Chapitre 53 (Eliott)
Un silence lugubre que seuls les échos lointains des détonations venaient briser. Une mélopée qui s’insinuait dans chaque parcelle de son esprit pour lui murmurer qu’il avait fui. Pourtant, Eliott s’était toujours imaginé mourir au combat. Après tout, y’avait‑il une autre manière de mourir pour un Élite ? Mais au moment où l’institution à laquelle il était redevable avait eu le plus besoin de lui, il avait fui. Et il avait beau se répéter qu’il avait fait ce qu’on attendait de lui, la culpabilité le rongeait et fissurait toujours plus le peu d’estime qu’il avait encore pour lui‑même.
Affalé sur sa chaise et les bras croisés sur le dossier devant lui, Eliott fixait la radio muette, désespérant d’en obtenir un jour des nouvelles. Enfermé dans la planque où ils s'étaient réfugiés, il ne pouvait pas apercevoir la lumière du jour, mais les nombreuses heures qu’il avait passées ainsi lui faisaient dire qu’au‑dehors, le soleil se levait pour recouvrir les ruines de leur foyer.
L’endroit était étriqué, seulement baigné par la froide lumière d'un néon suspendu au plafond qui projetait des ombres vacillantes aux alentours. Une atmosphère étrange y régnait, empreinte de sobriété et d'austérité. Dans un coin, une vieille télévision sur pieds diffusait des images grésillantes et dénuées de couleur du QG en flammes, le son coupé. Dans un autre, Evanna reposait toujours inconsciente sur un lit de camp militaire, Sarah à son chevet. Par moments, il avait l'impression de l’entendre lui parler ou de percevoir un sanglot étouffé. À d’autres, elle lui montrait le bonsaï que Grant lui avait confié, posé sur une caisse en bois faisant office de table de nuit.
La proximité entre les deux femmes le surprenait. Il n'avait jamais remarqué qu’elles étaient aussi proches, du moins pas au point que Sarah se sente aussi concernée par son sort. À bien des égards, d’ailleurs, Eliott aurait voulu prendre sa place. Il aurait voulu pouvoir tenir la main d'Evanna comme elle le faisait et lui parler, mais il n’était pas assez naïf pour croire que sa princesse le désirait encore après tout ce qu’il lui avait fait subir.
Le grésillement de la radio le tira brusquement de ses pensées et il se saisit vivement de l'appareil, manquant de le faire tomber. Il ajusta la fréquence pendant de longues secondes, jusqu'à ce que les voix se clarifient enfin et qu'il parvienne à comprendre ce qu'elles disaient.
— À toutes les unités, ordre de repli en cours. Je répète. À toutes les unités, repliez‑vous. Le directeur de l’Élite s’est rendu.
— Quoi ?! s’exclama‑t‑il en se levant d’un bond.
— Qu’est‑ce qui se passe ? s’inquiéta Sarah.
Incapable de parler, Eliott lui tendit la radio et elle se leva pour la récupérer.
— À toutes les unités, ordre de repli en cours, répéta la voix. Je répète. À toutes les unités, repli immédiat. Le directeur de l’Élite s’est rendu. Je répète. Le directeur de l’Élite s’est rendu. Toute action offensive est désormais suspendue. L’Élite est dorénavant sous le commandement direct du général Winkler et de l’Académie. Je répète. L’Élite est dorénavant sous le commandement direct du général Winkler et de l’Académie.
Bouche bée, Sarah releva ses yeux larmoyants vers lui. Eliott lui‑même se sentait complètement désemparé. Que diable s’était‑il passé pour que leur supérieur se rende ainsi ? Son regard se posa sur la télévision. Elle diffusait son arrestation, et il se rua sur la télécommande pour remettre le son. La journaliste y expliquait que le directeur, accusé de trahison, s’était rendu et avait pris l’entière responsabilité des actes de l’Élite en niant toute implication de ses membres. Eliott ne mit pas longtemps à comprendre le but de la manœuvre initiée, et il s'effondra lourdement sur sa chaise.
