lourdement armés.

Son regard se posa naturellement sur les conteneurs ouverts devant lui, une réserve de munitions qui l’incita à poser son arme au sol pour récupérer celle de sa victime. Il récupéra une grenade après avoir rechargé, la dégoupilla, puis la lança en direction des soldats restants.

Des cris de douleur fusèrent à l’impact, et les survivants se replièrent vers lui. Dissimulé dans l’ombre, Grant attendit que le premier arrive. Il l’agrippa pour s’en servir de bouclier, tira dans la cuisse du second avant de l’abattre d’une balle en pleine tête. Un fauchage rapide fit chuter le premier, qu’il acheva d’une balle dans le cœur.

À la recherche d’autres soldats, le directeur de l’Élite réalisa alors qu’il n’en restait plus qu’un. Celui‑ci le mettait fébrilement en joue après avoir rechargé, et il eut tout juste le temps de plonger derrière le pilier le plus proche. Nerveux, son opposant restait à bonne distance et tirait à vue dès qu’il tentait de jeter un coup d’œil dans sa direction. Grant en profita pour recharger son arme, avant de prendre le parti de la balancer au centre de la pièce pour faire diversion.

Comme prévu, le novice paniqua. Il cribla le leurre en hurlant de terreur, et il eut à peine le temps de se tourner vers lui que l’Élite le désarma d’un geste sec. Un chassé dans le genou le fit plier, les mains de Grant trouvant sa nuque pour la lui briser dans un craquement funeste.

Le silence retomba dans le hall, seulement entrecoupé par le crépitement du feu incendiant les étages supérieurs et les sanglots terrifiés des enfants. Son regard balayant une dernière fois les alentours, il tira sur la veste de son costume et s’approcha d’eux.

— Ça va ?

Aucun ne lui répondit, certains ne parlant même pas encore sa langue. Grant aida les plus résistants à se remettre sur pied et à soutenir les plus faibles tandis qu’il portait sur son dos l’un d’eux, touché à la jambe. Rejoindre la sortie de secours est le contraignit à traverser de nouveau le hall d’entrée, jonché de cadavres. Son regard se posa sur les corps sans vie des enfants qu’il n’avait pas réussi à sauver, des enfants qu’il avait échoué à protéger.

Refusant de flancher si près du but, Grant s’élança dans le dernier couloir à parcourir. Mais alors qu’il en atteignait presque l’extrémité, des balles sifflèrent à ses oreilles. Il accéléra la cadence, les tirs le frôlant jusqu’à ce qu’une main le tire brusquement en avant et que deux détonations – cette fois bien plus proches – viennent lui percer les tympans. Il trébucha sous l’élan, l’enfant glissant de son dos pour rouler sur les pavés froids de la rue.

Le souffle court, Grant se redressa pour faire face à leur sauveur. L’arme encore en main après avoir abattu ses poursuivants, Mila lui adressa un sourire radieux, sa bonne humeur intacte malgré le chaos.

— Merci, souffla‑t‑il.

— Eh, eh, ça aurait été bête de mourir si près du bu…

Un bruit sourd détona dans le concerto qui se jouait toujours autour d’eux. Grant se figea, paralysé de stupeur. Des gouttelettes brûlantes éclaboussèrent son visage, celles qui atteignirent ses lèvres lui laissant un goût métallique dans la bouche et amer dans le cœur. Son regard resta planté dans celui de sa subordonnée, un filet de sang recouvrant le pétillant de ses yeux depuis le trou béant qu’il pouvait apercevoir plus haut.

Le temps sembla s’arrêter.

On s’agitait autour de lui, mais il ne distinguait plus rien. Le corps de Mila bascula sur lui et Grant s’effondra avec lui, son regard vide levé vers le ciel nocturne. Les flammes qui dévoraient leur foyer y dessinaient des formes mouvantes, l’engloutissant dans leur fournaise tout comme la culpabilité lui rongeait la poitrine.

Mila n’avait jamais désiré qu’une chose : une vie loin de la violence. Une vie où elle pourrait simplement vivre loin du malheur que l’Académie laissait dans son sillage. Et malgré cela, elle était revenue ce soir. Pour se battre une dernière fois à leurs côtés. Pour lui sauver la vie.

Si près du but…

Oui, Mila avait toujours rêvé d’harmonie. Elle avait toujours eu cette innocence naïve de penser qu’un jour, les combats cesseraient et qu’elle offrirait au monde un avenir meilleur. Et lui… lui, ne lui avait offert que la mort.

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