Chapitre 53-1 (Eliott)

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Les heures passèrent, et Eliott ne tenait que difficilement en place malgré son état déplorable. Il n'avait aucune autre envie que de fuir ces quatre murs, de quitter Mosley et de savoir sa princesse en sécurité. Son regard se fixait sur l’horloge au‑dessus de la porte, impatient, lorsqu’un bruit sourd retentit soudain à l'extérieur. Il se releva d’un bond et dégaina son arme, les yeux rivés sur la porte d’entrée qui venait de trembler. Sarah se leva à son tour et l’imita, mais ses yeux emplis d’appréhension et ses membres tremblants trahissaient si clairement sa panique qu’il lui fit signe de se mettre en sécurité.

Un nouveau bruit résonna, si fort cette fois qu’il fit vibrer les murs de leur abri. Le silence retomba dans l’espace, seulement brisé par le murmure de la télévision et la respiration haletante de Sarah. Eliott prit une profonde inspiration et régula la sienne avec calme. Tout autour d’eux, l’air était irrespirable. Une atmosphère certes oppressante, mais qu’il avait l’habitude de côtoyer.

Soudain, une explosion retentit et la porte devant eux céda dans un fracas assourdissant, enveloppant la pièce dans un tourbillon de poussière et de cendres. Eliott peina à voir à travers le nuage de débris mais parvint tout de même à distinguer l’uniforme caractéristique des soldats de l’Académie, leurs armes pointées vers eux.

C’est pas vrai, Grant a parlé…

Cette pensée, aussi absurde qu’insensée, fit bouillonner de rage chaque parcelle de son être. Pourquoi son supérieur aurait‑il fait une telle chose après tout ce qu’il s’était échiné à faire pour Evanna ? Après l’avoir protégé au prix de sa propre liberté ?

Il n'eut pas le temps d'y penser davantage, les soldats académiques cessant d'affluer pour laisser place à des pas résonnant dans l'air étouffé. La silhouette du vice‑président se dessina dans l'encadrement de la porte, occupé à épousseter son costume d'un air agacé. Pourtant, un sourire satisfait étirait ses lèvres, exacerbant toute la rage qui le dévorait déjà de l’intérieur.

— Enfoiré !

Tous ses sens anéantis, Eliott se précipita sur lui mais l’un des soldats lui asséna un violent coup de crosse dans l'estomac. Sarah poussa un cri aigu et tenta de le rejoindre, mais il la repoussa avant de mettre le plus jeune des Weber en joue. Le militaire s’apprêtait à lui asséner un autre coup quand son supérieur l’en empêcha, l’incitant à retrouver sa position dans le rang.

— Je comprends votre colère, se justifia‑t‑il d’un air faussement peiné. Sachez cependant que je n’y suis pour rien, Perkins. Je ne fais que répondre à l’appel.

— Quoi ? s’étonna‑t‑il sans comprendre. Quel appel ?

— E.J…

Eliott scruta la pièce à la recherche de Sarah, ne la repérant que lorsqu'il tourna son regard vers le lit de camp. Son cœur chuta dans sa poitrine lorsqu’il aperçut Evanna assise sur le rebord du lit, le regard fixé sur ses pieds.

— E‑Evy… ? balbutia‑t‑il.

Elle l’ignora.

— Evy… répéta‑t‑il.

— Je dois bien avouer que, dans votre bêtise, vous savez vous montrer surprenante.

C’est aux paroles du petit‑fils de Moss que sa princesse réagit enfin, sa tête se relevant pour plonger son regard doré dans le sien. Tous deux se fixèrent un long moment en silence, avant qu’elle ne prenne la parole d’une voix qui lui brisa un petit peu plus le cœur :

— Vous auriez pu venir seul, lui reprocha‑t‑elle.

— Allons bon, Mademoiselle Orsby, rétorqua‑t‑il. Prudence est mère de sûreté.

— À quoi bon. Vous avez d’ores et déjà gagné, de toute façon.

— Pas tout à fait.

Anéanti, le regard d’Eliott alternait entre eux deux sans jamais comprendre le sens de leur échange. Qu’avait voulu dire l’héritier de l’Académie par « je ne fais que répondre à l'appel », au juste ? Sa princesse avait été inconsciente toute la nuit, elle ne pouvait pas l'avoir appelé… si ?

— Evy, je t’en prie, qu’est‑ce qui se passe ? la supplia‑t‑il, le cœur battant d’angoisse. Qu’est‑ce que t’as fait ?

Evanna se tourna enfin vers lui, la mine emplie de mépris. Un torrent d'émotions déferla en lui, son regard émanant une haine froide et dévorante qu’il n’aurait jamais pu penser trouver dans ses jolis yeux dorés. En silence, elle sortit son walkman de son socle et en extirpa un petit objet noir, qu’elle lui lança. Eliott l'attrapa maladroitement, son cœur se serrant d'appréhension lorsqu'il réalisa ce qu'il tenait entre ses doigts.