— En outre, tout porte à croire que le directeur de l’Élite aurait orchestré la mise en scène de la mort du désormais tristement célèbre Moss Weber, le fondateur même de l’Académie, qui avait été accusé de trahison en ce début d’année. Heureusement, le général Winkler et ses troupes ont réussi à appréhender l'individu, qui…
Le rouquin releva brusquement la tête vers la télévision, le cœur au bord des lèvres. Sous ses yeux impuissants, Moss était lui aussi emmené tandis que la journaliste poursuivait :
— Moss Weber avait été déclaré coupable il y a plusieurs mois par la cour martiale, mais sa sentence a récemment été révisée. Suite aux récents évènements et dans un geste de bonne foi envers l’Élite, le président a offert l’opportunité à son directeur de démontrer toute sa loyauté envers l’Académie en exécutant personnellement le traître. Ainsi, la sentence de son jugement pourrait…
Eliott échoua misérablement à réprimer un gémissement de désespoir. Chaque nouvelle information qui lui parvenait ne faisait que renforcer son sentiment de totale impuissance. C'était un véritable cauchemar, une cruelle réalité qui le plongeait dans un abîme de détresse.
— Qu’est‑ce qu’on va faire ? paniqua Sarah. Eliott, insista‑t‑elle devant son absence de réaction. E.J, qu’est‑ce qu’on fait ?! On peut pas rester sans rien faire !
Il n’eut même pas la force de la reprendre, le regard perdu sur les images qui continuaient de défiler sous ses yeux. Il était désemparé, incapable de trouver une réponse à la question lancinante qui résonnait dans sa tête : que devait‑il faire ?
Protéger Evanna, assurément – du moins était‑ce l’idée principale qui émergeait de son esprit torturé. C’était ce qu’avait voulu Gant, et plus que tout ce qu’il voulait, lui aussi. Mais d’un autre côté, il ne pouvait pas se résoudre à abandonner son chef et ami. Il fut un temps où il l’aurait fait, évidemment, mais désormais… désormais, il avait changé.
« Aussi, tu dois être capable du meilleur, mais aussi du pire. Et la compassion, l’amitié, l’amour, ne doivent jamais interférer avec ce qui doit être fait. »
— Quoi qu’il m’en coûte… murmura‑t‑il en écho à ses pensées.
Un gémissement de frustration remonta le long de sa gorge.
— Il nous a donné une mission, se décida‑t‑il enfin. Et on va la mener à bien. C’est ce qu’est l’Élite… et on doit bien ça à Grant. Moi, du moins, j’lui dois bien ça.
La môme ne répondit rien, mais son regard trahissait son incrédulité. Eliott ne perdit pas plus de temps à tenter de la convaincre, réfléchissant déjà à quoi faire ensuite. Grant était le seul connaître leur position, ce qui signifiait qu’il était le seul à pouvoir dire à l’Académie où trouver Evanna. Le ferait‑il ? Il avait bien du mal à y croire, mais il se devait d'envisager cette possibilité.
— On peut pas rester là, on doit bouger.
— Quoi ? s’étonna l’adolescente. Pourquoi ? Où ? Et comment ? le bombarda‑t‑elle de questions, à tel point qu’il en eut le tournis. Eliott. Eh, Eliott !
— J’en sais rien, Sarah, bordel ! s’énerva‑t‑il. J’en sais putain de rien, alors laisse‑moi réfléchir deux minutes au lieu de me harceler !
Elle ne pipa mot, visiblement troublée, mais accepta de lui donner l'espace dont il avait désespérément besoin. Il réfléchissait encore à la meilleure stratégie à adopter lorsque sa voix cristalline résonna de nouveau dans la pièce, d'un ton cette fois calme et posé qui ne l’avait jamais caractérisé.
— On pourrait quitter la ville ? suggéra‑t‑elle. Les rues grouillent sûrement encore de soldats, mais si on attend la nuit tombée, on a peut‑être une chance.
— Je sais pas, c’est trop risqué d’attendre toute une journée ici.
— On ne peut pas contacter les autres ?