Un traceur.

Sa princesse détourna à nouveau la tête, l’ignorant comme s’il n’avait seulement jamais existé tandis que son cœur explosait dans sa poitrine. Ils l’avaient brisé… et désormais, elle les trahissait à son tour.

Comme c’était douloureux. Une souffrance si lancinante et diffuse qu’il se demanda comment elle avait pu leur pardonner toutes ces fois où ils la lui avaient infligée.

Abandonnant toute retenue, Eliott jeta son arme au sol et se précipita vers elle. L’un des soldats tenta bien de l’en empêcher, mais il esquiva aisément et le frappa violemment au visage avant d’aller s’agenouiller devant elle pour l’attraper par les épaules.

— Evy, reprends‑toi, je t’en supplie, l’implora‑t‑il, mais elle se refusait à le regarder. Je sais que tu nous en veux et t’as bien raison, mais les laisse pas t’emmener. Tu mérites mieux que ça, Evy, répéta‑t‑il en la secouant. Princesse, regarde‑moi. Ils vont te faire du mal.

Mais il n’obtint aucune réponse. Elle demeurait là, devant lui, ses yeux évitant soigneusement de croiser les siens. Il tenta tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir ne serait‑ce qu'une réaction de sa part, fit appel à toutes les cordes émotionnelles qu'il pouvait toucher, mais rien ne parvint à la faire réagir.

Puis, enfin, ses pupilles vibrèrent d’une lueur d’hésitation, ravivant cette lueur d’espoir que son impassibilité avait failli éteindre. Mais comme pour l’achever, sa détermination se réaffirma aussitôt. Elle releva les yeux vers lui, mélange complexe de rage et de tristesse.

— Je vais le tuer, lâcha‑t‑elle dans un murmure glaçant, et Eliott n’eut aucun doute quant à la personne à laquelle elle faisait référence. Je vais le tuer pour tout ce qu’il m’a fait, et ensuite je retrouverai ma famille. Tu peux me faire confiance.

— Je t’aiderai à la retrouver, moi, ta famille, promit‑il en ignorant le frisson qui remontait le long de son échine. Il cherchait juste à te protéger, Evy… Essaye de comprendre, je t’en prie.

Cherchant à l'amener à voir au‑delà de la colère et de la confusion qui la submergeaient, Eliott lui montra le bonsaï du doigt, sauvé des flammes dans un acte désespéré de dévotion.

— Regarde, insista‑t‑il doucement. Il est retourné le chercher dans les flammes juste après t’avoir sauvée. Exprès pour toi, tu vois ? Il t’aime, à sa manière. On t’aime tous, je… je t’aime, Evy. Je t’en pr…

— Ça suffit.

Deux mots et un claquement de doigts suffirent à faire comprendre à Eliott que la patience du vice-président était arrivée à son terme. Une main ferme le repoussa en arrière, les mots mourant sur ses lèvres tandis qu’il fixait sa princesse avec supplication. Elle contemplait le bonsaï d’un regard vide, ce symbole fragile de dévouement qu’elle pensait à sens unique. Sa main se tendit vers lui, sa paume frôlant les feuilles. Elle en arracha finalement une avant de la laisser retomber, brisant ainsi le lien qu’il avait cru pouvoir créer.

— Je vais le tuer, répéta‑t‑elle. Pour tout ce qu’il m’a fait. Et ensuite, je retrouverai ma famille. Tu peux me faire confiance.

— J’te laisserai pas faire ça, Evy…

Eliott tenta de se relever mais un nouveau coup de crosse le fit chuter au sol, ravivant sa blessure. Sa vision se troubla, mais pas assez pour ne pas distinguer les silhouettes menaçantes qui s’approchaient de lui tandis que d’autres emmenaient Evanna auprès du vice‑président.

— Il semblerait que notre partie d’échecs touche à sa fin.

— Rassurez‑moi, Mademoiselle Orsby, vous n’espériez tout de même pas la gagner.

— Ne soyez pas ridicule, Monsieur Weber...

L’un des soldats l’affubla d’un nouveau coup, et il s’effondra de tout son poids. Incapable d’abandonner, Eliott rassembla ses dernières forces pour tenter de se relever mais un nouvel assaut le cloua violemment au sol. Les coups fusèrent de toutes parts, chaque impact brouillant davantage chacun de ses sens. Les images se mélangeaient, les couleurs se fondaient dans un tourbillon confus, et les cris de Sarah se mêlaient au bruit sourd de son sang qui battait à ses oreilles.

Pourtant, dans ce chaos assourdissant, la voix d’Evanna résonna étrangement claire :

— ... je n’ai jamais eu la moindre chance de l’emporter.

Puis, le néant.

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