— J’prendrai pas ce risque, rétorqua‑t‑il avec fermeté. Pour l'instant, le seul moyen que l'Académie possède pour localiser Evy se trouve être Grant. Si on contacte les autres, on multiplie les chances qu’ils la trouvent, et il en est hors de question. Non, on est seuls sur ce coup‑là.
Sarah ne répondit rien, se contentant de le dévisager avec attention. À la ride qui était venue plisser son front, elle avait définitivement quelque chose en tête. Son regard scrutateur pesait sur lui comme si elle cherchait à percer son âme, et une légère anxiété monta en lui.
— Quoi ? demanda‑t‑il, mal à l’aise.
— T’es sûr que c’est qu’une mission pour toi, tout ça ?
— Qu’est‑ce que tu veux que ce soit d’autre ? s’agaça‑t‑il.
— À toi de me le dire.
— Sarah, arrête de te disperser.
— Tu peux le dire, tu sais.
— Arrête, répéta‑t‑il, les dents serrées.
— Tu l’aimes, pas vrai ?
— Mais bien sûr que je l’aime, bordel, c’est quoi cette question débile ?!
— Alors pourquoi t’as pas arrêté de lui mentir pendant tout ce temps ?
Eliott ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n’en sortit. Il resta figé sur place un moment, incapable de trouver les mots justes. Le regard insistant de la môme semblait pénétrer jusqu'au plus profond de son être, dans l’attente d’une réponse qui ne venait pas.
— Pourquoi t’es pas à son chevet, à prendre soin d’elle ? poursuivit‑elle calmement.
— P‑Parce que… balbutia‑t‑il. Parce que je sais qu’elle en a pas envie. Pas après tout le mal que je lui ai fait. Mais je voulais juste la protéger, tu sais, je…
Un sanglot étouffé lui enserra la gorge et il prit une profonde inspiration, tentant de repousser cette vague de chagrin qui menaçait de le submerger. Au bord du précipice, Eliott s'affaissa contre le mur, ses forces épuisées.
— Je… J’ai jamais su quoi faire avec elle, Sarah… avoua‑t‑il dans un moment de vulnérabilité tandis que l’adolescente venait s’asseoir à ses côtés. J’ai l’impression que chacune de mes décisions était à chaque fois la pire. Et malgré tout ça, elle m’a toujours pardonné. Mais je le sens au plus profond de moi, maintenant, tu sais. Elle me pardonnera plus. Je l’ai perdue. Mais j’abandonnerai jamais. Je peux pas, je peux juste pas. Il faut qu’elle vive, qu’elle soit libre. Elle le mérite tellement.
Le sanglot qu’il avait désespérément tenté de contrôler s’échappa et il laissa retomber sa tête contre son torse, les yeux rivés sur le sol. La main de Sarah se posa doucement sur son bras pour l'obliger à la regarder. Son sourire compatissant lui redonna un peu de force, et il cligna rapidement des yeux pour chasser les larmes qui menaçaient d'inonder ses yeux.
— J’en ai besoin, tu comprends ? insista‑t‑il. Rien d’autre n’a plus d’importance pour moi. Je donnerais ma vie pour elle.
— Tout va bien se passer, E.J, le rassura‑t‑elle. On va la sauver. Je te le promets.
Eliott hocha faiblement la tête, son cœur allégé par ces quelques mots gonflés d’espoir. Ce n'était pas dans ses habitudes de se confier ainsi, mais il devait bien avouer que partager ses émotions lui avait procuré un soulagement inattendu.
— Alors c’est décidé, reprit Sarah en se relevant. On part ce soir. Je vais essayer de trouver un endroit sûr et un itinéraire. Repose‑toi un peu, en attendant, lui suggéra‑t‑elle. Tu vas en avoir besoin.
Eliott se résolut à la laisser prendre les choses en main. S’il voulait être en forme ce soir et pouvoir la protéger elle aussi, il devait se reposer. Mais malgré ses efforts pour trouver le sommeil, il ne parvint à rien, ses paupières refusant obstinément de se fermer. Il demeura assis par terre, les yeux tantôt rivés sur le plafond, tantôt sur les informations à la télévision, tantôt sur le corps encore inconscient d’Evanna.
[...]

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